Le Blog de Aymard

La liberté d'expression dans sa quintessence

Archives Journalières: mai 26, 2011

OPINION : La démocratie, oui mais…

Père André Kpadonou

La démocratie,  quand tu nous tiens ! La démocratie, je t’aime moi non plus ! Démocratie, démocratie,  que de crimes on commet en ton nom ! Ces trois affirmations exclamatives avec un arrière-fond interrogatif  sont des paraphrases qui renvoient respectivement à Franck Dubosc humoriste et acteur français, à Serge Gainsbourg et Jane Birkin des artistes français et anglaise aux talents variés, et à Paul Valéry, écrivain, poète et philosophe français. Ce dernier a écrit précisément : « Liberté, liberté, que de crimes on commet en ton nom !» Il  est  très connu, cette définition de la démocratie que l’Antiquité  a léguée à l’humanité : «  La démocratie est le gouvernement du peuple par le peuple et pour le peuple.» Nous y reviendrons.

Liberté et démocratie sont intimement liées.  Car la liberté est le présupposé de base de la démocratie ; et la démocratie se veut le lieu d’expression de la liberté, le terrain où se déploient  les libertés. Voilà qui est bien dit sans doute. Mais tout n’est pas dit, il reste beaucoup à dire, à comprendre. En effet : qu’est-ce que la liberté ? Qu’est-ce que la démocratie ?  Sans prétendre à une réflexion de philosophie politique, nous allons cependant essayer de réfléchir avec une certaine rigueur  sur la démocratie en théorie et  sur certaines pratiques démocratiques ou considérées comme telles. Il est entendu du reste que le philosophe, à lui seul, ne réussira pas à épuiser la problématique de la démocratie. Il aura besoin d’autres compétences : historiens, sociologues, économistes, juristes etc.

Diversité terminologique et richesse sémantique

Les acquis actuels de la philosophie politique font état d’une diversité de termes qualificatifs de la démocratie. Ainsi Georges Burdeau  distingue: « la démocratie politique « , « la démocratie sociale », « la démocratie marxiste » , « la démocratie pluraliste » (cf. Georges Burdeau. La démocratie. Paris, Seuil, 1966). Il est aussi question de «démocratie chrétienne », « démocratie libérale »,  « démocratie occidentale », « démocratie moderne ». (cf  Hecquard Maxence. Les fondements philosophiques de la démocratie moderne. Paris. François-Xavier de Guibert, 2007)

Cette dernière retiendra surtout notre attention, l’adjectif moderne englobant  notre contemporanéité  étant entendu qu’on parle même de plus en plus d’époque post- moderne sous d’autres cieux du moins. Mais restons  avec modestie dans le cadre de notre réflexion qui ne manquera pas donc de coller à des données concrètes de pratiques démocratiques dans bien des pays d’Afrique en particulier.

Néanmoins gardons aussi bien présente à l’esprit la richesse voire la complexité sémantique du vocable démocratie. En effet Georges Burdeau affirme : «  La démocratie est aujourd’hui une philosophie, une manière de vivre, une religion et, presque accessoirement, une forme de gouvernement. Une signification aussi riche lui vient tant  de ce qu’elle est effectivement que de l’idée que s’en font les hommes lorsqu’ils placent en elle leur espérance d’une vie meilleure. Dissocier ce qui, en elle, est réalité de ce qui est croyance conduirait à rendre incompréhensibles non seulement le dynamisme qui l’anime mais même ses institutions positives, car celles-ci n’ont de sens qu’en fonction de la mystique qu’elles incarnent. » (op. cit. page 9)

La démocratie, pas un système de gouvernement absolu

La démocratie est le rêve, l’aspiration de toutes les nations. Les révoltes populaires de ces derniers mois dans plusieurs pays en sont la preuve indéniable. Oui la démocratie semble bien être  le meilleur système de gouvernement politique, le plus désirable, le plus revendiqué. Mais reconnaissons qu’il n’est pas le meilleur système de gouvernement en soi qui s’imposerait partout. Ainsi nous ne parlons pas de démocratie dans la vie familiale, dans les entreprises, dans les banques, dans les assurances et bien d’autres institutions  où ne règnent pas pour autant la dictature, le mépris de la liberté et de la personne humaine . Si l’Eglise catholique par exemple n’a pas un fonctionnement démocratique parce qu’elle n’est pas un système politique, elle n’est pas non plus une dictature ni une monarchie. On y exerce aussi de larges consultations, des votes avant de prendre certaines décisions. Nous savons que le Pape est élu par les Cardinaux par scrutins secrets bien définis. Il arrive aussi aux évêques de recourir au vote au sein de leurs conférences nationales ou régionales. Il y a eu des votes au Concile œcuménique Vatican II. Nous ne pensons pas que les autres confessions religieuses, chrétiennes ou non,  se réclament de gouvernance démocratique.

Quel peuple pour quel pouvoir ? Quelle souveraineté du peuple ?

Revenons sur le terrain politique avec notre définition la plus célèbre : « La démocratie est le gouvernement du peuple par le peuple et pour le peuple » A y regarder de près, c’est une affirmation très riche, tout au service du bien du peuple serviteur de lui-même pour ainsi dire. Mais deux questions nous viennent à l’esprit ici : « Quel peuple pour quel pouvoir ? Quelle souveraineté du peuple ?

