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Contribution : La crise post-électorale en Côte d’Ivoire : Eveil politique et des consciences des populations africaines

L’Afrique des indépendances a déjà au moins cinquante ans. Et cinquante ans, dans la vie d’un homme et, a fortiori, d’un peuple, c’est l’âge de la maturité. C’est l’âge qui permet de se réclamer d’une certaine expérience des choses et des hommes, bref de la vie. A cet âge, lorsqu’on a eu la chance de l’atteindre, surtout en Afrique, où l’espérance de vie est faible, on doit marquer un temps d’arrêt pour interroger le passé, examiner le chemin parcouru et envisager l’avenir peut-être, et souvent, autrement. C’est l’âge qui ne permet plus d’accepter n’importe quoi, n’importe comment. C’est la raison pour laquelle, pensons-nous, l’on célèbre ça et là les cinquantenaires des indépendances dans les pays africains, anciennes colonies françaises. Il s’agit pour chacun de ces pays, de faire un état des lieux de ses relations avec l’ancien colonisateur, avec le reste du monde; d’évaluer ses forces et ses faiblesses, de réfléchir sur, et d’élaborer les stratégies de son affirmation comme Etat indépendant et de son positionnement dans la société internationale d’aujourd’hui. Dans cette optique, nous avons voulu dans cet article, essayer d’expliquer pourquoi la crise post-électorale en Côte d’Ivoire intéresse de nombreux Africains d’une part et, d’autre part, livrer nos propositions de sortie de cette crise dans ce pays.

I- La crise post-électorale en Côte d’Ivoire et éveil politique et des consciences des populations africaines

La crise post-électorale en Côte d’Ivoire n’intéresse pas seulement les politiques. Elle intéresse aussi les intellectuels, la jeunesse et toutes les populations africaines éveillées à qui l’on présente la démocratie selon les schèmes et l’étalon de mesure de l’Occident, comme si les sociétés africaines n’étaient pas, à bien des égards, des sociétés démocratiques avant la colonisation. Lorsqu’on décortique les œuvres littéraires de Chinua Achebe, Mongo Béti, Ferdinand Oyono…, des livres d’histoire, d’anthropologie, de culture, de Cécile Abega, Check Anta Diop et de bien d’autres auteurs africains, on se rend à l’évidence que les sociétés africaines étaient aussi des sociétés démocratiques. Ce qu’il faut savoir, et Zbigniew Brzezinski et Brent Scowcroft (tous deux anciens Conseillers à la Sécurité nationale aux Etats-Unis) l’ont souligné dans leur ouvrage commun: «L’une des caractéristiques de la mondialisation actuelle, impulsée par les Nouvelles technologies de l’information et de la communication (Ntic), c’est la politisation et l’éveil des consciences de tous les habitants de la planète et leur aspiration à la dignité. Pour la première fois de l’histoire, toute l’humanité est politiquement active» [Cf, Brzezinski et Scouwcroft, l’Amérique et le Monde: quelle politique étrangère pour les Etats-Unis? (traduction de l’anglais), Paris, Pearson Education France, 2008]. Bien évidemment, de ce mouvement, l’Afrique n’est pas en reste. En effet, c’est l’éveil politique et des consciences des populations qui explique les évènements récents en Tunisie, où le peuple a chassé le Président de la République, après 23 ans de pouvoir. C’est la même raison qui explique les débats houleux et des prises de positions tranchées parmi les populations africaines en général et camerounaises en particulier sur la crise post-électorale en Côte d’Ivoire, malgré les coupures et le verrouillage par moments de la chaîne de télévision ivoirienne par les ennemis de la mondialisation de l’information, de l’information partagée par tout le monde, parce que partisans et défenseurs de l’information orientée, à l’ère où, pourtant, l’information est considérée comme l’oxygène des temps modernes. Rien ne peut plus arrêter l’éveil politique et des consciences des populations africaines, notamment les jeunes.

II- L’Occident: une perception et une application à géométrie variable de la démocratie dans les pays du tiers-monde

Certes, on reconnaît en la démocratie occidentale des valeurs universelles, notamment celles relatives aux droits de l’homme et aux libertés fondamentales ; mais il est important de noter que la démocratie ne se résume pas au calcul arithmétique du comptage des voix lors d’une élection en Afrique ou ailleurs. Elle nécessite la mise en place de règles du jeu acceptées et respectées par toutes les parties prenantes. Les règles du jeu indiquent, en effet, la manière dont doit se dérouler le jeu. Elles constituent en fait un compromis juridique et sociopolitique entre les différentes parties prenantes. C’est le cas, par exemple, des institutions que l’on met en place pour gérer une élection, étant entendu que l’institution suprême dans les Etats modernes, c’est la Constitution qui, elle aussi, est un compromis juridique et sociopolitique par excellence. Est-il besoin de rappeler que tous les Chefs d’Etat et de gouvernements du monde entier, lorsqu’ils sont investis ou prêtent serment, jurent parfois sur la Bible ou le Coran, etc., qu’ils vont respecter ou faire respecter la Constitution de leurs pays respectifs. C’est un engagement sérieux, une question de souveraineté, une question de principe. C’est pourquoi, nous inclinons à penser que pour le cas de la Côte d’Ivoire, le juge des élections, à savoir  le Conseil constitutionnel, ayant arrêté les résultats de l’élection présidentielle, il n’y a plus rien à dire du point de vue de la loi, comme cela se passe sous d’autres cieux. Pourquoi ce que l’on accepte ailleurs, dans les vieilles démocraties, on ne l’accepte plus, lorsqu’il s’agit de l’Afrique ?

