Le Blog de Aymard

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Interview de Issoufou Bachard, ancien ambassadeur du Niger en Libye

Issoufou Bachard est diplomate de carrière. Il est à la retraite depuis une dizaine d’années. Il est aussi le président de l’Alliance pour la démocratie et la paix (ADP-Zumuntchi). Il mène également des activités associatives, notamment à travers un club qui a créé le 1er cybercafé de Niamey et qui a eu le mérite de former gratuitement plus de 1500 nigériens. Aujourd’hui, ils ont mis en place un comité en vue de soutenir le dirigeant libyen Mouammar Kadhafi face au conflit qui secoue son pays. Dans l’entretien qui suit réalisé par le quotidien nigérien Le Républicain,  il se prononce sur la situation qui prévaut actuellement en Libye, les raisons de la mise en place de ce comité de soutien, les bombardements en terre libyenne…

Le Républicain : Vous venez de mettre en place un comité de soutien au dirigeant libyen, Mouammar Kadhafi. Pourquoi un tel comité ?

Issoufou Bachard : Nous avons eu l’intention de créer un comité de soutien à Kadhafi. Parallèlement, d’autres nigériens ont créé le comité de soutien à la Libye.

Nous avons décidé de mettre nos forces en commun. Il y a eu une première déclaration le weekend dernier, pour apporter notre soutien aux libyens, plus particulièrement à Kadhafi. Nous savons qu’il ne nous entendra pas, mais d’autres libyens nous entendrons. Notre conscience nous gronde, parce que nous sommes déçus par le silence de certains dirigeants africains.

Les dirigeants africains dans leur grande majorité se sont tus face à la situation qui se passe en Libye. De la même façon que l’OTAN est en train de bombarder la Libye, de la même manière l’Union Africaine devait envoyer des troupes en Libye pour protéger Kadhafi et les populations libyennes. Ils disent parler tous au nom et à travers l’Union Africaine. Pourquoi se contentent-ils de déclarations alors que de l’autre côté ce sont des bombes qui sont larguées sur des populations civiles ?

Je trouve cela dommage. Les chefs d’Etat africains devaient soutenir ouvertement Kadhafi. Alors même que tout le monde sait que Kadhafi a beaucoup aidé ces chefs d’Etat à arriver ou à se maintenir au pouvoir. Ils disent tous qu’ils sont favorables à une démocratisation de la vie en Libye. Cette explication ne tient pas la route.

Comment se présente concrètement la situation sur le terrain en terre libyenne ?

Kadhafi tient parfaitement tête aux forces coalisées. Ils pensaient finir avec lui au bout de quarante huit heures, mais aujourd’hui quatre mois après Kadhafi est toujours à la tête du pays. Ils ont fait usage d’hélicoptères blindés de combat sans venir à bout de Kadhafi.

Nous avons des nigériens là-bas avec qui nous avons des rapports. Ils nous expliquent que dans la partie dirigée par Kadhafi tout se passe normalement, malgré les bombardements.

Donc je peux dire que Kadhafi maitrise parfaitement la situation, il est en position de force. Et je peux dire qu’avec le meurtre du Général Abdelfetaye Youness, c’est une grande perte pour les rebelles. Je ne le connais pas personnellement mais je sais que c’est une personnalité très influente, il était pratiquement le N° 2 de Kadhafi avant de rejoindre la rébellion. Etant de la région de Bengazi, il s’est mis aux côtés des rebelles. Par conséquent c’est une grande perte pour ces rebelles. Ça a été dit officiellement qu’il a été tué par les rebelles eux-mêmes. C’est une autre preuve de la victoire de Kadhafi sur le terrain.

Comment expliquez-vous alors ces bombardements des forces de l’OTAN à vouloir finir coûte que coûte avec Kadhafi?

La seule explication c’est qu’ils ont voulu vite en finir avec Kadhafi pour pouvoir discuter avec d’autres personnes. Ils disaient au départ qu’ils visaient des cibles militaires, mais tout récemment on a vu que c’est la maison de la télévision libyenne qui a été visée et bombardée.

Or, tout le monde sait que la télévision est un organe culturel. Ils ont détruire la télévision pour empêcher au libyens et à Kadhafi de s’exprimer. Il fallait tout simplement mettre fin à la vie de Kadhafi pour que ça serve aussi de leçon à d’autres nationalistes africains ou du tiers monde en général.

Donc je pense qu’il n’y a aucune explication valable qui puisse justifier ces bombardements. Parce que la résolution 1973 qui a été votée l’a été pour protéger les populations civiles de Benghazi, parce que tout simplement Kadhafi avait donné l’impression qu’il allait poursuivre les ennemis, maison par maison.

Il fallait donc protéger la population. Mais tout cela n’explique pas les bombardements, parce qu’à la date d’aujourd’hui plus de 8.000 bombes ont été larguées sur la partie libyenne que contrôle Kadhafi. On n’a jamais vu ça, même pendant les deux guerres mondiales.

