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Ahmet Khalifa Niasse : « Après son voyage à Benghazi, Wade a reçu un message de Kadhafi »

A cheval entre la Libye et le Sénégal, le président du Front des Alliances Patriotiques (FAP) est à la fois l’ami de Wade et du guide libyen Mouammar Kadhafi, aujourd’hui en guerre contre l’OTAN. Alors, pour parler utile avec Ahmet Khalifa Niasse, il faut d’abord évoquer cette brûlante actualité Africaine. Dans un horizon le plus large possible. Niasse, « originaire » de ce pays, s’est donc prêté à nos questions dans un long entretien dont nous vous livrons ici la première partie. Il convoque l’histoire et fait état d’une autre conférence de Yalta pour tenter d’expliquer les fondements de la guerre en Libye. Entretien.

L’Office : M. Niasse, l’actualité africaine est marquée par la tension en libyenne. Pour qui vous connaît, vous ne manquez pas de connections avec cet Etat. Comment appréciez-vous la situation qui y prévaut ?

Ahmet Khalifa Niasse : Vous ne pourrez pas comprendre la situation qui prévaut en Libye si vous ne connaissez pas l’histoire de la conférence de Yalta au lendemain de la seconde guerre mondiale. Aujourd’hui, il y a eu un partage du monde énergétique et minier avec l’avènement des chinois, grands consommateurs, sur le marché.

Qui a initié cette conférence ?

Je ne saurais le dire ; je parle d’un postulat. Il y a eu une sorte de conférence de Yalta au cours de laquelle, le pétrole du Moyen-Orient est réservé aux Américains, avec une part laissée aux chinois et aux Japonais. Dans ce cadre toujours, le pétrole africain doit revenir aux Européens. Cela s’explique par des raisons géographiques, l’Afrique étant plus proche de l’Europe. Aussi, le pétrole africain est d’une meilleure qualité. Le pétrole libyen, nigérian, angolais ou encore congolais est meilleur sur le plan qualitatif. Il est quasiment possible de l’utiliser sans le raffiner. Donc les Européens doivent s’approprier « leur » pétrole. Les Américains leurs ont fait comprendre qu’ils ont fait la guerre en Irak pour récupérer le pétrole qu’ils ont rajouté sur ce qu’ils avaient déjà en Arabie Saoudite et au Koweït. Maintenant, parce qu’ils ont perdu celui de l’Iran qu’ils ne contrôlent plus et parce que la Chine a jeté son dévolu sur le pétrole soudanais tout en étant trop proche du pétrole libyen, il ne fallait pas la laisser arriver. Il fallait lui barrer la route et permettre aux Européens de récupérer le pétrole libyen. C’est ce qui est en train de se passer en Libye. Donc, cette guerre est menée pour la garde du pétrole et non pour l’humanité comme ils le prétendent. Si c’était une guerre pour l’humanité, pourquoi n’ont-ils pas attaqué la Syrie. Ils ne meurent pas moins de civils en Syrie qu’en Libye. L’aviation et les hélicoptères tirent sur les populations en Syrie.

Comparé à d’autres dirigeants arabes, pensez-vous que Kadhafi résistera à ces assauts ?

Dans une guerre, celui qui ne perd pas, gagne. Jusqu’à présent, Kadhafi n’a pas perdu la guerre. Il n’a pas abdiqué. Quand les gens avaient attaqué l’Irak, il y a eu des accords de cessez-le-feu à Safouane avec le général américain en son temps. Mais, jusqu’à présent, Kadhafi et ses généraux n’ont pas signé leur défaite ; ils continuent d’être là. Or, les attaques été planifiées pour durer entre deux et trois semaines. Aujourd’hui, on a bouclé les trois mois. Ils ont encore rallongé pour trois autres mois mais, c’est dans le vide. Car, l’argent ne suit pas. La guerre a un coût et l’économie de l’Europe est malade. Regardez ce qui se passe en Grèce, au Portugal, en Espagne et ce sera la même chose en Italie.

Kadhafi également ne serait pas loin de cette situation de ruine. Il aurait déjà épuisé ses fonds…

Soit ! Mais quand on vit sous les bombes, on a un alibi. Les bombardements permettent beaucoup de choses, contrairement à ce que vous croyez.

Beaucoup de choses comme quoi ?

A partir du moment où Kadhafi n’a pas perdu, il gagne. Les gens ne peuvent plus continuer la guerre. Car, ils n’en ont pas les moyens. Les Américains se sont retirés. Pour la première fois dans l’histoire, le Congrès a tancé le président, chef de l’Exécutif en lui disant : « Vous n’y allez pas ! Ce n’est pas l’affaire de l’Amérique ». Et, si le Congrès américain ne connaît pas les intérêts de l’Amérique, personne ne les connaît. Cela signifie également que cette guerre ne couvre que l’intérêt de quelques pays européens. C’est la France, l’Angleterre et plus tard, l’Italie et l’Allemagne. Et je crois que ce regroupement hétéroclite va se disloquer. Parce que les Britanniques ont ouvertement dit qu’ils n’ont plus d’argent pour continuer. Les gens de Benghazi ont également déclaré qu’ils n’ont plus d’argent.

