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Archives Journalières: novembre 1, 2011

Le nouveau logiciel de l’impunité

Le nouveau logiciel de l’impunité

In Le Nouveau Courrier N°338 Du 10 octobre 2011 par Théophile Kouamouo

Le concept d’impunité a été évoqué à maintes reprises en Côte d’Ivoire ou au sujet de la Côte d’Ivoire durant la semaine qui vient de s’écouler. Et pour cause : les juges de la Cour pénale internationale (CPI) ont ouvert la voie à des enquêtes sur les crimes de guerre, crimes contre l’humanité et autres violations graves des droits de l’Homme durant ce qu’il est convenu d’appeler la «crise post-électorale» et – peut-être – depuis le déclenchement de la rébellion dirigée par Guillaume Soro, le 19 septembre 2002.

Justifiant avant toute inculpation la déportation future du président Laurent Gbagbo à La Haye, Guillaume Soro, chef visible de l’insurrection qui a déclenché «le grand malheur» ivoirien, a affirmé qu’il ne fallait pas «laisser survivre l’impunité ». L’impunité des autres, pourraiton rétorquer à celui qui a tenu à affirmer qu’il a dirigé en personne l’attaque du 19 septembre 2002 à Abidjan, et qui a joué au général en costard lors des nombreuses et sanglantes purges internes à la rébellion et bien entendu, entre décembre 2010 et avril 2011, l’apothéose de sa dernière épopée militaire ayant été, si l’on en croit les proches du défunt, la torture et l’exécution d’un Ibrahim Coulibaly désarmé et, pour faire bonne mesure, de plusieurs de ses compagnons.

Le vocable «impunité» a également été utilisé à plusieurs reprises par l’ONG de défense des droits de l’homme Human Rights Watch, qui a publié un rapport où elle est apparue comme le procureur maladroit de Gbagbo, à qui elle a prêté des propos qu’il n’a jamais tenus, et comme l’avocat empressé d’Alassane Ouattara, qu’il ne faut surtout pas – ah bon ! – mêler aux crimes du «commando invisible» et dont les forces n’ont cédé aux crimes massifs que «très tardivement ». Comme en guise de légitime défense, a-t-on envie de suggérer pour en finir avec les sous-entendus indécents ! Quelques mois plus tôt, Florent De Geel, de la Fédération internationale des droits de l’homme (FIDH), tentait de venir au secours du régime ivoirien en sous-entendant, sur SlateAfrique, qu’Amadé Ouérémi, le chef de milice burkinabé qui terrorise Duékoué, n’avait rien à voir avec la hiérarchie officielle de l’armée de Ouattara et de Soro. Ce qui signifie que les tueries innommables de Duékoué ne sauraient être de leur fait.

Mardi dernier, les avocats Roland Dumas et Jacques Vergès se faisaient injurier, et voyaient leur livre «Sarkozy sous BHL» traité de chose «méprisable» par une meute de journalistes «vertueux» parce qu’ils affirmaient que Nicolas Sarkozy, qui assume de manière volubile la direction politique des opérations de l’OTAN en Libye, pourrait être responsable de «crimes contre l’humanité». Voyons donc, tout cela est «excessif» donc «insignifiant», raisonnaient les raisonneurs.

Et pourtant, l’armée française a souvent commis des crimes contre l’humanité en Afrique depuis la décolonisation.

Et pourtant, des forces soutenues par la France officielle ont commis, il y a moins de vingt ans, un génocide au Rwanda. Et pourtant, les organisations de défense des droits de l’Homme les moins compromises nous informent quotidiennement sur les crimes du CNT, qui font, sous le haut commandement de l’OTAN, dans les villes du Sud de la Libye, ce que le «monde libre» se glorifie d’avoir empêché à Benghazi. Un beau, bel et grand massacre !

Ces contradictions apparentes entre un idéal généreux et des pratiques réelles d’une perversité machiavélique constituent le socle du nouveau logiciel de l’impunité. Un nombre incroyable de «partenaires» venant des univers des ONG, des médias, de la diplomatie et du savoir convergent, dans une unanimité inédite, pour imposer une fausse évidence : l’Empire occidental incarnant le bien absolu, ses alliés et lui ne peuvent commettre le mal que par «mégarde», quand ceux à qui il fait la guerre ou qui s’opposent à lui sont d’une perversité «naturelle». Les morts civils causés par les frappes de l’OTAN sont des «bavures», mais l’obus «de Gbagbo» qui serait tombé, nous dit-on, sur un marché d’Abobo, est une «faute morale». Les résolutions 1973 et 1975 interdisent l’usage d’armes lourdes qui peuvent menacer des civils, mais devraient pouvoir autoriser le largage de bombes et de missiles en pleine ville, à Yopougon, à Syrte et partout où tous les civils sont assimilés à des «pro-Kadhafi», donc à de légitimes cibles militaires.

