Le Blog de Aymard

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Vers une nouvelle balkanisation de l’Afrique ?

C’est à l’allemand Walther Rotheneau que nous devons la première utilisation du terme balkanisation. C’était en 1918 dans une interview accordée et publiée par le New-York Times.

Par la suite, ce mot va s’installer définitivement dans le lexique politique après l’adoption des traités consécutifs à la première guerre mondiale. Ce terme nous renvoie de manière précise au processus d’éclatement d’unités politiques et géographiques existantes en une multitude d’Etats à la viabilité plus ou moins précaire, afin de profiter des divisions ainsi créées pour en diminuer la puissance.

S’agissant de l’Afrique, quelques éléments transversaux constituent pour l’essentiel, les causes majeures de la balkanisation du continent.

Le constat principal met en évidence l’inexistence des frontières rigides, ce qui a permis d’observer une grande mobilité des peuples. Ce constat permet également d’affirmer que bien avant la Traite Négrière, qui a vidé l’Afrique d’une grande partie de ses enfants, les pénétrations islamiques et chrétiennes avaient déjà entrepris et réussi, un travail d’altération et de déstructuration identitaire des Africains.

Plus proche dans le temps, la mise en place de la loi cadre en Afrique noire francophone en1956, ainsi que les textes fondateurs du Commonwealth ont accentué le morcellement de l’Afrique. Ils ont détruit les fédérations occidentales et équatoriales françaises et, les territoires sous administration anglaise.

En réalité, l’aspect historique le plus significatif ayant procédé au partage de l’ensemble territorial africain, demeure la Conférence de Berlin en 1885.

En effet, c’est à cette conférence que les occidentaux se concertent pour définir les limites de leurs zones d’influences. Pour cette raison, on affirme que l’Afrique n’a pas participé à la formation de ses frontières, le partage colonial s’étant effectué bien avant les indépendances de ses pays.

Il s’agit là d’une différence fondamentale avec les Etats Nations d’Europe qui ont eux mêmes tracés leurs frontières. Jusqu’aujourd’hui, l’Afrique subit les conséquences néfastes de cette balkanisation.

A l’analyse, les conséquences de ce morcellement arbitraire : déstructuration de l’espace physique, problèmes de gouvernance, problèmes identitaires et économiques, rendent parfois impossible le développement en Afrique.

La déstructuration de l’espace physique a engendré :

-La disparition des peuples à travers différents Etats. Les centres décisionnels des chefferies se sont retrouvés dans un pays, les administrés dans l’autre.

-La mise en place de politiques décentralisatrices inadéquates avec les réalités Africaines.
-La délimitation aléatoire des frontières des nouveaux Etats provoquant des conflits latents ou pendants devant les tribunaux et, des guerres tribales.

Les problèmes liés à la gouvernance sont à l’origine de :

-La création de nouvelles royautés et chefferies sans fondements historiques
-Des flous juridiques entraînant des conflits de compétences de lois et de juridictions entre l’administration publique et les chefferies traditionnelles
-La persistance des conflits entre urbains et ruraux, entre tradition et modernité
-L’illégitimité de certains chefs imposés par le colonisateur.

S’agissant des problèmes identitaires ils révèlent :

-La répression et l’annihilation de toute manifestation de sentiment identitaire par le colonisateur puis par les nouvelles administrations.

-La perte des valeurs ancestrales

-L’étouffement de l’expression linguistique

-Le rôle désappropriant des nouveaux cadres Africains

-L’absence de clarification sémantique du mot Afrique

– La non reconnaissance des savoirs traditionnels.

Enfin, sur le plan économique, voici ce qui apparaît :

-L’inexistence de marchés africains structurés

-L’impossibilité de stabilisation de l’économie sur des fondements sociaux

-La désarticulation des systèmes économiques traditionnels entrainant une paupérisation graduelle

-L’absence de débouchés pour les produits africains

-L’inadéquation des systèmes monétaires.

