Le Blog de Aymard

La liberté d'expression dans sa quintessence

Lettre des agents de l’ORTB à leur Directeur Général

Séïsme à l’Office des Radio et Télévision du Bénin (ORTB)

Après la démission de Annick BALLEY de son poste de rédacteur en chef, ces collègues de l’office sortent de leur mutisme et écrivent à leur Directeur Général

Lettre

A Monsieur Le Directeur Général de l’ORTB.

Objet : Equilibre de l’Information et Respect des Libertés.

Monsieur le Directeur Général,

Depuis quelques mois, l’Office de Radiodiffusion et Télévision du Bénin traverse une crise sans précédent. Une crise qui perdure, qui s’aggrave et qui pourrait nuire dangereusement à notre pays et à notre démocratie déjà mise à mal par une atmosphère politique et sociale de plus en plus tendue.

Monsieur le Directeur Général,

Aujourd’hui, les populations du Bénin, qui ont le choix entre plusieurs chaînes, détournent leurs regards de la Télévision Nationale perçue comme la caisse de résonnance d’un seul courant politique. Nous, Journalistes, Techniciens et Agents de l’Administration de la Télévision et de la Radiodiffusion en particulier, de l’ORTB en général, nous sommes déçus face aux nombreuses violations des libertés que nous observons et qui se traduisent par la censure sous toutes ses formes, notamment :

• L’absence de débats contradictoires sur nos écrans ;

• Les débats programmés et déprogrammés au dernier moment pour des raisons inavouées.

Citons entre autres :

l’émission Entre-Nous sur le placement illicite d’argent au Bénin, bloquée par la Direction depuis plus d’un mois,

l’interdiction de la participation de Monsieur Michel MAKPENON à un débat sur la Liste Electorale Permanente Informatisée (LEPI),

plus récemment, le débat du dimanche 3 octobre 2010 devant réunir les Députés Eric HOUNDETE de l’Union Fait la Nation (UN) et Karim CHABI SIKA des Forces Cauris pour un Bénin Emergent (FCBE) sur les Nouvelles Lois Electorales ;

• La prépondérance des débats commandités, ficelés dans la précipitation et animés par le Directeur de la Télévision en personne, en marge des services habituellement commis à cette tâche. Pour preuves :

le débat animé au cours du mois de septembre 2010 par Monsieur Stéphane TODOME, Directeur de la télévision avec comme unique invité, le Conseiller Spécial aux Affaires Politiques du Chef de l’Etat, Monsieur Alexandre HOUNTONDJI,

le débat animé toujours par le même Directeur avec le même Conseiller secondé par le Ministre chargé des Relations avec les Institutions Monsieur Zachari BABA BODY au sujet des nouvelles lois électorales et de la situation politique nationale ;

• Les manœuvres du Directeur Général Monsieur Julien Pierre AKPAKI visant à empêcher une partie de la classe politique de s’exprimer sur la Chaîne de Service Public. A titre d’exemples :

le refus manifeste de la Direction Générale et de la Direction de la Télévision de programmer un entretien avec le Président du Parti du Renouveau Démocratique (PRD), Maître Adrien HOUNGBEDJI en dépit de l’injonction faite par la Haute Autorité de l’Audiovisuel et de la Communication (HAAC) à l’ORTB, depuis octobre 2009,

le refus de donner suite à l’exercice du droit de réponse réclamé par l’Honorable Janvier YAHOUEDEHOU, sur l’affaire des machines agricoles,

le refus d’accéder à la requête de Monsieur Bruno AMOUSSOU Président du Parti Social Démocrate (PSD) de s’exprimer sur nos écrans au lendemain de l’investiture d’un membre de l’International Socialiste John ATTA MILS ;

• Le harcèlement et l’humiliation au quotidien des agents en charge de l’information et des magazines d’actualité, notamment :

Les pressions exercées sur l’équipe de l’émission « Bonjour Citoyen » en vue de supprimer la rubrique « Au Peigne Fin » qui propose des débats contradictoires, et les menaces de mise à l’index des animateurs jugés trop indépendants ;

• L’irruption, de jour comme de nuit, du Directeur de la Télévision à la Rédaction du Journal Télévisé, aux services de Reportage, de Montage et de Diffusion en vue de soustraire ou d’introduire des cassettes, des émissions, des images ou des bouts de phrases, au mépris des procédures en cours et de la déontologie ;

• Les reportages programmés et annulés, montés et non diffusés ou interrompus en pleine diffusion. Citons notamment :

l’interdiction de diffuser le compte rendu de la passation de service entre les Directeurs Généraux entrant et sortant des Douanes et Droits Indirects, Messieurs James SAGBO et Gilles HOUNKPATIN,

l’intervention inopinée du Directeur de la Télévision en direct sur le plateau du Journal Télévisé pour empêcher la diffusion du compte-rendu de la conférence de presse organisée par la Coalition ABT,

l’interdiction de diffuser sur la Télévision nationale l’enquête réalisée sur l’état d’avancement des chantiers du cinquantenaire de l’Indépendance à Porto-Novo ;

