Le Blog de Aymard

La liberté d'expression dans sa quintessence

Les limites et les dangers du devoir d’ingérence démocratique

Le monde vit ces derniers temps le règne du devoir d’ingérence démocratique. Cette notion qui, à première vue, peut paraître bonne ou positive est au bout du compte une arme dangereuse au détriment des pays faibles.

Si la démocratie s’est imposée à la conscience collective c’est qu’elle est considérée comme le système le moins mauvais. Et il est vrai que la démocratie contribue à la libre expression, et tout simplement à la liberté. L’homme y est libre et peut choisir qui il veut sans être inquiété.

Il est aussi vrai que les pays les plus évolués ont adopté la démocratie comme système de gouvernement. La France pour sa part depuis le sommet de la Baule en 1989 et les pays occidentaux en général subordonnent leur aide financière à l’application des principes de la démocratie. Nous passons progressivement de la subordination de l’aide à l’application des exigences démocratiques au devoir d’ingérence démocratique auquel tout peuple doit être soumis. Ce glissement est fâcheux. Car si tout peuple est libre d’aider tout autre peuple selon ses propres critères, il ne nous paraît pas juste d’imposer son système de gouvernement en s’immisçant dans les affaires d’un autre. Il nous paraît que le devoir d’ingérence démocratique fonctionne comme la mission civilisatrice dont croyait investie l’Europe pour justifier la colonisation.

Il est donc opportun d’analyser les limites du devoir d’ingérence démocratique. Si l’on peut comprendre qu’une nation puisse s’offusquer ou s’opposer à des actes de barbarie appelés droits de l’homme perpétrés par les dirigeants d’un autre peuple, il faut aussi dénoncer les actes de violence d’un peuple contre un autre peuple sous le prétexte du devoir d’ingérence démocratique. Si la démocratie prône avant tout la liberté des peuples, les peuples qui la pratiquent ne peuvent pas vouloir l’imposer à d’autres sans tenir compte de l’histoire ou de l’évolution de ces peuples. Les peuples démocratiques devraient trouver d’autres moyens autres que brutaux pour faire entendre la voix de la non-violence ou de la raison. Il y a de l’arrogance à vouloir imposer par la violence le système démocratique à d’autres peuples.

Le devoir d’ingérence démocratique s’oppose au principe de souveraineté affirmé par toutes les organisations internationales. Ce principe a été bafoué de façon flagrante dans les crises ivoirienne et libyenne. Car au lieu de régler par exemple la crise ivoirienne, le parti pris ostensible de la communauté internationale pour un candidat au détriment d’un autre a été un facteur aggravant. Et le devoir d’ingérence démocratique qui aurait pu avoir quelque justification a non seulement travesti la réalité des faits mais permis une intervention violente dans un pays faible.

Allons plus avant dans le décryptage du devoir d’ingérence démocratique. Outre le fait que l’imposition du devoir d’ingérence démocratique est sujette à caution, dans ses principes et son application, cette imposition infantilise et fragilise les Etats les plus faibles. Elle fait des Etats développés les gendarmes des Etats dits non démocratiques. Sous prétexte d’ingérence démocratique, qui consacre en fait une démocratie dévoyée, les pays développés imposent aux pays sous développés leurs dirigeants. La légitimité externe est donc supérieure à la légitimité interne.

En effet, les Etats les plus développés utilisent la chicotte pour châtier les Etats non démocratiques. L’arrogance et la violence utilisées nous paraissent suspectes. Car nous ne voulons pas croire à la générosité des Etats qui par humanisme viennent rétablir la justice des peuples par la violence au détriment d’un minimum de sens du dialogue.

L’histoire de l’humanité nous montre que les rapports entre les Etats sont dictés par des intérêts. Un Etat ne peut pas faire le bonheur d’un autre sous le prétexte que celui-ci ne respecte pas quelque droit de l’homme. Si c’était le cas, le dialogue devrait prévaloir.

La violence de la communauté internationale qui a conduit au départ du président Gbagbo est tout simplement la preuve du retour de l’impérialisme triomphateur. Face à un simple litige électoral la seule voie du salut était le recomptage des voix et non une intervention d’une rare violence dont l’initiateur n’était pas le président Gbagbo mais le camp Ouattara et la communauté internationale dont le bras armé était la coalition franco onusienne.

M. Jean Ziegler a dit récemment dans l’émission “sans détour” de la radio cameroon voice : « L’intervention des blindés et des hélicoptères français à Abidjan n’a rien à voir avec le pan du droit international décliné en ces termes « responsability to protect » (responsabilité de protéger), c’est un pur acte impérialiste ».

Cette remarque pertinente de l’analyste suisse montre que le devoir d’ingérence démocratique souffre d’un manque de vérité. C’est un sulfureux habillage médiatique utilisé pour faire accepter à l’opinion publique occidentale par trop naïve la justesse des interventions armées dans les pays sous développés.

