Le Blog de Aymard

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Chassez la Françafrique, elle revient au galop

Les troupes françaises patrouillent à Abidjan, 2 avril 2011

« La France n’a pas à jouer un rôle de gendarme en Afrique », déclarait en 2008 Nicolas Sarkozy. Paris a trahi ses promesses en s’engageant militairement en Libye et en Côte d’Ivoire aux côtés de l’ONU, note la Süddeutsche Zeitung.

Voilà des images que la France voulait éviter à tout prix : des soldats français tirent sur des positions militaires et des dépôts de munitions en Côte d’Ivoire et aident les casques bleus à attaquer le palais présidentiel à Abidjan. Les partisans du chef de l’Etat sortant, Laurent Gbagbo, accusent les Français de barbarie et de néocolonialisme. Ceux d’Alassane Ouattara, le président élu, réclament au contraire que Paris s’implique fortement. La France se retrouve malgré elle entraînée dans la guerre civile et doit désormais mener une seconde intervention dans un pays africain, en plus de celle à laquelle elle participe en Libye.

Le président Sarkozy était pourtant entré en fonctions en promettant de réduire la présence militaire française en Afrique. Il voulait normaliser les relations entre la France et ses anciennes colonies, et débarrasser la politique africaine de ses relents d’ingérence et de primauté des intérêts économiques. La Françafrique* devait prendre fin. La France ne serait plus le « gendarme de l’Afrique », avait promis Sarkozy.

La Côte d’Ivoire fournit l’occasion de pratiquer cette nouvelle politique de réserve. Ce pays riche – comparé aux autres Etats africains – avait depuis longtemps la réputation d’être la « vitrine » de la France sur le continent. Sous la présidence du « père » de l’indépendance, Félix Houphouët-Boigny, les relations étaient restées excellentes. Les choses changèrent après l’élection de Laurent Gbagbo en l’an 2000. Le nouveau président chercha rapidement à unir dans la haine contre la France son pays ravagé par la guerre civile. Français et Ivoiriens s’affrontèrent en 2004. La foule fit la chasse aux ressortissants français à Abidjan. Plus de 8 000 d’entre eux durent quitter le pays. Tout ceci n’empêcha pourtant pas les deux parties de continuer à commercer. Les grandes entreprises françaises comme Bolloré et Bouygues, qui appartiennent à des amis de Sarkozy, sont toujours des acteurs économiques importants à Abidjan. De plus, certains socialistes français entretenaient des relations étroites avec Laurent Gbagbo, qui se déclare « socialiste non pratiquant. »

Pour ne pas risquer de nouvelles turbulences entre les deux pays et maintenir la France à l’écart d’un conflit, le président Sarkozy afficha ostensiblement sa neutralité lors de la campagne électorale qui opposa Laurent Gbagbo à Alassane Ouattara en 2010. Après la victoire de ce dernier, qui fut reconnue par la communauté internationale, le gouvernement français demanda à Gbagbo de quitter le pouvoir. Il souligna cependant qu’il ne souhaitait pas intervenir militairement dans la guerre civile qui s’annonçait et qu’il n’interviendrait que si les ressortissants français étaient menacés. Dans le même temps, Paris pressa les casques bleus des Nations unies de protéger plus activement les civils en Côte d’Ivoire.

Ces derniers jours, la pression s’était considérablement accrue sur Sarkozy. Les deux camps ivoiriens s’étaient livrés à des massacres. Abidjan était devenue la proie de violents combats. On risquait d’assister à un bain de sang dans la population civile et de voir le chaos se répandre dans tout le pays. On demanda à Sarkozy pourquoi il intervenait en Libye et pas aussi en Côte d’Ivoire. Le génocide rwandais, lors duquel Paris avait de son propre aveu commis de graves erreurs d’appréciation, constituait une mise en garde. Les partisans de Gbagbo ne cessaient de vitupérer contre Paris. Deux Français furent enlevés par des soldats de Gbagbo à Abidjan. Les 12 000 Français résidant en Côte d’Ivoire commencèrent à craindre pour leur vie. Et n’oublions pas les intérêts économiques de la France dans ce pays riche en pétrole, en gaz naturel et minéraux divers.

Paris pouvait-il encore se garder d’intervenir militairement ? Non, selon Ally Coulibaly, le nouvel ambassadeur ivoirien en France, qui a déclaré que Paris ne devait pas se laisser paralyser par ses complexes coloniaux. « Nous demandons une forte implication de la France. » Le secrétaire général des Nations unies, Ban Ki-moon, a lui aussi demandé à Sarkozy d’aider les troupes de l’ONU à détruire les armes lourdes de Gbagbo et à protéger la population civile. C’est ce qui a fait pencher la balance : Sarkozy a envoyé ses soldats au feu, aux côtés des casques bleus.

Qu’est-ce que la France vient chercher en intervenant militairement dans son ancienne colonie, cinquante ans après l’indépendance [le 7 août 1960] ? Sarkozy peut répondre qu’il agit sur la base d’une résolution du Conseil de Sécurité et à la demande des Nations unies. La France maintient depuis longtemps une force, nommée Licorne, en Côte d’Ivoire. Celle-ci est passée récemment de 900 à 1 100 hommes. Les soldats contrôlent l’aéroport d’Abidjan et tentent de mettre en sûreté des milliers de Français et d’autres étrangers. Le 5 avril, des hélicoptères de combat français volaient à nouveau au-dessus d’Abidjan où la bataille finale faisait rage. Le gendarme est de retour en Afrique.

source : le courrier international

L’article original (en allemand)

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