D’abord la notion de peuple a évolué à travers l’histoire de l’humanité. En effet   Maxence Hecquard précise : «  Si la démocratie moderne se veut, comme l’ancienne, le gouvernement du peuple, rien n’est commun entre les peuples des citoyens de la cité antique et la masse populaire d’aujourd’hui ». Car explique le philosophe : « Peuple » n’a d’ailleurs jamais signifié « population » dans aucune cité antique. Ainsi à Rome le peuple se distingue tout d’abord du sénat comme l’indique l’expression bien connue Senatus Populusque Romanus, «  le Sénat et le Peuple Romain ». Le sénat n’est qu’un conseil chargé de mettre en œuvre les décisions et de faire respecter la loi déterminée par le peuple en Comices. Mais ce populus s’oppose de plus à la plèbe, cette classe inférieure qui existait dans toutes les cités et lui était clairement distincte » (Hecquard Maxence. op. cit. p. 16)

Abordons maintenant le profil du peuple des démocraties en Afrique noire, et précisément au Bénin. Ce profil est varié et variable. Le peuple de la démocratie est bien sûr composé de plusieurs couches sociales : les enfants, les analphabètes, les « intellectuels », les « demi-lettrés », les hommes et femmes politiques, les hommes et femmes d’affaires, les responsables religieux, les jeunes, les vieillards etc. Ce peuple est,  en grande partie marqué par le régionalisme (pensons à ce qu’on appelle le vote du sang en faveur du fils du terroir quel qu’il soit), l’âpreté au gain facile. Ce peuple  qui a faim, est souvent corruptible et manipulable à merci.  Selon les saisons politiques et les intérêts en jeu, les valeurs morales et religieuses ne comptent plus pour bien des citoyens. Ce peuple est à la fois capable et victime  de violences meurtrières. Somme toute le profil du peuple des démocraties en Afrique noire n’est donc pas honorable en général. Et ce n’est point de la caricature ni de l’afro-pessimisme.

Quel pouvoir du peuple alors pour une démocratie effective et efficiente ?  La souveraineté du peuple se manifeste  ou devrait se manifester essentiellement par la voie électorale. Quatre temps forts politiques  caractérisent le pouvoir électoral du peuple : le référendum, les élections présidentielles, les élections législatives, les élections municipales  pour le Bénin dit du renouveau démocratique depuis l’historique Conférence des Forces vives de la Nation de 1990. Faisons remarquer que ce pouvoir est exercé par les citoyens en âge de voter, inscrits sur les listes électorales, disposant de cartes électorales,  ayant participé au scrutin.  De toute façon le taux de 100 pour 100  de participation ne peut être jamais atteint  . Au Bénin par exemple, il faut espérer que la LEPI n’est pas une affaire bouclée pour 10 ans. Car il y a encore beaucoup de non inscrits  pour diverses raisons sans que la responsabilité ou la culpabilité soient  nécessairement ou uniquement d’ordre politique. Mais il demeure que les citoyens en âge de voter ne constitue pas la totalité du peuple dont la gouvernance démocratique doit rechercher et favoriser le bien vivre y compris donc les personnes qui n’ont pas encore l’âge de voter  et qui représentent une partie importante de la population.

En dehors de la voie électorale, le peuple exerce son pouvoir de façon indirecte : c’est la délégation des pouvoirs aux instances démocratiques dont les plus importantes sont le Chef de l’Etat et son gouvernement d’une part, l’Assemblée nationale ou les députés d’autre part. Les autres institutions de l’Etat fonctionnent par sous-délégation de pouvoirs pour ainsi dire : la Cour constitutionnelle, la Haute Autorité de l’Audiovisuel et de la Communication, le Conseil Economique et Social etc.

L’option démocratique oui, mais des questions se posent

Si l’option démocratique semble le meilleur choix pour la vie d’une nation, l’expérience montre que la démocratie politique n’est pas la panacée pour l’émergence d’un pays comme on aime à le dire de nos jours. Car il y a des questions et des conditions endogènes à nos Etats démocratiques en Afrique noire sans négliger les facteurs exogènes pour ou contre le développement sur ce continent.

Nous ne pensons pas que les pays africains ne soient pas mûrs pour la démocratie ni que la démocratie soit un luxe dont le continent noir ne peut se prévaloir. Néanmoins reconnaissons qu’après 50 ans de souveraineté nationale et plusieurs décennies d’expériences politiques qui passent pour démocratiques, nous devons nous poser certaines questions.

D’où vient cette idée que c’est désobligeant pour un chef d’Etat en exercice d’organiser des élections et de les perdre ?  Est-ce que l’on image les implications d’une telle idée ?  S’il peut être utile voire nécessaire de réviser  la Constitution d’un pays, pourquoi les révisons des constitutions tournent en général autour du Chef de l’Etat,  et visent presque toujours la limitation du mandat présidentiel et, dans certains cas, la modification du scrutin de deux tours à un tour, ce qui arrangerait le Président en exercice ? De quelle  légitimité vraiment démocratique peut se prévaloir un Président qui serait élu, par exemple, par 20 pour 100 des électeurs au scrutin à un seul tour ? Quel rapport conçoit-on entre légitimité et légalité ou constitutionnalité ? Pourquoi, dans la plupart des pays africains, les élections se déroulent-elles toujours sous la supervision  de centaines d’observateurs étrangers dont nous connaissons le leitmotiv diplomatique d’appréciation ? Pourquoi donc le verdict des urnes est-il toujours contesté par l’opposition ?  Les violences électorales et post-électorales  qui provoquent souvent des pertes en vies humaines ne constituent-elles pas une honte pour nos Etats dits de droit ?  La transparence et la crédibilité tant prônées à divers niveaux sont-elles vraiment au rendez-vous de tout le processus électoral c’est-à-dire de la confection des listes jusqu’à la proclamation définitive des résultats par l’instance compétente et habilitée ? Voilà donc une série de questions dont les réponses relèvent d’abord de la conscience civique, morale et même religieuse  de chaque citoyen et citoyenne.