Ces interventions ont pour base des présupposés louables ou positifs comme les notions de “mission civilisatrice” ou “droit d’ingérence démocratique” pour intervenir outrageusement dans les pays sous développés. Du reste, le droit ou le devoir d’ingérence démocratique n’a aucun fondement juridique. Il a été monté en épingles par la gouvernance mondiale pour justifier ses méfaits sordides et scabreux.

Si c’est le devoir d’ingérence qui justifie l’intervention de l’OTAN en Lybie il faut se demander de quelle légitimité jouit le Conseil National de Transition (CNT) pour être si soutenu par l’occident puisqu’il n’a pas été élu par le peuple libyen. En outre, le substrat de la démocratie est la liberté. Mais cette liberté est-elle exclusive ? La liberté occidentale est-elle la liberté asiatique ou africaine ? Imposer un seul modèle de liberté n’est-ce pas faire preuve de dictature ?

Le modèle démocratique occidentale ne peut-il s’ouvrir à d’autres modèles démocratiques ? La Chine ne réussit elle pas sans ce modèle ? La mondialisation est dangereuse dans sa capacité à niveler les valeurs sans les relativiser. Car le système international tel qu’il apparaît aujourd’hui instrumentalise toutes les institutions au profit des multinationales et des grandes puissances. C’est le cas de la CPI par trop prompte à juger les pays sous développés. La crise ivoirienne a vu intervenir dans le même sens l’ONU, tout le système des nations unies, l’UE, l’OIF, en entraînant l’UA, la CEDEAO, etc.

La violence de cet unanimisme suspect a conduit à la fermeture des banques occidentales, à l’embargo sur les ports ivoiriens sur le café cacao, les médicaments, à l’isolement diplomatique, économique et médiatique du pays, et au “finish” à une intervention armée d’une rare violence contre un petit pays dont le président ne demandait que le seul recomptage des voix pour que la vérité éclate au grand jour.

C’est en cela que le droit d’ingérence démocratique doit être dénoncé avec la dernière énergie. Il conduit à des dérives graves et regrettables. Car il outrepasse la souveraineté des Etats, qui a pour nom leur dignité et transfère la légitimité des dirigeants aux puissances étrangères.
Il piétine tous les principes qui régissent l’organisation et le fonctionnement des organisations internationales pour écraser les Etats faibles jusque dans leur fondement. En Côte d’Ivoire, nous avons assisté à la liquidation pure et simple de cet Etat et à sa mise sous tutelle pour ne pas dire à son annexion par la communauté internationale.

Ici il y a de toute évidence hypocrisie, mensonge, duplicité de la part de la communauté internationale. Car M. Ouattara est le seul chef d’Etat au monde, à notre connaissance, qui est parvenu au pouvoir sans remplir les conditions d’éligibilité de la loi fondamentale du pays qu’il dit être le sien et qui met aussitôt en prison le président qui a usé des dispositions exceptionnelles de la constitution pour lui permettre d’être candidat. De là à dire que M. Ouattara est responsable de la grave crise que traverse la Côte d’Ivoire depuis plus de 10 ans est un pas que nous franchissons allègrement.

Il faut tout de même être juste et reconnaître que le président Gbagbo ne s’est pas accroché au pouvoir. Il a été victime d’une rébellion dès 2002 qui a consacré la partition du pays. Il est allé plusieurs fois à la table des négociations. Il a permis à la rébellion d’entrer au gouvernement. Il est allé aux élections sans le désarmement des rebelles ; il a fait d’énormes concessions en acceptant des listes falsifiées au profit de l’opposition. Il a respecté les règles qui régissaient la loi fondamentale de son pays. Et au “finish” il se retrouve aujourd’hui gros Jean comme devant sali, humilié, vilipendé et châtié, échappant lui et les siens de justesse à la mort. Il est donc victime d’un vaste complot dont le devoir d’ingérence démocratique a été le bras séculier.

Qu’on nous dise de quelle démocratie parle l’occident si Gbagbo n’a pas respecté jusqu’au bout les principes de la démocratie de son pays ?

Nous dénoncerons donc le droit d’ingérence démocratique comme une notion dangereuse, pernicieuse, maligne et attentatoire à la souveraineté et à l’éveil des peuples.

Sié Josué, Politologue

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Une réponse à “Les limites et les dangers du devoir d’ingérence démocratique

  1. PIERRE RANJEVA août 26, 2011 à 4:03

    Toute ingérence s’apprente « à la tentation de faire le bien »,a justifié les croisades, l’Inquisition, le massacre des  » infidèles »…
    et quand on a vu les cabotinages d’un Kouchner, on nE peur être que méfiant lorsqu’on évoque ce prétexte!!!

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