Conscient des problèmes issus de cette balkanisation, des leaders Africains, tel le charismatique Ghanéen Nkrumah, ont pensé et voulu un changement : L’idée du Panafricanisme était née.

Pour Nkrumah, l’Afrique ne peut se développer, reconquérir son destin et s’affirmer que, si elle s’unit dans un vaste et puissant Etat fédéral. Son objectif était de créer les «Etats-Unis d’Afrique », seul moyen selon lui de permettre au continent de jouer un rôle visible sur la scène internationale.

La première tentative réelle d’unification du continent s’est faite à la création de la défunte Organisation de l’Unité Africaine (O.U.A).

En effet, à la création de l’O.U.A, une controverse régna entre les pères fondateurs. Cette polémique doctrinale laisse à cette époque entrevoir une lutte autour de deux thèses essentielles :

La première thèse soutenue par dix sept pays sous la direction de Sir Tafawa Balewa du Nigeria, de l’Ivoirien Félix Houphouët Boigny et de Haïlé Sélassié d’Ethiopie, opte pour une intégration processuelle, l’essentiel restant d’abord la protection des souverainetés nationales nouvellement acquises.

La deuxième thèse percevait l’unité de l’Afrique à travers la structuration d’un Etat unitaire de dimension continentale, emportant avec lui le rêve Nkrumanien d’une unification politique du continent. Cette thèse regroupait les révolutionnaires partisans d’une fédération immédiate. C’est la thèse unitaire, celle des partisans des «Etats-Unis d’Afrique». Elle ne sera pas retenue.

Voici un extrait de la position de la délégation Malgache, qui résume le point de vue majoritaire «The delegation of Madagascar does not agree in any way to the creation of a union government of Africa, a panafrican government, or a supranational government, after having been under the yoke of colonialism, when we have now, with the granting of independence, just recovered this liberty, must we today lose it again to a supranational government which are comprised there-in».

La responsabilité de l’échec de cette première grande tentative d’unification du continent incombe aux non-fédéralistes qui ont fait preuve de myopie politique en jouant délibérément le jeu de la désunion. Elle incombe aussi aux autorités coloniales qui ont toujours eu pour politique l’adage «diviser pour mieux régner». En réalité aucun pays européen, aucun parti métropolitain n’était favorable à l’idée d’une Afrique unie.

Avec le phénomène de la mondialisation, il devenait urgent de repenser l’Unité Africaine.

Le Libyen Kadhafi va devenir le porte-parole de la nouvelle organisation, le promoteur de la deuxième tentative d’unification du continent. Lors du sommet de 1999 à Syrte, il présente un projet de création des «Etats-Unis d’Afrique». Parallèlement, l’Afrique du Sud, l’Algérie et le Nigéria propose la notion de «Renaissance Africaine», qui met l’accent sur l’intégration économique, contrairement au projet de Kadhafi purement politique.

C’est une Afrique divisée qui se retrouve à Lomé au Togo. Tous s’accordent à modifier la terminologie : l’Union Africaine est substituée aux «Etats-Unis d’Afrique».

Malgré des modifications structurelles liées notamment à la création de nouvelles institutions (Banque Centrale Africaine, Fonds Monétaire Africain), le fond reste le même.

En validant le principe de l’intangibilité et de l’inviolabilité  des frontières, en le confirmant comme principe moteur, les pères fondateurs de l’O.U.A. ainsi que leurs successeurs n’ont-ils pas desservi l’Afrique en jouant le jeu des pays colonisateurs ?

La lecture des évènements actuels permets d’observer que les désordres d’aujourd’hui sont en partie la conséquence de cette division pensée et mise en place par des personnes étrangères au continent et, entérinée par les Africains par le truchement de l’O.U.A, devenue U.A. Le regard que tout observateur porte sur l’Afrique permet de constater que le continent évolue avec frayeur vers un autre type de balkanisation.