Par ailleurs nous en appelons, de façon spéciale, à la conscience, au sens profond de l’honneur et de la responsabilité de toutes les personnes dont dépendent ces tournants de démocratie politique que sont les élections. Nous n’oublions pas les médias,  véritable pouvoir dans un Etat de droit,  faiseurs d’opinion, capables du meilleur et du pire selon l’air du temps, les intérêts, les pressions.  La liberté de presse est un droit essentiel à la démocratie. Mais  quelle liberté de conscience, quel effort d’objectivité, quel sens de l’honneur chez les hommes et les femmes des médias ? L’esprit de critique ne l’emporte-t-il pas souvent sur l’esprit critique dans les publications de la presse ?

L’option démocratique oui mais des présupposés s’imposent

L’expérience de la démocratie en Afrique noire  nous montre, sans aucune ombre, que l’option démocratique n’est pas la panacée du développement, de l’émergence, du bien vivre pluriel des citoyen même s’il arrive de noter quelque taux de croissance économique. Pourquoi   s’en est-il trouvé au Bénin des gens qui auraient rêvé,  en mars dernier,  du retour à la magistrature suprême du « Général Président » qui jouit paisiblement de sa retraite ? Ceux-là seraient-ils déçus de « l’émergence », de « la prospérité partagée »,  de « la  lutte contre la pauvreté », de « la lutte contre la corruption » pour avoir rêvé que l’idéologie du changement allait tout régler comme par enchantement ? Des présupposés s’imposent pour l’efficacité et l’efficience du « gouvernement du peuple par le peuple et pour le peuple ».

Il faut d’abord que le peuple dispose à la base de valeurs morales, civiques, religieuses que l’on enseigne, auxquelles l’on éduque et dont on témoigne surtout. Car les enfants et les jeunes observent les parents, les enseignants, leurs ainés dans différents domaines. Certains jeunes professionnels tirent déjà leur partie d’une certaine mentalité de profiteur, de calculateur. Il y a ensuite la question de compétences et de qualifications pour les fonctions et responsabilités auxquels on aspire. Nous comprenons parfaitement qu’il faudrait une culture universitaire certaine pour siéger efficacement à l’Assemblée nationale et qu’il ne suffira pas d’avoir du bien au soleil pour  aspirer au Parlement. Mais voilà que des calculs et des intérêts font que personne n’ose statuer valablement sur les conditions d’appartenance à cette institution capitale dans la vie d’un Etat démocratique. C’est vrai aussi qu’un excellent officier des forces armées ne fera pas nécessairement un bon Chef d’Etat ni un grand économiste, un ministre valable de la santé par exemple. Ces observations peuvent s’étendre à tous les niveaux de responsabilité et d’administration jusque dans les communes.
En substance la démocratie a besoin de l’éthique et des religions pour devenir ce qu’elle est et favoriser le bien commun et le développement humain intégral en Afrique. Car seul un bon profil éthico-moral doublé de compétence des responsables politiques pourrait garantir et promouvoir le bien vivre des citoyens  au sein d’un peuple épris aussi d’idéal moral voire religieux. Car  les religions ont également leur place dans l’Etat démocratique laïque. Elles sont censées  véhiculer des valeurs éthiques et morales importantes.  Pour paraphraser Saint Ignace d’Antioche (N’ayez pas Jésus Christ sur les lèvres et le monde dans le cœur), il ne s’agit pas de proclamer l’Eternel Dieu tout puissant par la bouche et étouffer sa conscience par les vices du mensonge,  de la démagogie, de la manipulation, du détournement du denier public etc. Et sachons que le peuple n’est point dupe, qui  se révolte et manifeste à travers les rues ou bien qui se résigne et se désintéresse de la « chose politique », toutes attitudes dangereuses  pour la démocratie.

Père André KPADONOU

Paris

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Côte d’Ivoire : « Ils ont regardé sa carte d’Identité et l’ont abattu »

Les victimes ont souvent été tuées en raison de leur appartenance ethnique ou politique

Deux missions d’enquêtes ont été menées par Amnesty International entre janvier et avril 2011.

Le rapport publié le 25 mai 2011 montre clairement que toutes les parties au conflit ont commis des crimes au regard du droit international, y compris des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité.

Des centaines de personnes ont été tuées, souvent sur la base de critères ethniques ou d’affiliations politiques supposés. Des femmes et des fillettes ont été victimes de violences sexuelles. Des centaines de milliers de personnes ont dû fuir leur domicile.

Aujourd’hui encore, dans l’ouest du pays, des milliers de personnes continuent à vivre dans la brousse par crainte de rentrer chez elles. Elles appartiennent à des groupes ethniques considérés comme favorables à l’ancien président Laurent Gbagbo et ne sont que peu ou pas protégées, que ce soit par les Forces républicaines de Côte d’Ivoire créées par le président Ouattara ou par les forces de maintien de la paix de l’ONU (ONUCI).

Amnesty International a recueilli à Duékoué (situé à près de 500 km à l’ouest d’Abidjan) plus d’une centaine de témoignages de personnes qui ont survécu au massacre commis le 29 mars par les membres des Forces républicaines de Côte d’Ivoire et leurs alliés.

 « Ils ont demandé aux hommes et aux jeunes de s’aligner et leur ont demandé de décliner leurs prénoms et noms et de présenter leurs cartes d’identité. Puis ils les ont exécutés.  » Il y a eu plusieurs centaines de morts.