Le nouveau logiciel de l’impunité veut nous faire admettre que le fait que certains criminels contre l’humanité supposés soient pris dans les filets de la «justice internationale» alors que leurs alter ego y échappent effrontément est une bonne nouvelle. Pour mieux saisir l’absurdité d’un tel point de vue, transposons la querelle dans les limites d’un village atchan. Un fils de Mobio a volé les poules d’un fils de Kodo, et un fils de Kodo a volé les poules d’un fils de Mobio. Parce que le chef du village est persuadé que le fils de Kodo est «mauvais » et «a poussé à bout» son adversaire, lui seul doit être arrêté. Alors que le village s’interroge sur une telle logique, celui qui tient le rôle du sage du village tranche en disant qu’il aurait aimé que les deux soient arrêtés, mais que l’arrestation du fils de Kodo est une «avancée» de la lutte contre l’impunité.

Qui peut croire à ce mensonge éhonté ? Personne.

Mais puisque cette nouvelle chorégraphie douteuse se déroule au plan international, l’ignorance des uns et l’indifférence des autres entretiennent les pires absurdités. Jean Pierre Bemba est à la CPI pour des crimes que ses soldats, «loués» à Ange-Félix Patassé, auraient commis. Patassé est mort de sa belle mort, loin de toute angoisse. Bozizé, dont les «libérateurs» tchadiens ont commis des crimes équivalents, gouverne la République centrafricaine, tout juste troublé par de nouveaux bruits de

Bottes Charles Taylor est à La Haye pour avoir financé et soutenu une rébellion meurtrière en Sierra Leone. Blaise Compaoré a trempé dans les mêmes magouilles, mais puisque sa dernière expédition – en Côte d’Ivoire – a été «sanctifiée» par la France et les Etats-Unis, tout va bien pour lui. Ellen Johnson-Sirleaf a financé, nous apprend la Commission Vérité et Réconciliation de son pays, la rébellion sanglante de Charles Taylor, et ne devrait pas, pour cette raison et parce qu’elle est inéligible au regard de la Constitution, rempiler. Mais elle est l’alliée privilégiée des Américains dans la région. Du coup, le prix Nobel de la paix lui a été «offert», pour l’aider à mieux faire campagne.

Dans le monde qui vient, vous pourrez toujours commettre les pires atrocités. Il faudra tout simplement vous assurer d’être du «bon» côté.

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La Libye sous le pouvoir des milices islamistes. Point de situation

Les nouvelles images du lynchage du colonel Kadhafi qui commencent à être diffusées sur le net annoncent un « hiver libyen » plein de douceurs et de mièvreries… Mais au-delà de la mort atroce de l’ancien chef de l’Etat libyen, quelle est la situation sur le terrain au moment où ces lignes sont écrites ?

Plus que jamais, le CNT ne représente que lui-même et c’est d’ailleurs pourquoi il  demanda avec une grande insistance, mais en vain, que l’Otan maintienne sa présence. Ce pseudo gouvernement sait en effet qu’il porte un péché originel : celui d’avoir été mis en place par l’Otan, donc par les « impérialistes » et les « mécréants ». Ses lendemains vont donc être difficiles. D’autant que ses principaux dirigeants, tous d’anciens très hauts responsables de l’ancien régime et donc des « résistants de la dernière heure », commencent à être mis en accusation par certains de ces chefs de guerre qui détiennent désormais les vrais pouvoirs.

Le président du CNT, Mustapha Abd el Jalil, a déclaré que la charia serait désormais la base de la Constitution ainsi que du droit, que la polygamie, interdite sous Kadhafi, serait rétablie et que le divorce, autorisé sous l’ancien régime, était désormais illégal. Enfermé dans leur européocentrisme, les Occidentaux ont considéré que ces déclarations étaient « maladroites ». Leur erreur d’analyse était une fois de plus totale car ces propos à but interne étaient destinés à amadouer les milices islamistes auxquelles le pouvoir du CNT est suspendu. Pour mémoire, Mustapha Abd el Jalil, l’ami de BHL, était le président de la Cour d’appel de Tripoli qui, par deux fois, confirma la condamnation à mort des infirmières bulgares et en 2007, le colonel Kadhafi le nomma ministre de la Justice. En dépit de son passé kadhafiste, Abd el Jalid est pourtant respecté par certains islamistes car il est proche des Frères musulmans, mais son pouvoir ne dépasse pas son tapis de prière.