• Les éléments du Journal annoncés en titre et sucrés en cours d’édition au grand dam du Présentateur et des téléspectateurs ;

• Les ordres et les contre ordres donnés par des responsables empêtrés dans des conflits de compétence, de leadership et d’intérêts notamment :

Les relations tendues et les altercations fréquentes entre le Directeur de la Télévision et le Chef du Service de l’Information et les responsables du Service de la Production. Les exemples foisonnent hélas pour prouver la véracité de tous ces faits qui se multiplient et qui ont fini par plonger notre Maison dans une culture de bâillonnement, de découragement et de désœuvrement.

Monsieur le Directeur Général,

La Constitution du Bénin prescrit en son article 24 : « La liberté de la presse est reconnue et garantie par l’Etat. Elle est protégée par la Haute Autorité de l’Audiovisuel et de la Communication. » L’article 142 de la même constitution dispose entre autre que : « La Haute Autorité de l’Audiovisuel et de la Communication… veille au respect de la déontologie en matière d’information et à l’accès équitable des partis politiques, des associations et des citoyens aux moyens officiels d’information et de communication. »

Le Code de Déontologie de la Presse Béninoise stipule en son article 1 :

« le journaliste est tenu de respecter les faits quoi que cela puisse lui coûter personnellement et ce en raison du droit que le public a de connaître la vérité ». En son Article 2, on peut lire : « Le journaliste publie uniquement les informations dont l’origine la véracité et l’exactitude sont établies. Le moindre doute l’oblige à s’abstenir ou à émettre les réserves nécessaires dans les formes professionnelles requises. Le traitement des informations susceptibles de mettre en péril la société, requiert du journaliste, une grande rigueur professionnelle et, au besoin, une certaine circonspection ».

Monsieur le Directeur Général,

Comme vous le constatez, notre métier est régi par une déontologie fondée sur l’équilibre de l’information et le respect du droit du citoyen à l’information. Notre Office étant un organe de service public, il nous incombe de faire de toutes ces dispositions notre bréviaire. Malheureusement, au lendemain de la Conférence Nationale nous avons acquis des droits et des libertés que votre équipe dirigeante composée essentiellement de professionnels, viole sans cesse. Aujourd’hui, la Télévision nationale et sa Direction sont devenues l’enfant malade de la presse et la risée de quelques uns. Nos équipes de reportages sont régulièrement victimes d’agressions verbales et parfois menacées d’expulsion des lieux de reportages.

A quelques mois des élections, nous vous demandons de changer de méthodes de gestion de l’information si vous ne voulez pas que demain les Béninoises et les Béninois nous fassent porter la responsabilité de l’échec de notre démocratie.

Ce changement exige de votre part :

Le respect des principes et des mécanismes mis en place pour assurer l’équilibre dans la collecte, le traitement et la diffusion de l’information ;

Le respect des recommandations de la Haute Autorité de l’Audiovisuel et de la Communication ;

Le respect des décisions prises par les Journalistes réunis en Conférence de Rédaction en ce qui concerne la programmation des reportages, l’élaboration du contenu des Journaux, le choix des thèmes à débattre et des personnes ressources à inviter ;

Le respect des attributions, des personnes et des structures en place ;

La promotion d’une bonne entente entre les responsables des Directions et des Services ;

La promotion d’une large participation de toutes les compétences à la vie de l’ORTB.

Votre engagement à ne plus fouler aux pieds les règles et principes régissant notre profession.

Monsieur le Directeur Général, En vous adressant cette lettre, nous nous sommes efforcés de nous élever au-dessus de nos ambitions personnelles, de nos intérêts, de nos partis pris et de toute autre considération politique. Tout en vous invitant à en faire de même, nous attendons de vous-même et de votre équipe de Direction, une prompte réaction qui, nous l’espérons, permettra d’éviter le pire.

Veuillez croire, Monsieur le Directeur Général, à notre engagement professionnel et citoyen pour que triomphe la liberté de presse au Bénin en général et à l’ORTB en particulier.

Cotonou, le 13 octobre 2010.

Ont signé :

Francis ZOSSOU

Philippes N’SECK

Nicaise MIGUEL

André Marie JOHNSON

Marc TCHANOU

Etc…

Ampliations :

• Président de la HAAC

• Ministre de la Communication

• Président de l’UPMB

• Président du CNPA

• Président de l’ODEM

• Secrétaire Général du SYNTRAB

• SG du CSA

• SYNAPROMEB

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