Une base de l’ONUCI se trouvait à 1 km du lieu principal de ces tueries. Une femme a déclaré à Amnesty International : « Je suis allée voir les gens de l’ONUCI pour leur dire que nos hommes et nos garçons étaient en train de se faire massacrer et qu’il fallait intervenir et ils n’ont rien fait « .

De nombreux autres témoignages ont fait état des violences commises par les forces soutenant Laurent Gbagbo.

Une habitante de la commune d’Abobo à Abidjan a raconté que le 19 décembre 2010, des hommes étaient entrés chez elle en pleine nuit : « Deux ont emmené mon mari dehors et six sont venus vers moi. Ils m’ont tous violés à tour de rôle. Ils ont jeté les enfants par terre. Les enfants pleuraient. Moi je criais. […] Puis ils sont partis et j’ai trouvé mon mari couché dehors sur le ventre. Il était mort. »

En février et mars, ces forces ont aussi bombardé des zones très peuplées d’Abobo. Un témoin a déclaré : « J’ai encore l’image de ces deux femmes dont les jambes ont été coupées quand l’obus est tombé. Elles ont été conduites à l’hôpital mais n’ont pas survécu à leurs blessures« .

Les nouveaux dirigeants du pays, notamment le président Alassane Ouattara et son Premier ministre Guillaume Soro font face à trois impératifs :

mettre immédiatement fin aux violations des droits humains commises actuellement à l’encontre des partisans supposés ou avérés de Laurent Gbagbo ;

rétablir l’état de droit et ordonner aux forces de sécurité de protéger toutes les populations ;

enquêter de façon impartiale sur les violences commises par toutes les parties au conflit depuis décembre 2010.

La crise qui vient de se dérouler trouve son ancrage dans l’impunité totale qui règne depuis une dizaine d’années dans le pays. Pour mettre fin au cycle de violences et de représailles, il est essentiel que justice soit rendue à toutes les victimes.

Lire l’article sur le site d’Amnesty International  Côte d’Ivoire : « Ils ont regardé sa carte d’Identité et l’ont abattu »

Téléchargez le Rapport d’Amnesty « Ils ont regardé sa carte d’Identité et l’ont abattu »

Sarkozy, l’Ivoirien…

Il y a décidément de quoi en désespérer…. Nicolas Sarkozy n’est pas un subtil. Monsieur-trop. Fouteur de malaise patenté… Ici même, nous avions relevé les multiples énormités que le président français a coutume de commettre lors de ses déplacements à l’étranger, et singulièrement en Afrique… On se souvient des grossières entorses aux règles diplomatiques – ou de simple courtoisie – au Gabon, au Mali, en République démocratique du Congo, ou encore au Rwanda, ailleurs encore en Haïti… Cette fois, l’enjeu était particulièrement sensible.

Être le premier président français – et le seul chef d’État « occidental » – à se rendre en Côte d’Ivoire après une crise qui a non seulement opposé les Ivoiriens entre eux, mais qui fut aussi marquée par des périodes d’extrême tension entre ce pays et l’ex-puissance coloniale. Encore aujourd’hui, le climat porte la charge de l’instrumentalisation par le régime Gbagbo des rancœurs à l’encontre d’une France accusée de réflexes impérialistes… Ces accusations, méticuleusement orchestrées par l’ancien pouvoir ivoirien, auront alimenté la fièvre des « patriotes », et, au passage, alourdi la macabre comptabilité des victimes de la crise ivoirienne… C’était hier… Pas plus tard qu’hier…

Dans un tel contexte, il était permis de parier sur la capacité de la diplomatie française à désamorcer tous les malentendus, à donner un élan « moderne » aux relations entre les deux pays, et surtout, à normaliser aux yeux d’une opinion encore frileuse les liens entre Paris et Abidjan. L’occasion se présentait ce 21 mai, lors de la cérémonie d’investiture d’Alassane Ouattara à Yamoussoukro. Cérémonie fastueuse, au demeurant. Choix politique de présenter aux yeux du monde une Côte d’Ivoire, non pas misérabiliste et marquée par les stigmates de la guerre ? Voire. En tout cas, les nouvelles autorités l’ont ainsi voulu : montrer que la Côte d’Ivoire est de retour… Tout aurait pu bien se terminer. Le discours du président Alassane Ouattara contenait les mots et les symboles nécessaires pour inviter les Ivoiriens à écrire une nouvelle page de leur histoire et inventer ensemble une « nouvelle Côte d’Ivoire », sous le sceau de la paix. Cette journée avait plutôt bien commencé. Même dans les rédactions où j’étais invité ce 21 mai, les journalistes disaient et déclinaient sur tous les tons leur « soulagement »… Eux aussi en étaient « fatigués » de cette crise ivoirienne… Et puis… le couac…

Il aura suffi d’un mot pour entacher cette cérémonie, et jeter une lourde hypothèque sur les promesses du nouveau pouvoir ivoirien. Un mot, un seul : « Toujours… » Et à qui le doit-on ? A l’impayable, l’insortable Sarkozy ! Dans son discours adressé à « ses compatriotes » à Port-Bouët, juste après la cérémonie d’investiture d’Alassane Ouattara, cette phrase : « Je vous le dis mes chers compatriotes, nous garderons toujours des forces militaires ici, pour assurer la protection de nos ressortissants… » Il faut remonter dans les toutes premières années 60, au lendemain des indépendances, pour dénicher dans les mémoires des circonstances où un dirigeant français pouvait, dans une ancienne colonie, transporté par la griserie des vivats, proférer de tels propos : « Nous garderons toujours des forces militaires ici… » Proprement hallucinant…

