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LIBYE : Les ambigüités de Berlusconi

Contre toute attente, l’Italie de Silvio Berlusconi réclame un cessez-le-feu en Libye. Les Français sont en furie, d’autant que Mouammar Kadhafi est de plus en plus lâché par ses amis. Derniers en date, les Chinois qui viennent de lui infliger un revers diplomatique en recevant à Pékin Mahmoud Djibril, considéré comme le « ministre des Affaires étrangères » du Conseil national de transition (CNT), mis sur pied par les opposants de Benghazi.

La nouvelle est très amère pour Kadhafi : le chef de la diplomatie chinoise, Yang Jieshi, a affirmé que désormais, pour Pékin, les insurgés libyens sont des « interlocuteurs importants ». Jusque-là, on considérait les réticences de la Chine à apporter son plein soutien aux efforts déployés par les Occidentaux pour chasser Kadhafi, comme l’un des facteurs du maintien du Guide libyen, en dépit même des raids aériens de l’OTAN.

La position chinoise qui se veut ferme, pourrait signifier que Pékin considère désormais que les jours de Kadhafi sont comptés. Le revirement chinois pourrait aussi inspirer davantage le camp russe, et ouvrir la voie à l’adoption d’une résolution susceptible de pousser la coalition à vouloir en finir totalement avec le leader libyen. La récente réélection de Ban Ki-Moon pourrait même faciliter les choses. Comme il le reconnaît lui-même, Kadhafi a aujourd’hui le dos au mur. A ce jour, une dizaine de gouvernements ont reconnu le CNT comme étant le seul représentant légitime du peuple libyen. Mais le chef de la Jamahiriya libyenne populaire et socialiste, a aussi ses alliés dans le camp occidental.

En effet, s’exprimant devant la Chambre des députés à Rome à propos du dossier libyen, le chef de la diplomatie italienne a souligné, mercredi dernier, qu’un cessez-le-feu constitue la première étape de la négociation politique. Selon lui, un gel de l’activité militaire est aussi « fondamental pour permettre une aide humanitaire immédiate ». Ces propos du camp Berlusconi ont contrarié Français et Britanniques. Au Quai d’Orsay, le porte-parole du ministère français des Affaires étrangères a soutenu qu’il faut intensifier la pression sur Kadhafi. Pour Bernard Valéro, « toute pause dans les opérations risquerait de lui permettre de gagner du temps et de se réorganiser ». Un porte-parole de David Cameron, chef du gouvernement britannique, a, lui aussi, soutenu que pour le moment, la bonne approche est « d’accentuer la pression sur Kadhafi ».

Des divergences existent donc au sein des pays membres de la coalition internationale. Elles apparaissent au fur et à mesure que se dessine l’après-Kadhafi. Les tâches de reconstruction et le contrôle des riches puits de pétrole aiguisent les appétits. Or, on le sait : les Occidentaux ne s’engagent pas, et ne s’empressent pas pour rien dans les dossiers internationaux. Certains d’entre eux ont de véritables appétits de Pantagruel. De quoi semer la panique dans les rangs. Sinon, comment expliquer les récentes sorties des ministres du président du conseil italien à propos de la Libye ? Ces derniers temps, une certaine anxiété était perceptible à Rome.

L’Italie, ancienne puissance coloniale, chercherait-elle à préserver son pré carré, à la veille du départ du leader libyen ? Par les temps qui courent, difficile en effet d’ignorer les liens politiques et économiques entre les deux pays, en particulier la présence du clan présidentiel libyen dans les milieux d’affaires italiens. Par le passé, un des fils de Kadhafi ne s’était-il pas illustré dans la prise d’actions au niveau de grands clubs italiens de football ? Quel deal lierait-il Berlusconi à Kadhafi ? Le président du conseil italien aurait-il trouvé un compromis avec le célèbre « Guide » libyen pour mettre fin à la guerre, et par ce biais même redorer son propre blason terni ces derniers temps dans l’actualité italienne ? Dans une telle hypothèse, jusqu’où Berlusconi serait-il prêt à aller ? Offrir l’asile au colonel libyen, ce dirigeant en sursis ? Quelles chances donner aux négociations par cette prise de position ?

Le camp Berlusconi, par sa prise de position, rejoint ainsi l’Union africaine (UA) dans ses incohérences. L’organisation panafricaine a toujours estimé qu’en l’absence de résultats militaires, les puissances occidentales allaient devoir accepter son plan prévoyant également un cessez-le-feu. Parallèlement, l’Organisation de la Conférence islamique (OCI), qui réunit 57 Etats, a aussi dépêché une mission de médiation en Libye. Elle se rendra à Benghazi et à Tripoli. Quels facteurs ont-ils pu influencer le président du conseil italien dans sa prise de position ? Le pétrole libyen ? La situation nationale en Italie où Berlusconi se trouve dans une mauvaise posture ? L’inconfort de Nicolas Sarkozy dans les sondages à moins d’un an de la présidentielle en France ? Berlusconi voudrait-il régler des comptes à un « partenaire » devenu insatiable et difficile au moment où, l’Italie, acculée, paie au prix fort l’afflux incontrôlable d’immigrants venus de Libye ?

Par son obsession, son acharnement à vouloir demeurer à la tête de son pays, Kadhafi montre qu’après quarante ans de pouvoir, il ne conçoit toujours pas que son pays ait changé. Les jeunes ne se reconnaissant pas en lui, il n’est pas sûr en cas d’élections réellement démocratiques, transparentes, propres et équitables, qu’il obtiendra les faveurs de la majorité de ses compatriotes. Le comble c’est que le roi Idriss 1er ( ?) qu’il a chassé du pouvoir après un coup d’Etat, n’aura pas autant régné que lui. Un vrai monarque des temps modernes.

Parvenu à la tête de la Libye alors qu’il n’avait pas lui-même 30 ans, le voilà qui va se faire chasser comme un malpropre. Ceci, après avoir été gagné par la boulimie du pouvoir comme tant d’autres dirigeants africains. On se demande d’ailleurs pourquoi le leader libyen aime-t-il tant à pinailler alors que tout se désagrège autour de lui ? Pourquoi continuer à clamer « sa » petite vérité, sachant bien que jamais l’OTAN ne renoncera à sa proie, et que lui, n’a plus la force d’antan ? Kadhafi compte peut-être sur les ambigüités du régime Berlusconi pour se sortir du trou. Mais dans ce qui apparaît comme une ruse de guerre entre partenaires ennemis occidentaux, y gagnera-t-il vraiment ? Car, autant la position italienne met à nu les dissensions entre Etats membres de l’Otan engagés militairement en Libye, autant elle traduit les relents d’un certain passé colonial. Les sorties des porte-parole de Berlusconi le confirment bien : elles sonnent comme une forme de rappel à ceux qui auraient oublié que la Libye est avant tout une ancienne possession italienne.

« Le Pays »

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