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Violation de l’embargo sur les armes : Comment Compaoré arme les rebelles

En 2009, un groupe d’experts de l’ONU a effectué une enquête sur la crise en Côte d’Ivoire, notamment la violation de l’embargo sur les armes. Au mois d’octobre de cette année-là, ces experts ont rendu public leur rapport qui accable fortement la rébellion armée et le Burkina Faso de Blaise Compaoré. Ban ki-moon, secrétaire général de l’ONU, qui a reçu ce rapport, n’a pris aucune mesure contre les rebelles et le Burkina Faso. Même son de cloche pour le Conseil de sécurité de l’ONU où la France, «parrain» de la rébellion armée en Côte d’Ivoire, a fait des coudes pour protéger ses poulains.

Nous vous proposons un extrait de ce rapport d’enquête de l’ONU.

Contexte
Le territoire de la Côte d’Ivoire est divisé depuis plus de sept ans. En conséquence, une nouvelle dynamique a vu le jour sur les plans politique, économique et stratégique qui n’existait pas avant les hostilités de septembre 2002. Le conflit ne se limite plus seulement à une confrontation entre le nord et le sud, c’est une lutte à laquelle prennent part de nombreux acteurs, dont certains ont beaucoup à gagner de la réunification de la Côte d’Ivoire, d’autres beaucoup à perdre. Alors que la division du pays perdure, toutefois, l’incertitude concernant la future réunification nourrit les tensions politiques. [..] Ces tensions ont des incidences directes sur l’embargo sur les armes et le matériel connexe, tant pour la poursuite de la demande d’armes et de matériel connexe au niveau des parties ivoiriennes que pour les sources de financement, y compris les diamants, qui pourraient être utilisées pour les acheter. Si la situation politique du pays venait à se détériorer, menaçant les intérêts économiques de certaines parties, le Groupe ne peut exclure la possibilité d’une escalade rapide de la violence armée, en particulier dans le nord.

Relations commerciales avec les pays voisins et embargo de l’ONU

La Côte d’Ivoire a cinq voisins immédiats. Elle a des frontières à l’ouest avec le Liberia (716 km) et la Guinée (610 km), au nord avec le Mali (532 km) et le Burkina Faso (584 km), et à l’est avec le Ghana (668 km). Elle est bordée au sud par une frontière maritime d’environ 750 kilomètres. Le mouvement des Forces nouvelles contrôle quelque 1950 kilomètres de frontières avec le Burkina Faso, le Ghana, la Guinée, le Liberia et le Mali. Les forces gouvernementales contrôlent pour leur part les 1 384 kilomètres de frontières avec le Ghana et le Liberia…

Le rôle du Burkina Faso

Le président du Burkina Faso, Blaise Compaoré, est le Facilitateur de l’Accord politique de Ouagadougou entre le gouvernement ivoirien et les Forces nouvelles. Le Burkina Faso est aussi le destinataire de la plupart des exportations du nord de la Côte d’Ivoire contrôlé par les Forces nouvelles. Dans cette situation, le Burkina Faso pourrait exercer des pressions considérables sur les commandants de zone pour les amener à conclure un accord politique. Toutefois, le Groupe craint que certains éléments au Burkina Faso soient peu enclins à désirer la réunification politique et administrative rapide de la Côte d’Ivoire. En effet, la réunification de la Côte d’Ivoire mettrait en danger un commerce de transit lucratif par le Burkina Faso, en rouvrant les ports d’Abidjan et de San Pedro aux exportations du nord du pays, en particulier le cacao. De plus, le Burkina Faso a de solides liens ethniques avec la population du nord de la Côte d’Ivoire et une diaspora nombreuse qui réside dans le nord et y a de vastes intérêts commerciaux. Le Groupe juge particulièrement préoccupant le mouvement d’armes et de munitions entre le territoire du Burkina Faso et le nord de la Côte d’Ivoire contrôlé par les Forces nouvelles.

Les transferts d’armes et de munitions à partir du Burkina Faso

Deux témoins indépendants et fiables ont fait part au Groupe de transferts d’armes et de munitions à partir du territoire burkinabé vers diverses localités du nord de la Côte d’Ivoire contrôlées par les Forces nouvelles. Considérées ensemble, ces informations cadrent avec ses propres constatations concernant les fusils d’assaut dont les numéros de série ont été effacés et les munitions en sac […].