Après avoir commencé son mandat par un Discours de Dakar de sinistre mémoire, Sarkozy le conclut par ce discours de Port-Bouët qui consacre la cogestion, par son pays et les autorités ivoiriennes, de la sécurité d’un pays indépendant… Garder « toujours » des forces militaires pour assurer la sécurité des ressortissants français ! Ce discours marque donc « pour toujours » une frontière entre les autochtones et les « français expatriés » qui, à la manière d’une « colonie » jouiront en Côte d’Ivoire d’une protection spécifique, avec des forces militaires particulières… Une telle délimitation des territoires entre autochtones et expatriés a les allures d’un protectorat… Une fois encore, les rédacteurs des discours de l’actuel chef de l’État français confirment leur incurable désinvolture à l’égard des évolutions de l’Histoire des peuples, à commencer par la propre histoire de la France vis-à-vis du monde…

Plus grave certainement, au regard de cette séquence aussi lamentable qu’ahurissante, on peut déjà s’interroger sur la nature du nouveau pouvoir ivoirien, de même que sur sa vision de l’avenir de la Côte d’Ivoire. Alors que l’on ne cesse de rappeler le poids des symboles en politique, était-il à tout le moins avisé, compte tenu du contexte historique, d’accorder une tribune à Nicolas Sarkozy à fin de se fendre d’un discours, et de surcroît en direction de « ses compatriotes », le jour de l’investiture du nouveau chef de l’État ivoirien ? Les autorités ivoiriennes l’ont voulu ainsi. Et une telle initiative relève sinon de la bévue historique, du moins de la provocation ou de la sottise… A moins qu’elle ne soit l’acte initial d’un régime congénitalement incapable de dissocier, et pour toujours, le destin du pays de l’influence active des puissances étrangères…

Une telle conception de l’organisation du territoire national porte un nom : un gouvernorat.

( lynxtogo.info )

Arsene Dogba (politologue) : Mr Alassane se trouve à la tête d’un pays ruiné par lui-même

Lynx.info : Comment le politologue que vous êtes décrit la Côte d’Ivoire actuelle ?

Arsène DOGBA : La Côte d’Ivoire peut simplement être décrite comme un Etat en total déconfiture, un état défaillant. Arrivez en Côte d’Ivoire et vous verrez qu’aucune institution ne fonctionne véritablement là-bas. Pas même le pouvoir exécutif. L’Etat ne peut même plus assurer son devoir régalien qui consiste, entre autres, à veiller sur la sécurité des biens et des personnes vivants en Côte d’Ivoire. Au plan international, le pays a cédé sa souveraineté, à tant qu’état indépendant, à plusieurs entités institutionnelles (Union Européenne, USA, Union Africaine) à plusieurs multinationales (Bouygues, Bolloré, Cargill, Total, etc.…). Bref à l’assemble de la communauté internationale (ONU), y compris la CEDEAO. Cela me semble un cas isolé dans la vie des états modernes. Surtout en ce qui concerne les relations entre les états indépendants dans ce nouveau contexte de mondialisation.

Lynx.info : La carte politique avec le front entre Houphouetistes, voit l’arrivée  du FN de Guillaume Soro. C’est une opportunité ou une aubaine pour Alassane Ouattara ?

Opportunité ou aubaine, c’est Alassane seul qui sait ce que l’arrivée prochaine des Forces Nouvelles sur la scène politique représentera pour son parti, le RDR ou pour la coalition des Houphouetistes, le RHDP. Pour moi, les dirigeants de ce mouvement rebelle (ce n’est pas encore un parti politique) gagneraient à le dissoudre le plus tôt possible pour éviter qu’il réveille davantage les souvenirs des atrocités commises depuis 2002. Mais, si les « Forces Nouvelles » devait se muer en parti politique légalement constitué, avec Soro Guillaume en tête, M. Alassane perdrait un allié de taille d’autant que Soro lui a servi de marche pieds dans sa longue marche vers le coup d’état du 11 Avril 2011 qui l’a porté au pouvoir.

Lynx.info : Prenons les chiffres de la communauté internationale, avec 46% qui ont voté pour Laurent Gbagbo. Comment expliquez-vous qu’Alassane Ouattara semble faire fi ?

L’agenda réel d’Alassane Ouattara me semble être autre que celui de gérer autrement la Côte d’Ivoire pour le bonheur des populations ivoiriennes. Sinon, comment comprendre qu’après l’arrestation du Président Gbagbo, le 11 Avril 2011, par les forces spéciales Françaises et sa mise en résidence surveillée dans un endroit tenu secret, la chasse aux militants, aux cadres de LMP  et aux Bétés, l’ethnie de Gbagbo, continue. Je pense que l’agenda caché d’Alassane était de se venger des ivoiriens qui lui auraient dénié la nationalité ivoirienne. Pour vivre aujourd’hui sans crainte en Cote d’Ivoire qui compte 60 ethnies, il faut être Dioula (son ethnie) ou Baoulé (l’ethnie de Bédié).

Pour revenir au fond de  votre question, je vous remmène à la carte électorale du premier tour de la présidentielle.  Parce que les résultats représentés sur cette carte indiquent clairement la force politique de chacun des trois principaux leaders ivoiriens, notamment, Gbagbo, Bédié et Alassane. Cette carte électorale nous indique que la zone d’influence de Laurent Gbagbo part du grand Ouest (Biankouma) jusqu’au Nord-est (Tehini), aux portes de Kong, la ville d’origine d’Alassane. De l’Ouest à l’Est,  cette zone d’influence LMP couvre tout le grand sud à l’exception des régions des lacs et du N’zi Comoé. Sur les 19 régions de la Cote d’Ivoire, le président Gbagbo a remporté dans 11 régions, ce qui représente 57.89 % du territoire national alors qu’Alassane n’a remporté que dans seulement 06 régions localisés dans la zone Nord sous contrôle rebelles. Ce qui représente 31.57 % du territoire. Si nous considérons les faux résultats du second tour certifié par l’ONU, le candidat Gbagbo a obtenu à lui tout seul 2.107.055 voix soit 45,9 % du vote tandis que les 2.483.164 voix soit 54,1 % du faux gagnant, Alassane, constitue la somme des voix transférées du PDCI (3eme au 1er Tour), de l’UDPCI (4eme) et du PIT à son parti, le RDR.

