Le Blog de Aymard

La liberté d'expression dans sa quintessence

Senegal : Panne sèche

Longtemps critiquées par Abdoulaye Wade du temps et pendant tout le temps qu’il était dans l’opposition, les institutions de la République ont permis la nouveauté d’un fait historique, l’Alternance, surgissement d’une nouvelle vision de l’Etat, traduit dans les urnes par une majorité d’électeurs sénégalais, le 19 mars 2000, qui a porté le candidat Wade, au Palais de la République. Mais l’Alternance opérée ce jour là n’était pas seulement politique. Elle a également ouvert un autre moment historique en « imposant » un aboutissement pacifique à une situation sociale et politique grosse de tous les dangers, que vivait le Sénégal à la fin des années 90.

« Ils sont bornés par manque de clôture ». René Char

Il avait été reproché à Abdou Diouf et à son régime, de mal gérer les ressources publiques, de mal investir, d’être insensibles aux questions sociales, de n’avoir pas freiné la forte augmentation du train de vie de l’Etat, de créer des institutions coûteuses pour reclasser un personnel politique (Sénat). Les politiques d’ajustement structurel des années 90 ont été le coup de massue. Retranché dans son Palais, Diouf n’avait pas vu venir la lame de fond qui allait l’emporter. C’est sur l’air de « na dem, na dema dema dem », qu’Abdou Diouf partit en mission pour Abdoulaye Wade.

Le nouveau président du Sénégal choisit un 1er avril, cette journée vouée par tradition au fameux poisson accroché dans le dos qui symbolise le rire aux dépens, pour prêter serment. La date et le lieu de la prestation occupent encore une place particulière dans notre (petite) histoire, en plus du discours et de la mise en scène, tous les deux très singuliers. L’espoir était immense, parce qu’en même temps qu’il promettait la résolution de la demande sociale par une maîtrise des coûts de la vie, Abdoulaye Wade disait être mû par la quête d’une nouvelle moralité politique. C’était son discours, sa profession de foi, tout au long de la campagne présidentielle, cette année-là.

Onze années plus tard, le régime libéral a enraciné au plus profond de la conscience populaire, la foi dans l’inégalité, la conviction que seule la faveur décide, que pour avoir ce que l’on veut il faut non le mériter, mais le « décrocher ». Recommandations, interventions, démarches, pressions « pistons », sont devenues pour nombre de Sénégalais, la loi du régime « démocratique » libéral. De là, est né, e bas en haut, le sentiment d’un louche compagnonnage de services mendiés et de services rendus, qui fait de l’intrigue, en violation du droit, la base des relations publiques. In fine le Sénégal est devenu un immense total de petits comités de patronage, qui, en s’obligeant les uns les autres, créent deux catégories de citoyens : ceux à qui ont dit oui, même quand ils ont tort, ceux à qui l’ont dit systématiquement non. Même quand ils ont raison.

Cette dérive s’est faite corrélativement à la captation du pouvoir par une minorité. Peu à peu, le pays connait non pas le gouvernement du peuple par lui-même, mais le gouvernement du plus grand nombre par le plus petit nombre : le despotisme de la minorité. Non seulement les idées de l’Alternance n’ont pas résolu les problèmes hérités du régime socialiste. Mais, celles énoncées, ont été impuissantes à régler celles du peuple.

A bien y regarder, on peut se poser la question de savoir si Maître a pu se départir de la culture politique des années 50-60 qui lui est contemporaine, tant le décalage temporel produit un effet d’anachronisme. Soupçonné de conduire un projet monarchique (un défi au patrimoine historique politique sénégalais), il doit faire face, aujourd’hui à des choix impossibles, ce qui le laisse nu. Peut-être est-ce une raison de vouloir briguer un 3ème mandat à (officiellement) 86 ans. C’est tout de même pathétique de n’avoir personne dans son entourage à la hauteur ou sûr pour assurer ses arrières.

