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Calixthe Beyala (Ecrivaine française d’origine camerounaise) à propos de la crise ivoirienne : “Laurent Gbagbo est en rupture avec le passé”

L’écrivaine franco-camerounaise, Calixthe Beyala est à l’origine du ralliement des intellectuels africains au peuple ivoirien dans sa guerre de libération contre l’ex-colonisateur français. En visite à Abidjan, elle s’est prêtée aux questions du quotidien ivoirien notre voie.

Notre voie : Au début de la crise ivoirienne en 2002, on ne vous a pas vraiment vue aux côtés du président Laurent Gbagbo. Qu’est-ce qui explique aujourd’hui votre engagement à ses côtés ?

Calixthe Beyala : En 2002, on ne m’a pas vue parce que justement c’était une affaire qui paraissait de prime abord interne à la Côte d’ivoire. Je ne prends jamais partie dans une affaire qui oppose des citoyens entre eux. Ce n’est pas mon problème. Ce sont des frères et je me dis toujours qu’ils trouveront le moyen de s’entendre. Maintenant quand j’ai l’impression et la conviction qu’il y a des ingérences étrangères tendant à déstabiliser un pays, j’essaie de voler au secours de ce pays-là. Je tiens à préciser une chose, il aurait pu s’agir d’une personne autre que le président Gbagbo qui serait dans cette posture, j’aurais eu la même attitude. Car, je défends le panafricanisme. Je défends l’autonomie de l’Afrique, son indépendance, sa souveraineté et le respect de son peuple. Si ce n’est pas le cas, je n’ai pas le devoir en tant qu’intellectuel d’origine africaine d’intervenir.

N.V. : Laurent Gbagbo incarnerait-il, selon vous, le chef de file de cette nouvelle façon de penser en Afrique ?

C.B. : Je ne dirais pas de penser, mais de faire de la politique. Il incarne une nouvelle manière de faire de la politique en Afrique. Une nouvelle manière d’entretenir des rapports avec l’ex-colonisateur français, de mettre une ligne de démarcation entre ce qu’on doit faire ensemble et ce qu’on ne doit pas faire ensemble. Par exemple, on ne peut pas faire les élections avec la France, ce n’est pas possible. Les élections font partie des prérogatives qui ne regardent que les Ivoiriens et l’Etat ivoirien, et personne d’autre. Il est tout à fait évident que le président ivoirien (Laurent Gbagbo) est en rupture avec le passé, tout ce qui est soumission, obéissance qu’ont témoigné jusqu’à présent nos dirigeants africains vis-à-vis de l’occident. Il est un homme libre. Il est un homme indépendant. C’est un homme qui a envie de diriger son peuple en préservant ses intérêts. Il n’est pas là d’abord pour servir les autres. Or jusqu’à présent, nous assistions à cette manie des chefs d’Etat africains de servir d’abord l’occident avant de servir leur peuple, à être sous les ordres, à prendre les ordres ailleurs, et non à consulter leur peuple et à voir ce qui est bon ou pas pour leur peuple.

N.V. : Quelle conception aviez-vous de la crise ivoirienne depuis l’Europe ?
C.B. : Je n’ai pas attendu d’arriver à Abidjan pour comprendre ce qui se passait. Vous savez quand on voit l’Occident soutenir un candidat africain contre un autre africain, c’est qu’il y a anguille sous roche. C’est qu’il y a problème. C’est qu’il y a des intérêts mafieux qui doivent circuler. Surtout quand on voit des élections qui intéressent le monde entier, une grande première en Afrique. Quand j’ai vu la prise de position de mon président, Nicolas Sarkozy, intimant l’ordre au président Gbagbo et à sa famille de partir dans 3 jours, ainsi qu’Obama et l’ONU donnant des ordres au président Laurent Gbagbo, j’ai trouvé cela totalement anormal. Il s’agit d’une crise postélectorale. Et les crises postélectorales on en a eues dans le monde entier. Si on devait prendre des sanctions économiques chaque fois qu’il y a des contentieux électoraux dans un pays, on serait en permanence en guerre sur la terre entière. C’est dire que tout cela n’est pas vrai. J’ai immédiatement compris qu’il s’agissait plutôt d’autres types d’intérêts. Et comme Laurent Gbagbo est un panafricaniste, il était de mon devoir d’intervenir. Mon arrivée en Côte d’Ivoire n’a fait que conforter la position que j’avais déjà depuis l’Europe. Malgré le désir d’ailleurs de l’étouffer, de le piétiner, de l’étrangler, de le mettre presqu’à genoux, voire de l’ensevelir, le pays est debout. Et le peuple ivoirien est fier. Il suit son président qui prend d’excellentes mesures. Comme par exemple, celle de la nationalisation des banques qui font le jeu de l’Occident. En principe, les banquiers ne sont pas là pour faire la politique. Face à cette attitude quelque peu perplexe, on peut se demander ce que cache la Côte d’Ivoire ? Est-ce que le pétrole signalé est dans les quantités qu’ils nous disent ? Je pense que c’est bien plus que ça. Est-ce que toutes les ressources signalées correspondent à la réalité ? Je pense que non. A mon avis, le pays doit foisonner de richesses extraordinaires. Et ils ont besoin d’un homme qui va leur donner tout ça sans payer grand-chose comme d’habitude.

N.V. : Où en est-on avec l’appel que vous aviez lancé aux intellectuels africains dans le cadre de la crise que vit la Côte d’Ivoire ?

