Le Blog de Aymard

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Confrontée à la déstabilisation de l’Afrique du Nord, la France redécouvre les vertus géopolitiques de l’Afrique noire

Dans le brouhaha que connaît actuellement l’Afrique du Nord, l’information est passée inaperçue. Le mercredi 26 janvier 2011, le Jordanien Ahmad Massa’deh, secrétaire général de l’Union pour la Méditerranée (UPM), a donné sa démission. Explication laconique : « Les conditions dans lesquelles [il avait accepté cette fonction] ont changé ». C’est le moins que l’on puisse dire.

Lancée avec force flonflons le dimanche 13 juillet 2008, l’UPM a eu, très tôt, le destin du Titanic : beaucoup de monde pour s’enthousiasmer sur sa mise en œuvre et applaudir son lancement et dès le naufrage, prévisible compte tenu du contexte d’une méditerranée particulièrement agitée, plus personne pour en prendre la responsabilité. Exit donc l’UPM. Et, du même coup, Nicolas Sarkozy, promoteur de cet UPM dont il voulait faire l’outil de sa diplomatie européenne et proche-orientale, ouvre un atlas et se dit, « Mais oui, bien sûr, les pays d’Afrique du Nord se trouvent en… Afrique ». Et cela tombe bien puisque notre président vient d’obtenir « la lourde responsabilité » de présider le G8 et le G20, qu’il avait « promis de tout faire pour que l’Afrique y soit associée aussi intimement qu’il est possible » et que le sommet des chefs d’Etat et de gouvernement de l’Union africaine se tenait au même moment à Addis Abeba.

Sarkozy était donc ce week-end à Addis Abeba, capitale de l’Ethiopie et siège de l’Union africaine (UA). Après le « Discours de Dakar » (26 juillet 2007) et le « Discours de Pretoria » (28 février 2008), voici donc la nouvelle mouture de la vision sarkozienne du continent africain. C’était le dimanche 30 janvier 2011. Pas d’envolée lyrique, rien qui puisse retenir l’attention des commentateurs. Un discours au ras des pâquerettes qui correspond à ces temps incertains où rien ne marche comme il faut, sauf les manifestants dans les rues de Tunis, d’Amman (en Jordanie), du Caire… tandis « qu’il y a le terrorisme au Sahel, la piraterie en Somalie et dans le golfe de Guinée, des trafics en tout genre, des conflits qui s’éternisent […] dans l’Est de la République démocratique du Congo, en Somalie, en Côte d’Ivoire où tout un peuple voit bafouer le choix qu’il a librement exprimé lors d’une élection qui devait sceller le retour à la paix ».

L’éternel donneur de leçon, celui qui ne savait pas commencer un discours sans un « je vais vous dire » exprimant qu’il savait ce que nous ne savions pas (ou nous refusions de savoir), celui qui, en Afrique, voyait des « sages » partout et célébrait la gloire des chefs d’Etat, ramenant sans cesse l’Afrique à sa traditionnalité, se refusant à prendre en compte sa modernité, a nettement évolué dans sa vision continentale. Ce n’est plus une Afrique qui « n’est pas entrée dans l’Histoire », c’est au contraire une Afrique qui bouscule tous les clichés et « met à bas des idées fausses ». « L’Afrique en matière économique n’a pas échoué, nous dit Sarkozy. L’Afrique enregistre des progrès remarquables. Le niveau de sa croissance, plus rapide que sa croissance démographique, est largement supérieur à la moyenne mondiale sur les dix dernières années […] L’Afrique a un formidable dynamisme démographique. L’Afrique est la jeunesse du monde […] Votre marché intérieur est en pleine expansion. Votre sol et votre sous-sol sont riches. Tout est réuni pour le décollage économique africain ».

Et même « la bonne gouvernance, la démocratie, le respect des droits de l’homme sont autant de valeurs pour lesquelles [l’Afrique] se bat au quotidien et [qu’elle] réussit à faire avancer ». La meilleure preuve en est ce qui se passe actuellement en Tunisie et en Egypte où les « événements » en cours démontrent que ce sont là « des aspirations profondes de chacun de nos peuples ». « La France, ajoute Sarkozy, respecte la souveraineté des Etats et le droit des peuples à se déterminer eux-mêmes. La France ne veut donner de leçon à personne, ni chercher à imposer un modèle. Au nom de quoi le pourrait-elle ? ». Il n’hésite pas, par ailleurs, à mettre en accusation « le monde financier [qui], par ses excès, a plongé le monde entier dans une crise économique sans précédent » et à dénoncer « la spéculation financière sur les marchés des produits agricoles qui provoque des émeutes de la faim ».