Pourquoi cette géo-métrie variable pour les mêmes principes démocratiques, selon qu’on est acquis ou résistant à l’Occident? Aux Etats-Unis que l’on qualifie comme la plus vieille démocratie, il y a eu contestation des résultats en Floride, lors de l’élection présidentielle qui opposait les candidats G.W Bush et Al Gore. C’est la Cour suprême des Etats-Unis, juridiction suprême et juge des élections, qui, en dernier ressort, a tranché et arrêté les résultats, en déclarant G.W. Bush vainqueur. On ne peut pas savoir et on n’a plus cherché à savoir si c’est G.W Bush qui a réellement gagné, mais les Américains se sont pliés à la décision de la Cour suprême qui a tranché selon la Loi et les réalités sociopolitiques du pays. La France officielle qui clame la victoire de Monsieur Ouattara sait très bien quel est le rôle en France du Conseil constitutionnel pour les consultations référendaires, législatives et présidentielle. C’est le juge de ces consultations populaires. Il y a des cas en Afrique où la Cour suprême ou le Conseil constitutionnel a arrêté en dernier ressort les résultats d’une élection présidentielle et personne n’a trouvé à redire ! Aux dirigeants des pays occidentaux qui continuent d’imposer leurs vues et leurs volontés aux pays africains au nom de leurs intérêts, il est important de rappeler ce conseil de Brzezinski et Scowcroft à la superpuissance américaine du 21e siècle «La superpuissance américaine du 21e siècle, déclarent-ils, doit être portée par une nation ouverte vers l’extérieur, non pour répandre la bonne parole (sa conception de la démocratie par exemple), mais pour écouter et coopérer (…). Les Etats-Unis doivent accompagner les mutations de l’heure (l’éveil des consciences et politique planétaire, et l’aspiration des peuples à la dignité), et non réagir par une posture défensive et/ou par la contrainte». Cf. leur ouvrage précité

III- Quelle solution pour une sortie de crise post-électorale en Côte d’Ivoire?

Nous l’avons déjà indiqué dans un article dans le quotidien camerounais «Le Jour», du 04 janvier 2011. C’est la voie de la négociation qui doit primer pour résoudre la crise post-électorale en Côte d’Ivoire, avec des médiateurs internationaux neutres. La négociation permet aux parties en conflit de dialoguer, dissiper les malentendus, rapprocher les points de vue. Il ne sert à rien, et ce n’est pas constructif, de se recroqueviller dans une stature de position, de radicalisation inutile si l’intérêt ultime, c’est de servir le peuple ivoirien et non être Chef d’Etat à tout prix et à tout casser. Monsieur Ouattara vient, par exemple, de lancer un mot d’ordre de gel, pendant un mois, de l’exportation du cacao, sans se soucier, s’il était suivi, des effets néfastes qu’un tel mot d’ordre peut avoir sur l’économie du cacao, en amont et en aval et du sort des petits planteurs ivoiriens qui ne tirent leurs revenus que de cette culture. Dans la médiation, le médiateur est neutre, impartial et il est accepté comme tel par toutes les parties en conflit. Il ne prend pas partie, n’impose pas ses points de vue. La médiation vient du mot latin “médiare”, c’est-à-dire se placer au milieu. Le médiateur se met au milieu des parties en conflit. Il ne profère pas des menaces, ni des injonctions, et ne lance pas des ultimatums à l’une des parties. Il bénéficie de la confiance des parties et n’a pas d’a priori. Il propose des solutions judicieuses et de compromis aux parties en conflit, étant entendu qu’une solution judicieuse est celle où chaque partie trouve son compte. Le médiateur ne se jette pas aveuglement sur le problème à partir de ses préjugés. Car, comme le conseillait George Marshall : «Ne vous jetez pas sur le problème, efforcez-vous de le comprendre, analysez le clairement et vous serez alors en mesure de le résoudre». Le médiateur de la crise post-électorale en Côte d’Ivoire doit déceler les enjeux dévoilés ou cachés et les motivations profondes des parties. De ce qui précède, l’on peut déduire que l’Afrique de l’Ouest (l’Uemoa et la Cedeao) n’a, jusqu’ici, tenté aucune médiation véritable pour la crise post-électorale en Côte d’Ivoire, puisqu’elle ne s’est pas affublée des qualités et habits de médiateur. Le Président Gbagbo a proposé de recompter les voix du scrutin. Il prend ainsi un grand risque, mais c’est une voie royale pour rechercher et connaître la vérité. Nous pensons qu’on peut explorer cette piste qui reste, bien entendu, une parmi tant d’autres. Si l’on n’a rien à cacher, on ne peut pas refuser de négocier, de dialoguer, confronter les points de vue. Si l’on n’a rien à cacher, on ne peut pas refuser qu’on recompte les voix du scrutin parce qu’au bout du compte, «la vérité finit toujours par triompher»! On n’impose pas la démocratie de l’extérieur, par les armes, la force militaire, les sanctions de toutes sortes. Sinon, ce n’est plus la démocratie, entendue comme le pouvoir du peuple par le peuple et pour le peuple. Ce serait un mauvais précédent pour l’Afrique!

Par le Pr Jean Paul Ayina

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