L’arrivée au pouvoir de ceux qui se sont approprié l’Alternance, Maître et ses cadres notamment, a mis a nu leurs handicaps qui ont vite fait de plomber l’Alternance elle-même : le manque de culture étatique, traduit par un énorme cafouillage des premières années, le recyclage des éléments du régime socialiste pour la mise en discipline des partisans du Sopi qui ont été tour à tour éjectés pour ne laisser en place que les courtisans qui ont survécu à tous les régimes politiques issus d’élections. Situation aujourd’hui pathétique avec la récupération des dinosaures « socialistes » qui, quand ils entraient en politique, n’avaient pas encore mué. Nous les aurons eu de la couche-culotte à presque au linceul.

Un des grands problèmes se situe là, parce que tout a fini par fonctionner en circuit fermé et influe forcément sur la capacité d’anticipation. Cela devient comme une consanguinité. Ce n’est pas bon pour les lapins. C’est pire pour les hommes. Et cela explique peut-être en partie le court terme chaque fois qu’une crise éclate : l’école, le système de santé, les banlieues (puissante niche électorale) rendues lacustres voire amphibies par l’incurie du pouvoir, la question énergétique, la Casamance. Après avoir bricolé pendant longtemps, sur chacune de ces questions, le régime a jeté l’éponge. Aujourd’hui, il attend le miracle.

Mais au-delà des personnes il y a à s’interroger sur la capacité de l’Alternance à fabriquer une « élite ». Va-t-elle devenir caduque dans la mesure où elle n’a rien apporté de nouveau ? Les régimes de Senghor, puis de Diouf, ont été portés au pouvoir par un intellectuel collectif en charge de l’Etat et de la production idéologique mais aussi scientifique. Les faiseurs d’argent et les faiseurs d’idées, la main dans la main ont construit un Etat, une République dans la matrice d’un raffinement culturel tellement sophistiqué qu’ils pouvaient avoir la prétention à l’universel. Par contre, les hommes de l’Alternance se sont jetés immédiatement sur les ressources publiques pour se faire une base économique et d’une jouissance qui leur a tant manquée, en oubliant le sort collectif de leur pouvoir.

La course à l’enrichissement s’est engagée, et ils n’ont pas eu l’intelligence collective de nouer une alliance avec les capitaines d’industrie, et autres acteurs du monde des affaires déjà établis, capables de créer une base économique par des ressources issues non pas de rente, mais de capacité productive. La seule chose qu’ils ont su faire et bien faire, c’est d’utiliser l’argent public à d’autres fins et construire leur rêve : d’énormes bâtisses borgnes et hideuses à l’image de leurs limites.

Un pouvoir économique et financier s’est constitué en dehors des sites légitimes de l’exercice du pouvoir : l’administration et les assemblées représentatives, avec une importance accrue accordée à la Présidence de la République, au Cabinet du président, à celui de son fils et de son épouse qui est devenue Madame la présidente, soutenue dans sa tâche immense « d’éducation-santé », par un cabinet faisant partie des services de la Présidence de la République. Ils sont aujourd’hui les seuls pôles d’exercice du pouvoir et de l’autorité stables, dotés de ressources matérielles et symboliques notables.

La corruption est devenue un instrument de gouvernement dans un environnement où la presse assure, parfois très difficilement sa liberté d’expression, dans un contexte international très sensible au respect des normes démocratiques et à la bonne gouvernance. Quand un scandale est éventé, des lois de circonstance sont votées, ayant pour seul objet de mettre l’éteignoir sur des affaires qui dérangent, parce que les impliquant. La toute dernière en date est celle qui porte sur l’organisation et la saisine de la Cellule Nationale de Traitement des Informations Financières (Centif). Un bout de phrase à la fin de l’article 29. La liste noire va changer de couleur, deviendra grise avant de blanchir sur parole ( ?) ainsi que l’argent de la corruption qu’on a certainement lessivé à grandes eaux.

