Le Blog de Aymard

La liberté d'expression dans sa quintessence

Il y a 50 ans, l’assassinat de Lumumba

C’était le 17 janvier 1961

Lumumba symbolise dans l’histoire congolaise l’éveil de la conscience anticoloniale. Sa mort a signifié le début de 36 ans de dictature et de destruction.

Isabelle Minnon, Danny Claes et Tony Busselen

Lumumba est parvenu à déjouer un par un tous les mensonges, intrigues et manœuvres des colonisateurs. Pour cela, le peuple congolais a vu en lui un porte-parole et est devenu le premier ministre de l’indépendance du Congo. Mais pas pour longtemps. Le chef de l’armée Mobutu a fait arrêter Lumumba et l’a transféré vers le Katanga où il a été tué par l’armée de Tshombe soutenue par la Belgique.

Patrice Lumumba est né en 1925, employé puis journaliste, il fait partie de ceux que le colonisateur appellera les « évolués ». En 1956, dans son livre : « Congo, Terre d’avenir, est-il menacé ? », il écrivait : « Certains Blancs, des moins recommandables, abusant de la crédulité des Noirs encore peu cultivés, instiguent ceux-ci à réclamer immédiatement l’indépendance ! »

Mais quatre années plus tard, Lumumba est métamorphosé par l’expérience de la lutte anticoloniale.

Après une révolte populaire en janvier 1959, les autorités coloniales belges avaient promis une indépendance rapide. En tenant des élections dès mai 1960, la Belgique pensait pouvoir faire élire des politiciens congolais loyaux au colonisateur. Or l’alliance des partis nationalistes autour de Lumumba obtient malgré tous les efforts des autorités coloniales la majorité à la Chambre (71 sièges sur les 137). Au Sénat, par contre, l’alliance lumumbiste manque la majorité de 2 sièges. En effet, 23 des 84 sièges sont, selon la loi électorale fabriquée par les Belges, destinés aux chefs coutumiers, dont la majorité collabore depuis toujours avec le colonisateur. Lumumba est donc obligé d’accepter un gouvernement de coalition. Son rival Kasavubu, sous influence des Belges, devient président. Lumumba devient premier ministre.

Le jour de l’indépendance, le 30 juin 1960, Lumumba prononce un discours célèbre, traduisant le sentiment populaire : « Cette indépendance du Congo, nul Congolais digne de ce nom ne pourra jamais oublier que c’est par la lutte qu’elle a été conquise… Cette lutte, qui fut de larmes, de feu et de sang, nous en sommes fiers jusqu’au plus profond de nous-mêmes, car ce fut une lutte noble et juste, une lutte indispensable, pour mettre fin à l’humiliant esclavage qui nous était imposé par la force. Nous avons connu les ironies, les insultes, les coups que nous devions subir matin, midi et soir, parce que nous étions des «nègres». »

Lumumba a réussi à dénoncer, l’un après l’autre, tous les mensonges, intrigues et manœuvres des colonisateurs. C’est ainsi que le peuple congolais voyait en lui son porte-parole.

Aussi, dans les semaines qui ont suivi l’indépendance, Lumumba est confronté à l’agression de l’armée belge, dés le 10 juillet, sous le prétexte d’émeutes pourtant provoquées par le général belge Janssens (qui commence la sécession de la province de Katanga). Devant l’insistance de ses conseillers belges, Tshombé s’autoproclame Président de l’État autonome du Katanga. Le 13 juillet, le commandant en chef de l’armée belge, Cumont, déclare que « les troupes belges sont à la disposition de Tshombe ».

Le 20 juillet 1960, Lumumba lance un appel à la radio : « Nous préférons mourir pour notre liberté plutôt que de vivre encore dans l’esclavage. (…) Au Katanga, quelques colons disent : “(le Congo) devient indépendant et toutes ses richesses vont servir à la nation des Nègres. Non, il faut que le Katanga devienne un État indépendant ”. Ainsi, demain, c’est le grand capitalisme qui va économiquement dominer les Africains. »

La population surtout au nord du Katanga se révolte et appuie les soldats restés loyaux à Lumumba. Lumumba dénonce aussi l’agression économique du capitalisme belge : « La Banque centrale belge s’est accaparée non seulement notre argent, mais également nos réserves d’or. Le gouvernement congolais vient d’annoncer que, si dans un délai de 15 jours, le gouvernement belge ne les restituait pas, nous confisquerions tous les biens appartenant aux Belges. Le peuple attend l’amélioration de ses conditions de vie. Pour nous, il n’y a pas d’indépendance tant que nous n’aurons pas une économie nationale prospère pour relever les conditions de vie de nos frères. »

La contre-attaque coloniale

Soutenu aussi bien par les États-Unis que par la Belgique et la France, le président Kasavubu déclare le 5 septembre : « Le Premier ministre est en train de jeter le pays dans une guerre civile atroce. J’ai jugé nécessaire de révoquer immédiatement le gouvernement. »

Une heure et demie plus tard, Lumumba réagit sur les ondes de la radio nationale : « Kasavubu a publiquement trahi la nation. (…) C’est une manœuvre des Belges. » Le lendemain, le gouvernement réuni en conseil extraordinaire démet le président Kasavubu.

Le 14 septembre, désespéré, Kasavubu réagit en désignant Mobutu comme commandant en chef de l’armée. À peine quelques heures plus tard, Mobutu exécute son premier coup d’État. Il déclare la « neutralisation » des politiciens. Il affirme : « Il ne s’agit pas d’un coup d’État, mais plutôt d’une simple révolution pacifique. » En réalité, complice de Kasavubu, Mobutu neutralisera uniquement Patrice Lumumba qui est en « résidence surveillée ».

Le 27 novembre 1960, Lumumba quitta en secret sa maison. Il prend la route pour Kisangani (autre ville du Congo) en voiture. Il est arrêté par les soldats de Mobutu et amené au camp militaire de Thysville. Le commandant des troupes de l’ONU, le général Karl von Horn, homme des Américains, dit : « À parler franchement, tout le pays aurait été mis à feu et à sang, si Lumumba était parvenu à Stanleyville (Kisangani aujourd’hui, NdlR). »

En effet, sous Lumumba, plus de la moitié de l’armée nationale congolaise était restée fidèle au gouvernement central. Lumumba vivant, il n’y a aucun doute qu’à partir de Kisangani, il aurait pu développer la résistance contre les troupes belges et celles de Mobutu.

Le néocolonialisme congolais ne pouvait connaître la paix, si Lumumba restait en vie.

C’est ainsi que Mobutu, bien conseillé par les agents des gouvernements belge et américain, a décidé d’envoyer Lumumba à la mort chez Tshombe, au Katanga Ainsi ont commencé 37 années de dictature et de destruction.

(Cet article est basé sur le livre de Ludo Martens, Pierre Mulele, la seconde vie de Patrice Lumumba, EPO. Ce livre n’est plus disponible en librairie, mais il est en ligne sur le site www.marx.be )

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