C’est aujourd’hui un petit pays qui fait face à une organisation aussi sophistiquée qui a été créée pour faire face au bloc soviétique. Malgré cette force, le résultat est nul, quatre mois après. La population qui s’est révoltée occupe une petite partie du territoire, mais l’OTAN n’a pas progressé d’un iota. Donc Kadhafi a gagné. Mais il n’y a pas d’explication au largage des bombes en Libye.

Tout à l’heure vous avez parlé de déficit de démocratie en Libye pour expliquer le mutisme des chefs d’Etat africains. Mais est-ce qu’on peut véritablement parler de démocratie en Libye ?

Personnellement j’ai vécu en Libye. Auparavant j’ai été secrétaire général du ministère des Affaires étrangères et je peux vous dire que la démocratie qui existe en Libye n’existe nulle part ailleurs. C’est une vraie démocratie. Seulement, elle est inspirée du livre vert qui est différente de la démocratie d’inspiration occidentale.

La démocratie occidentale est une démocratie d’hypocrisie, parce que lorsque vous votez pour quelqu’un que vous ne connaissez pas, c’est qu’il y a un abus. Aujourd’hui, même les conseillers au niveau régional ne sont pas connus par tous les acteurs, à plus forte raison les députés. En Libye, ce n’est pas du tout comme ça. Chaque quartier est organisé, chaque quartier a un responsable et chaque quartier a un programme annuel d’actions.

Donc la démocratie s’exprime au niveau de la base. Chaque ville a aussi son organisation, elle se réunit chaque année, sinon tous les deux mois en fonction du programme pour évaluer ce qui a été fait et ce qui doit être fait.

Aucun pays au monde n’a une telle structure. Donc la population s’exprime parfaitement, elle est parfaitement au courant de ce qui se passe.

Kadhafi a dit qu’il est un guide, et les gens ne veulent pas croire. Mais il est effectivement un guide. Il n’intervient jamais dans les activités internes. Le problème c’est qu’à l’extérieur il parle et agit comme un chef d’Etat, il intervient militairement dans certains pays, il essaye de déstabiliser certains pays.

Donc par rapport à l’extérieur personne ne décide de la politique en Libye. S’il y a une dictature c’est à ce niveau. La politique extérieure de la Libye est conçue et conduite par Kadhafi. S’il y a une erreur c’est celle-là. Mais à l’intérieur du pays, c’est lapopulation qui gère tout.

Et le pétrole libyen sert à aider la population à vivre, ce qui fait que tout est subventionné. Si vous prenez une ville comme Syrte vous pouvez trouver 1.000 logements inoccupés, parce que les gens n’aiment pas habiter en haut parce qu’il n’y a pas d’ascenseur. Pourtant, le logement est gratuit.

Il n’y a pas non plus de problèmes d’eau, ni d’électricité, encore moins de nourriture. A titre d’exemple, chaque mois, chaque famille a sa ration alimentaire gratuitement. Donc les libyens n’ont pas faim. Aucun pays ne nourrit et loge sa population comme le fait la Libye.

Sur le plan national c’est Kadhafi qui nomme les ministres, mais en réalité il y a une assemblée qui propose les noms.

On pense qu’il y a une dictature en Libye, mais ce n’est pas le cas. On peut parler d’une dictature en Tunisie ou en Egypte par exemple, mais pas en Libye. Donc si Kadhafi a des ennemis aujourd’hui, il s’agit simplement de libyens qui ont été montés et manipulés contre lui. La démocratie est pleine et entière en Libye, mais par rapport au livre vert, pas par rapport à cette démocratie de pouvoir qu’on voit ailleurs. Si vous élisez quelqu’un que vous ne connaissez pas, c’est qu’il peut abuser de vous. Ce n’et pas le cas en Libye.

Le Niger et la Libye sont des pays frontaliers. Par conséquent la paix au Niger dépend de la paix en Libye et vice versa. Comment faire pour que cette paix revienne en Libye ?

Face à des actes de ce genre, le Niger ne peut pas faire grand chose. Nous avons une frontière avec la Libye, cela veut dire qu’on peut faire du mal à la Libye à travers le Niger comme on peut faire du mal au Niger à travers la Libye. Ce qui se passe en Libye est donc un éclairage. A quelque chose malheur est bon, comme dit. Et à ce titre les universitaires africains ont de la matière. Ils doivent réfléchir sérieusement sur la situation actuelle en Libye. On a pris une résolution avec des contours flous et à partir de cette résolution on fait ce qu’on veut. On a toujours dit que les pays n’ont pas d’amis mais seulement des intérêts. La preuve en est donnée avec la situation actuelle en Libye.

Mais il faut faire la différence entre les dirigeants qui entretiennent la situation en Libye et les peuples qui pour la plupart ne savent même pas ce qui se passe. Il faut pourtant comprendre ce qui se passe en Libye pour condamner et mettre fin aux bombardements.

Propos recueillis par G.Harouna

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