Le Blog de Aymard

La liberté d'expression dans sa quintessence

Drame continue de la Côte d’Ivoire, la réconciliation ne fait pas bon ménage avec la vengeance politique et judiciaire

En accédant au pouvoir, Alassane Dramane Ouattara a fait connaître au monde entier sa volonté d’engager immédiatement le combat de la réconciliation nationale pour permettre à la Côte d’Ivoire de recouvrer rapidement tous ses attributs et de reprendre le cours de son développement.

Mais des faits de plus en plus nombreux viennent contredire cet engagement et qui donnent le sentiment que le pays n’en a pas encore fini avec la souffrance.

C’est d’abord au plan politique -où une volonté de vengeance surclasse toute autre initiative- que l’on voit les obstacles à la réconciliation.

Le communiqué exigeant la libération de Laurent Gbagbo, des membres de sa famille et du FPI, publié par leurs avocats le 05 juin dernier, est tout à fait éloquent à cet égard. Ainsi que les éminents conseils le révèlent, les conditions de détention de Laurent Gbagbo, des siens, des membres du FPI, ne sont pas du tout conformes à l’humanité qui doit leur être réservée ni aux autres responsabilités qu’ils ont occupées dans leur pays. Non seulement, disent-ils, ces personnes ont été «enlevées, séquestrées et arbitrairement assignées à résidence », mais « ne bénéficient pas des droits les plus élémentaires à savoir : • la lecture de journaux et de livres, • l’écoute de la radio et de la télévision, • la liberté de circulation ne serait-ce que dans l’enceinte des cours des lieux de leur supplice, • un lit et des soins minima pour les malades (médicaments, contrôle médical, régimes alimentaires adéquats …), • le droit élémentaire et démocratique de visite des avocats et parents, hors la présence de personnes en armes… » Pire, « Ces personnes sont (…), soit enfermées dans des cellules infectes d’une prison poreuse aux intempéries (Bouna), soit détenues dans des locaux infestés de mambas et de moustiques (Katiola) ».C’est ici une volonté d’humiliation, de vengeance, dont les séquelles viendront s’ajouter à tant d’autres qui restent encore largement ouvertes.

Manifestation en faveur de la libération de Laurent Gbagbo  à Caen

L’autre vengeance antinomique avec la réconciliation, c’est celle d’une sanction pénale à l’encontre de Laurent Gbagbo et des siens, conduite dans des conditions d’iniquité choquantes parce qu’elles décrédibilisent la Cour pénale internationale, les Nations Unies et qu’elles montrent que quelques Etats du monde décident de l’avenir de tous en foulant au pied l’éthique. La Déclaration des Evêques catholiques de l’Afrique de l’Ouest (Lue sur Ivoire-blog.com et sur EEMNI –Eglise évangéliste Méthodiste Suisse/France – 08.06.2011 http://eemnews.umc-europe.org/2011/juin/08-01.php) est à cet égard, fort éclairante. Sans oublier de faire le parallèle avec la Libye, les Evêques reviennent sur les conditions de la dénégation de la souveraineté de la Côte d’Ivoire et prennent position ! « Pour nous en tenir à la CI, la question qui se pose n’est pas de savoir qui a mis la main sur le président Gbagbo et son épouse, mais de savoir si l’Organisation des Nations Unies avait ou n’avait pas le droit d’autoriser l’ancien pays colonisateur qu’est la France à bombarder des attributs de souveraineté que sont un palais présidentiel et une résidence de Chef d’Etat : ces lieux représentent en soi un sanctuaire pour le peuple souverain… L’Eglise ne saurait s’aligner tout simplement sur ce qu’il est convenu d’appeler Communauté Internationale… ». Sur la justice internationale partisane, elle s’interroge : « Que pourrait signifier d’autre l’étrange succession de ces bombardements et de ces captures de personnes humaines par les scènes actuelles de pillage des populations d’Abidjan, sous le regard indifférent des forces d’intervention dites impartiales prévues pour la protection de ces mêmes populations ? ».

Parlant de la Cour pénale internationale, les Evêques reviennent sur cette justice à deux vitesses qui risque de faire plus de mal que de bien. Ils posent à cet égard des questions troublantes sur « le choix sélectif de la seule période visée par le Parquet de la CPI, lequel amnistie de fait des violations massives des droits de l’homme consécutives à la commission de crimes contre l’humanité, de crimes de guerre, utilisation d’enfants soldats et de génocide perpétrés de 2002 – 2003 au 28 novembre 2010 lesquels entrent dans la compétence rationae materiae et temporis de la Cour Pénale internationale ». La presse a beau annoncer la reprise des activités dans les ports, l’argent qui circule, l’Administration qui se ranime, on n’a pas besoin d’être devin pour savoir que les nuages planent encore sur la Côte d’Ivoire. Chaque jour apporte son lot de témoignages en termes d’exactions quasiment dans tout le pays. Le fait est si patent que les avocats des détenus rappellent que nombre d’ONG (La CROIX ROUGE INTERNATIONALE, AMNESTY INTERNATIONAL et HUMAN RIGHT WATCH…), d’institutions spécialisées des Nations Unies, sortent de la réserve et se voient même par moments contraints de réajuster leur jugement sur le nouveau pouvoir, elles qui « ont des éléments probants sur cette période, et que nul n’ignore. Par ailleurs, les conseils s’interrogent sur l’harmonie du ménage de cette démarche hâtive et prématurée d’avec le principe de la compétence subsidiaire de la CPI ».

Ils sont dans le vrai, tous ceux qui demandent la libération de Laurent Gbagbo, des siens et des membres du FPI. Ils sont dans le vrai, tous ceux qui sans relâche, préconisent la réconciliation vraie qui fera des anciens dignitaires, des acteurs à part entière de la reconstruction du pays. Il est illusoire, imprudent, de croire que l’on peut gommer en un tour de main, l’impact, l’influence d’un homme, Laurent Gbagbo, et d’un parti, le FPI, présents sur la scène politique depuis pratiquement l’indépendance du pays et qui l’ont gouverné pendant plus de 10 ans. La Facilitation burkinabé, comme le demande l’UNDD, devrait bien réfléchir à cette dimension de la crise ivoirienne et engager, avec les atouts qu’elle a en main, une action déterminée d’apaisement et de réconciliation !

VT

San Finna N°616 du 13 au 19 Juin 2011

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