Si la première avait favorisé l’opposition entre chrétiens et musulmans, celle d’aujourd’hui et à venir scinde en deux parties les pays. La première partie dites «utile» ayant pour atout l’ensemble des richesses (minières, agricoles etc.) et, très utilement contrôlée par les puissants et, l’autre dépourvue de tout, sans aucun doute abandonnée. Ce risque d’une nouvelle balkanisation est à craindre dans la mesure où  elle permettra davantage l’affaiblissement de l’Afrique.

Actuellement, plusieurs pays en Afrique servent ou sont susceptibles de servir de terrain d’expérimentation à cette version revue et corrigée du scénario monté il y a plus d’un siècle à la conférence de Berlin. Il y a le Soudan, la République Démocratique du Congo et la Libye.

Le cas de la  Libye  revêt une importance particulière dans la mesure où il s’inscrit dans l’actualité. Aujourd’hui la Libye risque de se transformer en ce qu’ont toujours souhaité les puissances coloniales et les Etats-Unis depuis la fin de la deuxième guerre mondiale.

En effet, après la deuxième guerre mondiale, un accord avait été trouvé entre les Etats-Unis et certains pays européens (France, Italie, Grande Bretagne) pour empêcher l’unité de la Libye.

L’idée était de diviser ce pays en trois grandes zones d’influences en établissant trois mandats des Nations-unies appelés tutelles en Libye.

Un mandat aurait concerné la Cyrénaïque sous contrôle britannique. Un autre le Fezzan sous contrôle français et le dernier la Tripolitaine sous contrôle italien, les Etats-Unis supervisant l’ensemble.

Le désaccord entre les parties notamment au sujet du système fédéral retenu et surtout l’opposition des soviétiques qui avaient des idées différentes sur le partage de la Libye, empêchèrent d’aboutir à un accord. Ce projet destiné à transformer la Libye en un Emirat comme le Bahreïn, le Qatar, le Koweït ou les Emirats Arabes Unis fut un échec. La Libye devint indépendante.

Actuellement, européens et américains sont en train d’imposer un nouveau système fédéral en Libye où désormais il existe deux administrations : une à Tripoli, l’autre à Benghazi.

Dans ce schéma, l’important pour les puissances occidentales est d’avoir la main mise sur le «pays utile». Il est dans leur intérêt de contrôler les pôles stratégiques, de contrôler l’ensemble des  ressources pour assurer leur sécurité énergétique. Les sites actuels sur lesquels en Libye se déroulent les combats sont sur ce plan très révélateur.

Avoir le contrôle des villes de Misrata et de Benghazi, c’est avoir le contrôle des bases industrielles et commerciales de la Libye et même de l’Afrique toute entière. Pour preuve, la ville de Misrata héberge la plus grosse compagnie africaine comme la Libyan Iron and Steel Company. On y trouve également un port important.

La ville de Benghazi a aussi une importance particulière,  raison pour laquelle les alliés de cette guerre ont crée une banque centrale ainsi qu’une nouvelle compagnie pétrolière. Des projets liés au positionnement militaire sont en cours.

En définitive, ce constat ne nous rassure pas. Le risque d’instabilité permanente est à craindre. Il nous oblige à faire des propositions, à prendre des initiatives. Dans cette situation, il nous apparaît urgent de favoriser essentiellement la mise en place du Panafricanisme en :

-Favorisant la création des Centres Panafricains avec des programmes propres aux Africains ;

-Permettant qu’il soit créé une armée Africaine chargée de la résolution des conflits et de la sécurisation du continent ;

-Œuvrant  pour que la société civile soit mobilisée autour de l’idéal panafricain ;

-Décidant de la création de médias Africains ;

-Cultivant les relations entre l’Afrique et sa sixième région (diaspora) ;

-Développant davantage la libre circulation des biens et des personnes dans l’espace Africain.

Il s’agit pour l’essentiel, de quelques éléments permettant à l’Afrique de s’affranchir du spectre de la division future. Cette démarche est obligatoire si nous voulons donner au monde une autre vision car, il ne faut surtout pas perdre de vue que «Quand l’Afrique se libérera, le monde s’humanisera».

Ondoua Patrice Docteur en Sciences politiques, diplômé en 3ème cycle de Relations internationales.

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