C.B. : Tous les intellectuels africains aujourd’hui sont ralliés à cette cause. C’est la première fois qu’on voit pratiquement tous les intellectuels africains sur la même longueur d’onde. Je n’en vois pas un seul qui soit contre la position prise par le Conseil constitutionnel de Côte d’Ivoire. On parle tous d’une voix. Même les plus timides comme Gaston Kelman, ont pris leur plume pour dire que ce n’est pas normal, qu’il faut que la souveraineté de la Côte d’Ivoire soit respectée, le peuple de Côte d’Ivoire soit respecté, qu’il n’y ait pas de guerre. Et que finalement, il est temps que ce pays prenne son indépendance financière. Peut-être que c’est le destin qui voulait que les adversaires de la Côte d’Ivoire prennent des décisions malheureuses pour eux-mêmes, par exemple, en fermant les banques. Aujourd’hui, elles sont nationalisées et c’est tant mieux pour les Ivoiriens.

N.V. : Et pourtant il y a encore des ivoiriens et des africains qui soutiennent l’ingérence de certaines puissances occidentales dans la crise ivoirienne…

C.B. : Je n’en connais pas vraiment autour de moi. Mais, vous savez au fur et à mesure que les choses avancent les gens se désengagent d’Alassane Dramane Ouattara pour se joindre au combat pour l’indépendance politique et économique de la Côte d’Ivoire. Parce que pour moi, tous ceux qui aiment leur pays doivent dire non aux ingérences des puissances occidentales dans les affaires de leur pays. Ceci étant, il ne faut pas parler des journalistes et de certaines personnes qui adoptent des postures pour préserver leur emploi.

N.V. : Que pensez-vous des chefs d’Etat qui sont d’accord avec les ingérences de l’Occident dans la crise ivoirienne, notamment le Nigerian Jonathan Goodluck ?

C.B. : Ils ne sont pas seulement d’accord avec ce qui se passe en Côte d’Ivoire, ils sont d’accord avec tout ce qui se passe en Afrique. Ce sont des Chefs d’Etat sous les ordres de l’Occident. A partir de ce moment, ce ne sont pas des hommes libres. Ce sont des chefs d’Etat qui n’ont aucune vision à court, à moyen et à long terme pour leurs peuples. Ils sont là pour eux-mêmes, pour une espèce de gloire éphémère. Parce que tout cela va passer. Et les gens comme Jonathan Goodluck vont passer. L’histoire ne retiendra pas son nom. On l’aura oublié une fois qu’il aura fini son mandat. Je veux dire qu’il y a des gens qui n’ont pas d’amplitude. Laurent Gbagbo en a. Il a l’amplitude du courage. Il faut être un grand homme pour dire non.

N.V. : Contrairement à ce que vous dites ces chefs d’Etat mènent des actions qui font que la Côte d’Ivoire connaît des difficultés en ce moment…

C.B. : Ils ont le pouvoir que leur donnent leurs maîtres occidentaux. Ils n’ont donc pas de pouvoir en tant que tel. Parce qu’avoir le pouvoir, c’est de pouvoir décider pour soi de ce qui est bon ou de ce qui est mal. C’est de la prébende qu’ils font. C’est tout simplement médiocre. On n’appelle pas ça avoir des pouvoirs. Ceci dit, ce ne sont pas tous les chefs d’Etat africains qui se comportent de la sorte. Sinon la Côte d’Ivoire serait déjà rentrée en guerre. Il y a aussi des chefs d’Etat en Afrique centrale et en Afrique australe qui ont refusé d’obéir servilement à l’Occident. Ils ont dit clairement qu’il n’est pas question de faire la guerre en Côte d’Ivoire. Par ailleurs, les Ivoiriens doivent accepter de faire des sacrifices et vivre ces quelques moments de difficulté qui au bout du compte vont aboutir à leur indépendance véritable. Nous, les Camerounais, nous vous envions. Parce que nous aurions aimé vivre une pareille situation pour nous libérer totalement du passé, de l’oppression, de l’esclavage, du néocolonialisme. Le peuple ivoirien a là une belle occasion. Qu’il en profite. Ce qui se passe actuellement est un épiphénomène. Que la Côte d’Ivoire sorte de l’UEMOA, ce n’est rien du tout. D’autant plus que c’est elle qui porte l’UEMOA. Si la Côte d’Ivoire quitte la zone franc, cette monnaie n’aura plus de valeur. Il ne faut pas inverser les choses. Ils veulent agir sur le moral des Ivoiriens. Quand ils ont dit qu’ils fermaient les banques pour donner un coup de pouce à leurs alliés, ils n’ont jamais pensé que le président Gbagbo allait les nationaliser. Ils ont joué au poker. Mais quand on joue au poker, on gagne ou on perd. Et ils ont perdu. C’est pareil pour l’ONU, les Ivoiriens doivent se débarrasser du complexe de cette institution que le Général de Gaulle qualifiait de machin. Ce n’est pas l’ONU qui donne à manger aux Ivoiriens et donc que les gens ne se laissent plus impressionner par cette espèce de nébuleuse dont on ignore vraiment l’utilité. A quoi a servi jusque-là l’ONU en Afrique ? L’ONU a servi a tué tous les libérateurs de l’Afrique. L’ONU a été complice de tous les coups fourrés, de toutes les méchancetés contre le peuple africain. L’ONU est un organe dominé par la CIA. C’est l’ONU et la CIA qui ont tué Patrice Lumumba.

N.V. : Qu’attendez-vous du panel des chefs d’Etat qui va plancher sur la crise ivoirienne ?
C.B. : Je sais que très souvent, ils sont habités par la sagesse. Et donc j’espère qu’après les décisions qu’ils vont prendre tout va rentrer dans l’ordre. Mais, j’espère vraiment que la Côte d’Ivoire ne reculera pas dans la prise de son indépendance financière. J’espère, quoiqu’ils décident, que la Côte d’Ivoire continuera d’aller de l’avant. Parce qu’en fait, toutes ces menaces, ce sont des chantages.

Interview réalisée par Sérikpa Benson, notre voie

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