Au regard de ces résultats, il n’est pas faux d’affirmer que le président Gbagbo est le leader politique le plus populaire de Côte d’Ivoire. Cette popularité a même été renforcée par la barbarie du 11 Avril dernier, les tueries et les pillages des forces de M. Ouattara. Alassane ne doit donc pas faire fi d’une telle personnalité s’il veut vraiment gouverner la Côte d’Ivoire dans la sérénité.

Lynx.info : Pour le politologue et écrivain Bernard Doza, le PDCI peut cesser de rêver, c’est Guillaume Soro qui est  aux commandes. C’est ça ?

M. Doza n’a peut être pas tord. Aujourd’hui Alassane n’a aucun contrôle de son nouveau pouvoir. Il est conscient de son impopularité puisqu’il sait que sa valeur réelle est 22% de l’électorat ivoirien. Un pourcentage obtenu par la commission LMP chargée des élections après le premier tour. Les experts LMP ont déduit les voix frauduleusement données à Ouattara au nord des résultats définitifs. Nous l’avions dit plus haut, Alassane n’a aucune popularité sans le PDCI. C’est grâce au transfert des voix issues du PDCI, de l’UDPCI et du PIT qu’il a pu obtenir les 48,10 % des voix annoncées par le Conseil Constitutionnel ivoirien. Par conséquent, une rupture avec le PDCI  mettrait son pouvoir en face d’une opposition (PDCI et FPI) qui détiendrait environ 75 % de l’électorat national. Sa survie politique dépend donc de la survie du RHDP. Pour ce qui concerne Soro Guillaume, avec le nouveau parapluie militaire qu’il vient d’obtenir de la France, Alassane peut se débarrasser d’un seigneur de la guerre (Soro) devenu trop gênant. Ne l’a-t-il pas fait avec Ibrahim Coulibaly (IB) ?

Lynx.info : Beaucoup d’analyses voient venir un déchirement entre Houphouetistes. Vous êtes aussi d’avis ?

Il y a beaucoup de chance que le fossé s’élargisse entre les houphouetistes avec le maintient de Soro Guillaume au poste de Premier Ministre, un poste que Alassane avait promis au PDCI. Il y a aussi que beaucoup de militants du vieux parti n’ont pas apprécié du tout les bombardements d’Abidjan qui ont permis l’arrestation de Gbagbo. Car beaucoup croyaient qu’Alassane n’en arriverait pas là. Ceux-là vont donc grossir le rang des partisans du dissident (PDCI) M. Atse Jean Claude qui travaillait déjà dans le sens de la rupture avec le houphouetistes, membres du RHPD. Cet houphouetiste ultraconservateur avait même prévu un congrès extraordinaire du vieux parti en Avril passé. Malheureusement, leur action a été arrêtée par la chute du président Gbagbo. Ce clan Atse Jean Claude s’oppose à la fusion RDR-PDCI et récusait le règlement de la crise post-électorale par la voie des armes. Avec les événements du 11 Avril 2011, la fracture s’est davantage élargit entre les houphouetistes puisque le camp Atsé Jean Claude est aussi recherché comme les militants de Gbagbo.

Lynx.info : Comment expliquez-vous qu’Alassane a plutôt voulu changer tout ce qui était l’Etat de Côte d’Ivoire au lieu d’apporter des touches comme dans tous les pays sérieux ?

Malheureusement, depuis l’arrivée d’Alassane en Côte d’Ivoire, le pays ne fait plus parti des nations sérieuses. Si vous lisez le projet de société et le programme de gouvernement que M. Alassane a présenté aux Ivoiriens pendant la campagne électorale de 2010 vous verrez bien que c’est la copie conforme du programme de refondation du président Gbagbo. Il n’a rien proposé de nouveau aux Ivoiriens dans ce qu’il appelle « ADO Solutions». Il n’avait donc rien de nouveau à proposer. Il voulait être président de Côte d’Ivoire pour protéger les intérêts français. Il fallait qu’il le devienne contre vents et marrées. C’est ce qui s’est passé. A l’origine, le président reconnu par l’ONU n’avait pas de plan pour détruire la Côte d’Ivoire. Parce qu’il voulait quand même hériter d’un pays debout. Mais tout est arrivé après sa défaite et grâce au soutient de la communauté internationale avec la France en tête. Ce soutient tenait lieu d’une licence pour autoriser tous les moyens nécessaires pour déloger le président Gbagbo et occuper sa place.

Depuis le 11 Avril 2011, Mr Alassane se trouve à la tête d’un pays ruiné par lui-même. Il lui revient maintenant de prendre la facture à son compte. Je vous assure que cinq ans de mandat, même tranquille, ne suffiront pas pour ramener la Côte d’Ivoire au niveau du développement où elle était avant la chute de Gbagbo. Pour la simple raison qu’en cette période de restriction budgétaire en Europe et aux Etats-Unis et avec le départ de son ami DSK du FMI, Alassane n’aura pas les ressources financières nécessaires pour payer la facture de la reconstruction et amorcer le développement. Les exigences domestiques de ses alliés occidentaux feront que leur priorité ne sera pas la Côte d’Ivoire.