Le premier de ces témoins a informé le Groupe que des parties non identifiées, agissant à l’appui des Forces nouvelles, avaient transporté depuis le sud du Burkina Faso, par la route, des fusils d’assaut et des munitions de petit calibre destinés aux unités des Forces nouvelles présentes dans les villes ivoiriennes de Ferkessédougou et Korhogo. Ces armes auraient été chargées dans la ville burkinabé de Bobo-Dioulasso. Il lui a été indiqué (en février 2009) que le dernier de ces transferts datait de décembre 2008, mais le Groupe a des raisons de penser qu’ils se poursuivent. Le second témoin a appris au Groupe que des camions à bétail avaient servi à transporter des armes «AK-47» (de type Kalachnikov) et des munitions du Burkina Faso à Ferkessédougou et de là à Korhogo, pour les unités des Forces nouvelles– plus précisément, la Compagnie territoriale de Korhogo. Les numéros de série de ces armes avaient été effacés avant l’expédition, et tant les armes que les munitions avaient été expédiées dans des sacs à riz. Le même témoin a aussi fourni au Groupe un échantillon des munitions qui auraient été transférées.

On trouvera le détail de ces munitions, par type, au tableau ci-dessous.

Tous les types découverts par le Groupe dans des sacs à cacao (et non à riz) y sont représentés, y compris les munitions de fabrication russe, venant s’ajouter aux munitions d’origine soudanaise et aux deux autres types de munitions de fabrication inconnue (…).
Le Groupe considère que ces informations sont exactes, et ce, pour quatre raisons. Tout d’abord, deux témoins indépendants ont livré des informations qui, à la fois, sont cohérentes en elles-mêmes et s’étayent mutuellement.

Deuxièmement, le Groupe considère chacun de ces témoins comme un expert en la matière :

L’un fait du commerce routier entre le nord de la Côte d’Ivoire et le sud du Burkina Faso, l’autre est un membre actif des Forces nouvelles et d’un rang suffisamment élevé pour avoir une intelligence raisonnable de leur stratégie d’acquisition d’armes. Troisièmement, le compte rendu du second témoin comprend des renseignements précis (y compris sur les munitions en sac et sur les numéros de série effacés) qui viennent à l’appui des analyses antérieures des armes et munitions faites par le Groupe. Enfin, le second témoin a aussi communiqué au Groupe des échantillons de minutions, qui correspondaient aux types trouvés dans les sacs. Le Groupe considère que, conjuguée à ces deux témoignages, son évaluation physique des armes et munitions suspectes, fournit des données de fait suffisantes pour conclure que certains éléments des Forces nouvelles ont acquis des armes et des munitions en violation de l’embargo. Le Groupe relève aussi que des transferts de munitions (et peut-être d’armes) sont sans doute en cours. Lorsque, par exemple, il s’est rendu, le 14 février 2009, à Korhogo, auprès de l’unité Fansara 110 des Forces nouvelles, le Groupe a observé qu’il y avait tout au plus cinq sacs de munitions. Lorsqu’il est revenu, le 10 juin 2009, dans la même salle d’entreposage, il a constaté qu’elle contenait plus de 60 sacs de munitions.
Le personnel des Forces nouvelles stationné là a été incapable de fournir une explication de cette augmentation.

Les transferts d’uniformes

Le Groupe a photographié les uniformes militaires qui portaient le nom d’un fabricant français, le Groupe Marck. Celui-ci l’a informé que les uniformes en question (des tenues camo «lézard» F1 chevron) n’avaient été livrées qu’aux ministères de la Défense du Burkina Faso et du Bénin. Le Groupe d’experts a transmis des lettres à chacun de ces pays, qui ont répondu qu’ils n’avaient pas transféré d’uniformes aux Forces nouvelles et n’avaient pas non plus enregistré de pertes ou vols d’uniformes.

Les acquisitions de véhicules «militaires»

Le Groupe a reçu plusieurs informations selon lesquelles les Forces nouvelles de la zone 10 auraient acquis des petits camions découverts à l’arrière («pick-ups»). Les observateurs militaires des Nations unies à Korhogo l’ont informé qu’en juin 2009, des unités des Forces nouvelles stationnées dans cette ville s’étaient procuré 10 de ces véhicules de divers types, qui auraient été expédiés du territoire du Burkina Faso. De plus, l’ONUCI (Opération des Nations Unies en Côte d’Ivoire) a signalé que, le 5 août 2009, les Forces nouvelles présentes à Ferkessédougou avaient acquis trois pick-ups Land Cruiser de Toyota. Le Groupe n’a pas été en mesure d’établir l’origine des véhicules, mais il reste d’avis que les livraisons étrangères de véhicules civils à usage militaire en Côte d’Ivoire constituent une violation du régime des sanctions.
Le Groupe recommande que le gouvernement du Burkina Faso conduise, dans les plus brefs délais, des investigations approfondies au sujet des transferts d’armes, de munitions et de matériel connexe depuis son territoire vers la zone nord de la Côte d’Ivoire aux mains des Forces nouvelles.

Source: Site officiel de l’ONU

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