Et l’Union Africaine dans tout cela. Elle semble traîner les pieds, non ?

L’Union Africaine est bien impliquée parce qu’elle est la plus grande perdante. Kadhafi a travaillé sur des dossiers qui font mal. N’oubliez pas que c’est grâce à lui que l’Afrique étrenne aujourd’hui son satellite. Cela signifie que les coûts des télécommunications ont été divisés par dix. Si aujourd’hui, la facture de téléphone qui devait coûter cent mille francs par mois revient à dix mille francs, c’est grâce à Kadhafi. Cela signifie également que l’utilisation de l’Internet et de son coût deviennent plus accessibles. Cela a des répercutions positives sur le développement de l’Afrique. Dans la même lancée, on allait vers une monnaie africaine. Kadhafi a poussé pendant des années pour qu’il y ait cette unité africaine, pour qu’il y ait un Etat africain, même si c’est embryonnaire. C’est la seule force pour éviter ce qui s’est passé en Libye ou ailleurs. Et, si la Libye leur réussi, l’Algérie sera le suivant et les autres Etats suivront un à un. Cette guerre n’est pas seulement destinée à la Libye.

Suivant votre logique, vous êtes visiblement pour Tripoli et non pour Benghazi…

Je suis pour la Libye, pour deux raisons. Je suis Niasse, et nous sommes originaires de la zone de Benghazi. Nos ancêtres viennent de la ville d’El Beïda qui est la deuxième ville de l’Est après Benghazi. Nous avons nos racines là-bas et nous les respectons. D’autre part, entre 1979 et 1982, nous étions réfugiés en Libye, ma famille et moi. Et, nous devons moralement quelque chose à cette Libye. C’est la raison de mon acharnement. C’est une raison morale, mais, il y a l’amitié aussi.

Vous vous acharnez pour … ?

(Il coupe) Oui je m’acharne pour la Libye, et ce n’est pas pour de l’argent. Je puis vous dire que Kadhafi et la Libye ne contribuent pas pour 1% dans ma fortune. Je l’ai bâtie pendant vingt ans, durant lesquels je n’ai pas mis les pays en Libye. Donc, je n’ai pas fait fortune dans ce pays. Je voudrais le préciser ; car, au Sénégal, quand vous parlez de pareilles choses, les gens pensent à l’argent.

S’il n’a pas contribué à votre fortune, il l’a quand même fait pour vos proches, non ?

Un de mes fils a travaillé avec la Libye. Mais l’argent de mon fils n’est pas le mien. Mes enfants sont des hommes comme moi qui ont leurs biens et ils réussissent ailleurs. Ils ne traitent pas seulement avec la Libye. Parmi eux, il y en a qui sont ministres ou conseillers spéciaux de tel ou tel autre chef d’Etat. Quelquefois même, je passe par l’un d’eux pour m’introduire auprès d’un chef d’Etat.

Pouvez-vous affirmer solennellement que jamais la Libye n’a bâti fortune pour un de vos proches ?

Non ! L’un d’eux avait reçu près de 4 milliards pour un investissement qui a été retracé. Aussi, il y a une banque libyenne au Sénégal qui finance bien des sociétés sénégalaises. Alors, mon fils a été financé par le propriétaire de cette même banque. C’est vous dire qu’il n’y a rien de particulier dans cette affaire.

Alors, c’est peu dire que vous soutenez Kadhafi…

Oui je soutiens Kadhafi !

Quand l’avez-vous rencontré pour la dernière fois ?

C’était en février dernier. Mais, on se parle souvent au téléphone, même si c’est moins fréquent. Aujourd’hui, visé par l’OTAN, il évite le téléphone pour ne pas être localisé. Néanmoins, je vais vous faire une révélation. Après son voyage à Benghazi, Wade a reçu un message de Kadhafi. C’est un message amical dans lequel il lui a parlé en tant ces termes : « Frère que j’aime bien ». C’est ce qui est bien écrit sur une partie du message.

Et sur l’autre partie ?

Cela concerne le destinataire.

Alors, pourquoi avez-vous révélé le contenu de l’autre partie ?

Quelqu’un qui fait de la diplomatie ne dit pas tout ce qu’il sait.

Quand a-t-il reçu ce message ?

Il y a trois jours de cela. Néanmoins, je n’en ai pas été le porteur. D’ailleurs, Wade n’a pas voulu le publier.

Quand comptez-vous vous rendre en Libye ?

Je peux le faire à tout moment. Je peux m’y rendre ce soir même, avant que vous ne publiiez cet entretien. Ne soyez pas surpris de me voir devant les caméras partageant le café ou le thé avec Kadhafi.

S’il ne tombe pas avant… Il est encore là, et il ne tombera pas du jour au lendemain.

Selon vous, il continuera à résister pour combien de temps encore ?

Je ne le sais pas, toute personne n’est là que pour un temps bien déterminé. Ce peut-être une seconde, une minute ou encore plus. Personne ne sait ! Sarkozy est là pour combien de temps ? Et David Cameron ?

Etes-vous du même avis que ceux qui soutiennent que la seule volonté de l’OTAN est de le liquider physiquement ?

C’est évident, et ils l’ont d’ailleurs dit.

Propos recueillis par Mansour NDIAYE pour loffice

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