Lynx.info : …. Sarkozy voudrait garder les militaires français en côte d’Ivoire.  Comment le politologue que vous êtes explique la présence d’une force étrangère dans un pays souverain ?

Cette force étrangère est en Côte d’Ivoire depuis l’indépendance. Et cela n’a pas empêché au pays le progrès que nous connaissons. Comme au Japon et en Corée du Sud avec la présence des forces Américaines, cette couverture sécuritaire a certainement contribué au développement de la Côte d’Ivoire. Mais ce qu’il faut faire remarquer est qu’au lendemain des indépendances cette présence française était nécessaire. Aujourd’hui les temps ont changé et la technologie militaire aussi. Une force amie n’a donc plus besoin de s’établir sur place pour intervenir en cas de besoin. En plus, si les pères fondateurs pouvaient être fiers d’avoir une force étrangère sur leur territoire au lendemain des indépendances, ce n’est plus le cas pour la nouvelle génération d’Africains qui sont assez jaloux de la souveraineté de leurs pays. C’est vrai que la question de la souveraineté devient de plus en plus discutable avec les nombreuses ingérences des Etats, des institutions internationales, des multinationales et même des Organisations non gouvernementales. Mais nous n’en sommes pas encore au déni de cette souveraineté à l’Etat. Il faut donc respecter et protéger ce qui lui reste comme souveraineté. Et cela passe par la maitrise de la sécurité et de la défense nationales. Quand un Etat livre ce pan de sa souveraineté à un état tiers, il se dénie sa propre souveraineté, son indépendance.

Lynx.info : La réconciliation entre ivoiriens. C’est bien ou mal parti ?

A notre avis la réconciliation entre les ivoiriens est mal parti pour au moins trois raisons : Premièrement, l’attitude de M. Alassane pendant les trois jours de deuil qu’il a décrété les 12, 13 et 14 Mai. Pendant que les ivoiriens pleuraient leurs morts, il fêtait à Dakar et à Ouaga. Cette attitude laisse croire qu’il est conscient que ces hommes n’ont pas encore fini de tuer. Ce qui fait que les ivoiriens s’interrogent encore sur l’opportunité de la cérémonie. Deuxièment, jusque là Alassane n’a posé aucun acte qui rassure ; les principaux opposants avec qui il devait se réconcilier sont toujours en prison, dans les forêts ou en exil. Troisièment, la personnalité qu’il a choisie pour conduire la commission de réconciliation. M. Konan Banny n’est pas la personne indiquée pour ce boulot du fait qu’il est partie prenante au conflit. N’oublions pas qu’il a été l’un des Premiers Ministres (2005-2007) issu des Accord de Marcoussis.

Lynx.info : Selon-vous qu’aurait dû faire les nouvelles autorités ?

Nous croyons que la première action qu’Alassane aurait posée est la mise en liberté sans condition du Président Gbagbo et de tous les autres prisonniers politiques. Ce qui lui permettrait d’entamer une discussion franche et privée avec son frère Gbagbo pour qu’ensemble ils rassurent les ivoiriens, la communauté internationale et les investisseurs. Ceci aurait l’avantage de décrisper la situation sécuritaire sur le terrain et de remettre donc le pays sur la voie du développement. Je pense donc que la libération de Gbagbo et des cadres LMP est la clé de la réconciliation en Côte d’Ivoire. Il faut le faire sans trop attendre. En ce qui concerne la commission de réconciliation, elle aurait pu être dirigée par une personnalité neutre. Surtout pas politiquement marquée.

Lynx.info : Comment expliquez-vous qu’en Europe, Alassane Ouattara ait acquis un soutien jamais accordé à un opposant  africain ?

Les états n’ont pas d’amis, ils n’ont que des intérêts, dit-on. Il n’y a donc pas d’ami à mettre au pouvoir ici, il y a plutôt les intérêts des européens à protéger. Mais plus particulièrement le pouvoir de Nicolas Sarkozy et les intérêts stratégiques de la France à protéger. En Côte d’Ivoire, celui qui par sa position idéologique (Liberal) peut le faire mieux est M. Alassane Ouattara. Ce n’est donc pas sa personne qui intéresse le gouvernement français, l’Union Européenne ou les Etats-Unis. C’est plutôt ce à quoi il va leur être utile qui prime pour ces impérialistes. Il faut vraiment cesser de faire allusion à une quelconque amitié entre Sarkozy et Alassane quand il s’agit de justifier son soutient par la communauté internationale. A preuve les amis socialistes de Gbagbo n’ont rien faits pour lui. M. Sarkozy soutient donc Alassane pour que ce dernier l’aide à conserver son poste en France et pour sécuriser les contrats des gisements pétroliers en Côte d’Ivoire.

Lynx.info : Quel regard portez-vous sur l’Union Africaine et les Chefs d’Etat africains avec les drames ivoiriens et libyens ?

L’Union Africaine a échoué, les dirigeants Africains ont tous échoué. Et c’est dommage que notre continent traine encore des leaders comme Wade, Compaore, Goodluck. Ces trois personnages mettent en mal la sécurité du continent. Ils sont corrompus et n’ont aucune personnalité. Nous ne sommes pas fier d’eux. Pas du tout. Le premier s’accroche au pouvoir, le deuxième est élu à plus de 80% et le troisième a tué environ un millier de personne après son élection, selon une ONG local, Civil Rights Congress. Mais cela n’a pas eu d’écho auprès des medias internationaux et des autorités occidentales parce qu’il est un de leurs pions en Afrique. C’est dommage pour l’Afrique. Comme l’ONU, l’Union Africaine est devenue un agent au service de l’impérialisme occidental.