A cela, il faut ajouter la manipulation des religieux et des religions à leurs fins propres avec la stratégie d’afficher une soumission et en arrière plan leur manipulation. La tentation a été souvent forte de les mettre en concurrence, de les mettre en télescopage pour les affaiblir toutes et en faire des appendices du pouvoir de l’Alternance. Il faut cependant dire aussi que la course aux soutiens confrériques n’a pas été seulement l’apanage de Maître et de ses alliés. Les onze années d’Alternance ont également fait révéler l’aveuglement et le manque de confiance de la classe politique dans sa totalité, dans le formidable sursaut citoyen noté durant la décennie. Sans affronter l’aristocratie religieuse, n’est-il pas est possible de l’ignorer sans en pâtir électoralement ? Apparemment, la classe politique, dans son ensemble n’a pas fait preuve d’un évident pour d’envisager cette perspective.

Ces années d’Alternance nous ont fait aussi observer que dans les partis politiques d’opposition, les propositions d’alternatives crédibles, n’ont pas germé. Après leur victoire bien réelle (n’était-elle pas en trompe l’œil) aux élections locales de mars 2009, chacun y est allé de sa petite sécession. Ils n’ont pas pu ou su évoluer et inventer de nouvelles fonctions mais surtout, ce qui est le plus frappant, c’est qu’ils se sont laissés distancer par les populations elles-mêmes. Cette population constituée aujourd’hui d’individus beaucoup plus émancipés, beaucoup plus critiques, n’est plus disposée pour la plupart, à se mobiliser pour un seul candidat qui lui imposera un programme. Même dans l’opposition, les partis politiques, sont restés des structures oligarchiques, et si les comités de base leur permettent de ratisser large, les véritables décisions sont centralisées au sein de l’état-major sans que les militants aient leur mot à dire.

Depuis l’avènement de l’Alternance, et après la période de grâce, la population prête une oreille très attentive aux propos qui ont un rapport direct avec son quotidien : se soigner, se nourrir, se loger, s’éduquer et trouver du travail, tout en faisant montre tous les jours, de sa résolution à rendre tous les politiques comptables des actes qu’ils posent. C’est en cela que le militantisme s’est transformé et les partis politiques nécrosés leur faisant ressembler à un kyste dans un corps.

C’est dans une ambiance de réappropriation de l’Alternance que les Sénégalais marqueront son onzième anniversaire. Ils refusent d’être exclus du « peuple de l’Alternance » qu’ Iba Der Thiam avait recensé et bloqué à 2 millions de Sénégalais. C’est pourquoi, le préfet de Dakar a reçu à la date du 17 mars 2011, vingt quatre demandes de marches et manifestations, rien qu’à Dakar. Les Sénégalais ont compris que ce qui est tu un petit peu, tue à petit feu.

L’Alternance, que l’on soit d’un côté ou de l’autre, a changé le climat dans notre société. Ses dépressions quotidiennes et ses tourmentes cycliques ont instauré un temps lourd et instable dans une insécurité sociale (chômage, pauvreté dans les villes et dans les campagnes) qui s’installe comme une météo inévitable..Les Sénégalais avaient voté le changement, synonyme de l’émergence d’une nouvelle qualité, qui présuppose, et à son tour crée, un degré de responsabilité, propice à de nouvelles relations. Dans cette période de troubles, où tout s’accélère et se complexifie dans la confusion, s’adapter ne suffit plus pour survivre. Il s’agit pour le véritable peuple de l’Alternance de se projeter un futur désiré réalisable, de s’y préparer en valorisant et utilisant ses propres ressources, trop souvent ignorées par une classe politique qui ne se soucie guère que d’élections. Mais sur tout cela, Maître n’est « pas encore prêt, à organiser des élections pour son successeur » sourd qu’il est aux cris du peuple qui n’en peut plus.

Henriette Niang Kandé/sudonline.sn

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