Le Blog de Aymard

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Quatre mois après la prise de pouvoir de Alpha Condé : Entre illusions et réalités

Excès de zèle, inflation, corruption, tracasseries administratives, climat de peur, ethnicisation des secteurs économiques,  mesures hasardeuses, désordre… Le nouveau Président guinéen, Alpha Condé, a du pain sur la planche pour assainir une Administration moribonde et mettre son pays sur les rails du développement. Mais aussi pour inculquer une nouvelle mentalité chez ses concitoyens et changer leurs habitudes. En partance de Kolda vers la Guinée, à traver les montagnes du Fouta-Djallon, on se rend compte de l’énormité du chantier du Président Condé.

«Ta carte de visite !» Sur un ton autoritaire et d’une voix rauque, la jeune femme en treillis demande un document justifiant notre état de santé. Se sentant incomprise, elle ap­­pelle un collègue à la rescousse. «Bangoura, fabéba ! (Bangoura, viens)», lance-t-elle alors en langue soussou, l’air un peu désemparée. Et ce dernier de se précipiter en bom­bant le torse. «Expliques-lui», dit-elle. «Elle vous demande de présenter votre carnet de santé parce que vous lui avez montré une Carte d’identité sénégalaise», précise l’agent. On comprend alors que la policière demande le carnet de santé. Et faute de ce document, elle demande 5 000 francs guinéens (Fg) (entre 400 et 500 francs Cfa). N’ayant pas cette devise, un emprunt chez un pas­sager permet de régler le problème.

Cinquante mètres plus tard, tous les passagers se présentent cette fois au poste de Gendarmerie. Re­belote : 5 000 Fg à payer cash ! Nous sommes à Bhoundou Four­dou, premier poste frontalier dans le territoire guinéen, et déjà les signes annonciateurs d’un pays qui se cherche encore, d’un Etat déstructuré, sont là. D’ailleurs, à mesure qu’on s’approchait de ce premier barrage en Guinée, l’inquiétude gagnait les voyageurs. Chacun se demandait quel sort allait être le sien.

En effet, depuis que le nouveau Président, Alpha Condé, a fini de prendre ses marques, la peur et la méfiance sont de retour chez certaines populations. Comme du temps de Sékou Touré. Les centaines de migrants, à majorité peulh, ne sont guère épargnés par les contrôles draconiens à toutes les frontières du pays. Policiers et gendarmes se sont lancés dans une véritable chasse au trésor. La raison ? Il se susurre dans les loumas, gares routières et autres lieux publics que les commerçants peulh ont entamé une fuite de leurs capitaux vers les pays voisins. Une façon pour eux de ne pas voir leur fortune «confisquée» par Alpha Condé qui, pendant la campagne électorale, avait déclaré la guerre à la «mafia peulh».

HALTE POLICE

Alors pour empêcher cette migration des capitaux, la sévérité des contrôles est monté d’un cran. Déjà à la gare routière de Kolda, l’on apprend que plusieurs voyageurs ont été dépouillés de leur argent à Mis­sira, l’autre point de passage entre les deux pays, et plus proche pour les usagers venant de la Mo­yenne-Casamance. On raconte qu’ici les passagers sont souvent fouillés, les bagages détachés et passés au peigne fin, et de façon arrogante. On prévient de bien garder son argent et, si possible, de ne pas en emporter beaucoup. Mais on ne passera pas par Missira, parce que le con­ducteur, comme la plupart de ses collègues, préfère désormais faire le grand tour pour entrer en Guinée, c’est-à-dire en passant par Bhoun­dou Fourdou, un itinéraire plus pratique pour les voyageurs en provenance de Dakar. Là-bas, les passagers ont eu plus de peur que de mal : ils n’ont pas été fouillés. Tout comme à Sambailo, 2e poste frontalier, situé à une cinquantaine de kilomètres.

Toutefois, les voyageurs sénégalais ne sont pas au bout de leur pei­ne. Une vingtaine de mètres plus loin, ils vont casquer à nouveau 5 000 Fg. Au premier poste de la Police, on balance directement un billet de banque à l’agent en faction. Ce qui déclenche son ire : «Hey, ce n’est pas comme ça qu’on fait, ici on est dehors.» Il conduit tout le groupe à l’intérieur. Discrétion oblige, même si ici, pour y mettre un peu de forme, les noms des passagers sénégalais sont con­signés dans un registre de fortune.