Lynx.info : Je vous remercie Mr Dogba

C’est moi qui vous remercie pour l’occasion que vous me donner d’apporter ma contribution à ce débat sur le retour de la France en Afrique par la Côte d’Ivoire après 50 années d’indépendance.

Interview réalisée par Camus Ali Lynx.info

A quoi bon organiser des élections en Afrique ?

L’année 2011 constitue, comme 2010, une année électorale majeure sur le continent africain. Selon le calendrier, il y a théoriquement au moins dix élections présidentielles dans des pays différents cette année. Cependant, après les crises postélectorales au Kenya, au Zimbabwe ou plus fraichement en Côte d’Ivoire, certains y voient un échec de la volonté d’organiser des élections et contestent par suite l’engouement qui leur est réservé. Ainsi pourquoi les organiser ? En dépit de ces apparents échecs, n’y a-t-il pas de bonnes raisons de tenir des élections pour ces pays ?

D’abord, aucun pays ne se développe ou ne s’est développé sans ce que les anglophones appellent accountability du gouvernement, traduit généralement par la responsabilité accompagnée d’un feed-back. Même la Chine citée en exemple comme réussite sans démocratie a en son sein cette caractéristique avec son Bureau du Parti Communiste, qui exerce une pression sur le leader le poussant en conséquence à plus de responsabilité. Mais il ne s’agit pas de défendre des autocraties, loin de là ! Pour revenir au berceau de l’humanité, les élections constituent un versant de cette responsabilité avec des assises beaucoup plus solides que dans le système autoritaire chinois parce qu’étant l’expression de la population. Les autorités sont censées rendre compte de leur gestion de la res publica, justifier leurs actes et comportements. Pour ainsi dire, les mauvais gestionnaires sont sanctionnés, au profit de ceux que le peuple jugera meilleurs. Ce processus permet de faire émerger les aspirations de la population et de réduire les abus. Et les élections permettent justement cet engrenage.

A côté de cette dimension, organiser les élections dans ce continent rime, d’une part, avec raffermissement de la légitimité du pouvoir. Dans un continent où la légitimité des autorités a été pendant des décennies contestée, les élections constituent un pas important. D’autre part, c’est la consolidation de ce que les économistes Torsten Persson et Guido Tabellini appellent, dans leur article Democractic capital : The nexus of political and economic change, « capital démocratique ». Plus un pays pose des actes démocratiques, plus la démocratie se raffermit, plus sa crédibilité en la matière se renforce. C’est un processus auto-entretenu. Plus ce capital croît, moins il y a possibilité qu’un pays tombe dans un régime autocratique. Dit autrement, le coût d’opportunité de l’intérêt de l’autocratie baisse largement. Les deux économistes trouvent également un lien de renforcement entre le capital démocratique et le capital physique, ce qui pousse positivement le développement économique, dont une des composantes est l’investissement.

Tertio, dans un continent où la culture du débat n’a pas trop sa place dans plusieurs pays, les élections se présentent comme une période où celle-ci peut au moins occuper les esprits. En effet, dans un pays sans débat la projection de l’avenir n’existe pas, ou pas assez. Le bricolage a plus de place, on subit les événements, pour n’essayer d’en débattre qu’après. Au moins avec les élections, d’une part les hommes politiques ont la possibilité de projeter l’avenir de leurs pays respectifs, d’en débattre, d’affiner leurs stratégie ou idées et, d’autre part, les citoyens acquièrent une culture politique. Ce qui n’est pas mauvais pour le pays ou le continent.

Dans un même registre, mais dans le contexte américain, Timothy Besley, Torsten Persson et Daniel Sturm trouvent, dans un article « Political competition, policy and growth : Theory and evidence from the United States”, que le manque de concurrence ou de compétition politique conduit à des politiques d’anti-croissance. Ce manque de concurrence conduit à une situation de « monopole politique » ; or, il est enseigné dans tous les cours d’introduction à l’économie qu’une situation de monopole peut se révéler sous-optimale pour les consommateurs. Transposé dans le monde politique, ce manque de concurrence conduit à une situation de « monopole politique » : sans concurrence, pas de débat, pas d’innovation, pas d’incitations du pouvoir à mettre en place de bonnes institutions ; cela peut conduire à l’extrême à une situation de dictature.

Il existe cependant quelques bémols, notamment dans le cas où la concurrence politique, poussée plus loin, conduit à une instabilité politique, préalable à des mauvais résultats économiques ; ou encore, le fait que l’activité redistributive, caractéristique de la compétition électorale, peut aussi conduire à l’anti-croissance. D’où, la démocratie a aussi besoin que la « redistribution électoraliste » soit limitée par des règles formelles, pour que la « démocratie » ne se développe pas au détriment de la liberté. Cela suppose, par exemple, que la constitution soit là pour limiter l’arbitraire du pouvoir politique (au prétexte de « démocratie ») et non pas simplement pour l’organiser.

Ainsi, les autorités ne devraient pas regarder les élections comme une simple formalité, mais bien davantage : elles doivent les organiser en respectant toutes les normes requises (liberté, transparence, représentative, etc.). Après les échecs cuisants des régimes autocratiques ou dictatoriaux, la nécessité d’une vraie démocratie semble évidente, bien davantage qu’une simple piste intéressante. En revanche, il serait illusoire de tomber dans un réductionnisme du genre « élection = démocratie ». D’où, au-delà de l’organisation des élections, qui n’est pas une finalité en soi, il doit exister un véritable mécanisme transparent de contrôle, une démocratie au sens plein du terme.

Une analyse de l’économiste congolais Oasis Kodila Tedika pour l’autre afrik