A Addis Abeba, le ton a bien changé. Nous sommes loin du Sarkozy « sûr de lui et dominateur » qui imposait sa vision de l’Histoire, distribuait les bons et les mauvais points, caressait dans le sens du poil les « sages » et regardait en noir et blanc un continent qui, lui, en voyait de toutes les couleurs. Il ne faut pas se leurrer pour autant ; la finalité du discours sarkozien est la même : « Si nous voulons maîtriser les flux migratoires, lutter contre le terrorisme, il faut vous aider à réussir votre développement économique. Et la France est convaincue de cette réalité ». Le ton a changé parce que la donne a changé. Les leaders d’Afrique du Nord (le Maroc s’est retiré de l’UA depuis un sacré bail) n’ont pas fait le déplacement en Ethiopie. Et pour cause : Ben Ali s’est tiré du palais de Carthage comme un voleur ; Moubarak pourrait être contraint à faire ses valises ; Bouteflika ne se porte pas mieux ; Kadhafi n’aime la révolution que lorsqu’elle le porte au pouvoir. De Rabat au Caire, ce n’était plus l’Afrique du Nord mais « l’Afrique fantôme ».

Dès lors que le rempart Sud-Méditerranéen vient non seulement de se fragiliser mais de s’écrouler par endroit, c’est l’Afrique noire qui apparaît sur les écrans géopolitiques de notre diplomatie qui, effarée, voit s’effondrer, sous les coups de boutoir de populations jusqu’à présent désorganisées, les régimes les plus autoritaires et les plus policiers du continent. Si la « ligne Maginot » de l’Afrique du Nord vient à se rompre, c’est AQMI et ses katibas de la zone sahélo-saharienne qui se profilera à l’horizon mais aussi la charia du Nord-Soudan, du Nord-Nigeria et d’ailleurs, les réseaux mafieux d’Afrique de l’Ouest, de Bissau à Cotonou ; au-delà, les groupuscules terroristes du golfe de Guinée qui pourraient faire leur jonction avec ceux de l’océan Indien dès lors que la RDC est le ventre mou du continent et un cancer dont nul ne sait où il peut développer des métastases.

Dans ce monde incertain, la France de Sarkozy a une certitude : sa puissance économique et diplomatique tient aux liens tissés avec ses anciennes colonies ; si ces liens venaient à se distendre, la France verrait sa place au sein de la « communauté internationale » remise en question et son siège « permanent » du Conseil de sécurité aurait des allures de strapontin quelque peu déglingué. A Nice, lors du dernier sommet France-Afrique, beaucoup d’observateurs africains avaient noté, avec satisfaction, que Sarkzoy n’avait pas manqué de rappeler que l’Afrique était essentielle à la France au sein de la communauté onusienne. A Addis Abeba, il a démarré très fort sur cette question de la place de l’Afrique au sein de l’ONU, s’adressant directement à son secrétaire général et au président de l’Assemblée générale tous deux présents lors de son discours : « Faites la réforme du Conseil de sécurité dès cette année. N’attendez pas. La France vous soutiendra. Ne faites pas un discours, prenez des décisions. Elargissez le nombre de membres du Conseil de sécurité, reconnaissez au milliard d’Africains la place à laquelle ils ont droit et la France vous soutiendra ».

Ce n’est plus, dans le discours sarkozien, « l’Afrique des président », c’est « l’Afrique des Africains ». La sérénité qu’affiche d’ordinaire notre président a cédé la place à une fébrilité inaccoutumée. Il est vrai qu’il a pris conscience que lorsque « les Africains entrent dans l’Histoire », les tyrans vacillent sur leurs trônes. Ce qui le préoccupe beaucoup.

Jean-Pierre BEJOT

La Dépêche Diplomatique

mercredi 2 février 2011

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