Dehors, des agents en civil veillent au grain. Un passager d’expliquer que cette histoire d’argent contre carte d’identité étrangère n’est pas l’apanage de la Guinée. La réciprocité est appliquée côté sénégalais. Sauf que là un Guinéen ne paye qu’une seule fois (500 Cfa) et non quatre fois. Et qu’en est-il de l’intégration africaine ? Un rêve ! Ce qui est une réalité, en revanche, c’est cette part importante de Soussous et de Malinkés dans les corps militaire et paramilitaire en Guinée. A l’aller comme au retour, tous les agents rencontrés sont de ces ethnies. Alors que le secteur marchand, lui, est dominé par les peulh. Dans ce pays, l’ethnicisation de l’économie n’est pas seulement en marche, c’est une valeur.

Les voyageurs ne sont pas les seuls à remuer les cordons de leur bourse. Le conducteur aussi, à cha­que poste, est obligé de glisser quelques billets aux agents. C’est tellement ancré dans les mœurs qu’avant même de stationner il avait déjà fait l’appoint. Pour ne pas perdre du temps ! Et à aucun moment, ni les policiers ni les gendarmes ne sont venus s’assurer de l’état du véhicule et de la sécurité des passagers. Pourtant, il y avait de quoi ! Puisque dans notre véhicule de sept places, il y avait neuf personnes. Et personne ne conteste. De toute façon, on s’en accommode, ou on ne voyage pas. «On est obligés de faire de la surcharge, sinon il ne va rien nous rester avec tout ce que nous prennent les policiers et les gendarmes, sans compter les frais de carburant et d’éventuels pannes», souligne le conducteur. Les agents ferment les yeux, et cela a toujours été ainsi. «Ils ont intérêt à ne rien dire parce que sinon ils n’auront plus rien à bouffer. C’est grâce à cet argent qu’ils survivent parce qu’ils ont un salaire insignifiant», poursuit notre interlocuteur.

LA GUERRE AUX CAMBISTES

Entre les deux postes, on entre dans une gargote à la recherche de devise guinéenne. A peine le besoin exprimé, la restauratrice, un brin paniquée, pria à voix basse de ne pas «parler de ça ici». C’est devenu un tabou,  alors qu’il y a seulement deux mois, les voyageurs, aussitôt leur véhicule stationné, étaient envahis par des cambistes proposant du franc guinéen. Le change se faisait à l’œil nu, et tout le monde y trouvait son compte. Aujourd’hui, le nouveau gouvernement a interdit cette activité qui se pratiquait dans les coins de rue, dans les loumas et les gares routières. Ces bureaux de change fictifs et ambulants sont accusés d’avoir fait chuter la devise guinéenne. Dr El-hadj Bah, professeur assistant en Economie à l’Université d’Au­ckland (Nouvelle- Zélande) n’en est pas convaincu. Dans la presse guinéenne, il explique : «Le Président (Condé, Ndlr) pense que c’est la faute aux bureaux de change fictifs. Cette accusation facile ignore les principes économiques. Dans un système où la monnaie est libre de fluctuer, le taux de change dépend de l’offre et de la demande. Si la masse monétaire augmente par une émission de la Banque centrale, l’inflation augmente et entraîne une chute proportionnelle du franc guinéen. D’un autre côté, si la rentrée de devises (à travers les exportations ou les envois des expatriés) diminue, la monnaie nationale chu­te. Si le taux de change est fixe, la banque centrale doit avoir suffisamment de réserves en devises pour soutenir la devise. Car la banque doit être en mesure de satisfaire la demande en devises. Ce qui est loin d’être le cas de la Banque centrale.» Toujours est-il que cette mesure très décriée par les cambistes et les consommateurs a renforcé la clandestinité. Méfiants, les cambistes ne font plus le troc avec des inconnus.

Il est 8 heures ce matin lorsqu’on est arrivé à Labé après 24 heures de trajet. Et toujours pas moyen d’acheter du Fg. A chaque fois, c’est la même réponse : «On ne connaît pas de cambistes» dans le secteur. On passe alors par un familier des marchands de devise. Ce jour-là, 5 000 Cfa valait 75 000 Fg, signe de la fluctualité du change, le même montant valait 7 000 Fg de plus une semaine plus tôt. Le dimanche suivant, jour de Louma à Timbi Madina, à une trentaine de kilomètres de là, permet d’en savoir davantage sur les conditions de travail des cambistes. Sur les lieux, des éléments de la Gen­darmerie sont en train d’embarquer des cambistes prix en flagrant délit. On apprendra plus tard, qu’ils ont été relâchés et que leur argent n’a pas été confisqué (?). Amadou Sirifou n’en faisait pas partie, il continue le troc en regardant à gauche et à droite. Si un client «sûr» (c’est-à-dire pas un policier en civil) arrive, il s’éclipse avec lui dans un endroit sûr. «On ne sait plus quoi faire, car c’est de cela que nous vivons. Il (Alpha Condé, Ndlr) a détruit le pays alors qu’il vient de s’installer», se lamente le cambiste.

UN SAC DE RIZ A 350 MILLE Fg

En Guinée, avec la chute vertigineuse de la devise, le panier de la ménagère, est de plus en plus vide, avec cette inflation galopante. Par endroits, le prix du sac de riz de 50 kg a grimpé jusqu’à 350 000 Fg (environ 25 000 Cfa). Avant l’élection de Alpha Condé à la Présidence, en octobre dernier, il s’échangeait autour de 250 000 Fg. Le litre de miel qui oscillait entre 10 000 et 12 000 Fg se paye aujourd’hui à 20 000 (environ 2 000 Cfa). En gros, toutes les denrées de première nécessité ont connu une hausse de parfois 90%. Parmi les multiples raisons évoquées, les caisses de l’Etat qui sont vides. Dans les médias comme dans la rue, on entend que «les caisses de l’Etat ont été dilapidées pendant le règne du Cnd (Conseil national pour la démocratie et le développement)», que le nouveau gouvernement n’aurait trouvé que «400 Us dollars» dans les coffres de la Banque centrale de Guinée, que «beaucoup d’opérateurs économiques ont retiré leurs avoirs de la banque», parce que «les banquiers avaient prévenu leurs clients que s’ils ne retiraient pas leur argent, ils risquaient de tout perdre parce que les autorités de la transition étaient en train de vider les banques».
Une autre explication est qu’au niveau du Port de Conakry, le prix ac­tuel du dédouanement d’un con­teneur est de 100 millions Fg, alors qu’il était de moitié il y a moins de quatre mois. Une hausse qui a obligé certains opérateurs à livrer leurs conteneurs au Port d’Abidjan ou de Dakar, avant de les acheminer à Conakry par voie terrestre.  En répercutant ainsi tous ces frais dans le prix de vente, c’est le consommateur qui trinque. Hormis les interminables décrets de Alpha Condé qui donnent lieu à des moqueries, l’inflation est l’actualité dominante.

«JOUR DE PAGAILLE»

En Guinée, on dit que malgré «l’absence d’un Etat fiable, les populations ont toujours de l’imagination pour s’en sortir toutes seules». De l’imagination certes, mais parfois dans le désordre et l’excès, comme à la gare routière de Dakar-Labé. Ce lundi, jour de notre retour, comme tous les autres, est «jour de pa­gail­le», tel que baptisé par les transporteurs : cacophonie, insécurité, dé­sordre y règnent. Les lundis où pres­que 90% des voyageurs à destination du Sénégal prennent congé de leurs proches, il n’y a pas de tour de rôle chez les transporteurs comme les autres jours de la semaine. A chacun de se démerder pour remplir son véhicule. Chacun pour soi, les coxeurs pour tous ! Et le spectacle est insoutenable pour les voyageurs, «agressés» dés l’entrée de la gare routière, par une dizaine d’individus cherchant à vous embarquer dans tel ou tel autre véhicule.

Ouf de soulagement de se voir tirer de force vers un véhicule pres­que rempli. Plus qu’un passager pour partir. Ce dernier ne tardera pas à venir, mais il nous retardera : le jeune homme n’ayant  pas de carte d’identité obtient du très jeune conducteur la permission d’aller en confectionner une à la mairie, le temps qu’il finisse d’attacher les bagages. Il suffit de s’y rendre -pas même besoin d’un acte de naissance-  et de patienter quelques minutes, pour ressortir avec votre pièce, moyennant 40 000 Fg (environ 4 000 Cfa). Le comble ! Pis encore, les gens semblaient surpris de notre surprise. Qu’à cela ne tienne, l’intéressé ne reviendra pas au bout d’une heure, et le conducteur descend ses bagages, sur la pression des passagers et des rabatteurs.
A 14 heures, le «sept places» quitte le garage avec 11 passagers à bord, dont deux qui ont pris place… dans le coffre. Une cinquantaine de kilomètres après, un barrage improvisé. Le conducteur feint de s’arrêter, avant de prendre la poudre d’escampette. Les gendarmes qui ne l’ont pas poursuivi, ont dû relever l’immatriculation. Le voyage se poursuivra sans encombre. Une à une, le jeunot au volant «avalera» les montagnes du Fouta Djallon, jalonnées de pistes déjà boueuses par endroits et des 20 000 Fg (environ 2 000 Cfa) à payer, du fait d’être Sénégalais et de ne pas détenir un carnet de santé.

Là-bas, en Guinée,  tels les ravins en contre-bas des immenses montagnes de Sita et de Kouncitel, le fossé qui sépare la réalité des promesses d’un lendemain meilleur est plus qu’abyssal. Et pourtant, depuis des décennies, on répète que ce pays regorge de ressources naturelles insoupçonnables qui pourraient en faire le poumon économique de la sous-région…

Thierno DIALLO

Envoyé spécial de Le Quotidien à Labé thdiallo@lequotidien.sn

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