La Libye est en effet éclatée entre plusieurs zones contrôlées par des chefs de guerre jaloux de leur autonomie et prêts à s’entre-déchirer, comme en Somalie. Ces territoires ont tous une ouverture sur la mer et une profondeur vers l’intérieur pétrolier ou gazier, ce qui fait que, comme je le disais il y a déjà plusieurs semaines déjà, le pays est aujourd’hui découpé en « touches de piano ».

Benghazi est sous le contrôle de plusieurs milices islamistes, elles-mêmes éclatées en un grand nombre de petits groupes plus ou moins autonomes, mais c’est à Tripoli que se joue l’unité de la Libye.

Dans la capitale, le chef du CNT, Mustapha Abd el Jalid s’appuie sur le TMC (Tripoli Military Council) qui engerbe plusieurs milices islamistes pouvant mobiliser entre 8000 et 10 000 combattants. Le chef du TMC, originaire de Tripoli, est Abd el-Hakim Belhaj dit Abu Abdullah Assadaq. Ayant combattu en Afghanistan, ce partisan du califat supra frontalier fonda le Libyan Islamic Fighting Group dans les années 1990. Ayant fui la répression anti islamique du régime Kadhafi, il retourna en Afghanistan où il fut arrêté en 2004 puis remis à la police libyenne avant d’être libéré au mois de mars 2010, à la veille de l’insurrection de Benghazi.

Durant la guerre civile, le TMC fut armé et encadré par les services spéciaux du Qatar et il reçut une aide « substantielle » de la part de certaines unités « spécialisées » de l’Otan. Ce fut lui qui prit d’assaut  le réduit de Bab al-Aziya à Tripoli. Plusieurs autres milices islamistes se partagent la ville et n’acceptent pas le leadership reconnu au TMC par Mustapha Abd el Jalil. Pour encore compliquer l’embrouille locale, le 2 octobre, fut fondé le Tripoli Revolutionists Council ou TRC, par Addallah  Ahmed Naker al-Zentani, originaire de Zentan mais indépendant des milices berbères de cette dernière ville.

A Misrata, les milices se considèrent comme l’élite des révolutionnaires et leur prestige est immense depuis qu’elles ont capturé le colonel Kadhafi. Ce furent certains de leurs hommes, gentils démocrates si chers aux médias français, qui lynchèrent et sodomisèrent vivant l’ancien guide et qui, comme « trophée », emportèrent son corps dans leur ville.

Misrata est sous le contrôle du Misurata Military Council (MSR), qui engerbe plusieurs milices dont la principale est la Misurata Brigade. La situation est cependant confuse car les combattants sont divisés en plusieurs dizaines de groupes commandés par des chefs indépendants rassemblant au total plusieurs milliers d’hommes. A la différence du TMC, le MSR n’a pas besoin d’aide étrangère car il dispose d’énormes quantités d’armes pillées dans les arsenaux de l’ancienne armée.

Les miliciens de Misrata ont une forte tendance à l’autonomie et ils ne semblent pas vouloir accepter de se soumettre au CNT. De plus, ils se méfient des originaires de Benghazi. Pour pouvoir espérer prendre le contrôle de la ville, le CNT devra donc, comme à Tripoli, s’appuyer sur certaines milices contre les autres, ce qui promet bien des « incidents ». Des tentatives de rapprochement ont été faites en direction de Salim Joha, chef de l’Union on Libya’s Revolutionary Brigades, mais rien de concret ne s’est produit pour le moment. Le CNT pourrait également tenter d’amadouer Misrata en nommant Abdul Rahman Swehli Premier ministre, ce qui lui permettrait du même coup d’échapper à la main-mise des clans de Benghazi.

Autre zone ayant échappé au contrôle du CNT, le pays berbère de Zentan avec sa puissante milice ancrée sur djebel Nefuza. Ce furent les Berbères qui permirent l’assaut sur Tripoli en prenant à revers les forces de Kadhafi, opération préparée par les forces spéciales de l’Otan.

Zentan  est contrôlée par le Zentan Military Council (ZMC), dont les milices arborent le drapeau amazigh. Militairement, les milices berbères sont les mieux formées de toute la Libye, leurs cadres étant d’anciens officiers libyens. Les deux principales unités berbères sont la Zentan Brigade commandée par Muktar al-Akdhar et la Kekaa Brigade, chacune forte d’environ 1000 combattants. Ces milices ont refusé de quitter Tripoli en dépit des ordres du CNT, ce qui provoqua de graves tensions. Le 3 octobre, après un ultimatum du CNT, la Brigade Kekaa se livra même à une véritable tentative d’intimidation, paradant dans Tripoli et attirant la réplique des islamistes. La guerre civile fut alors évitée de justesse, mais ce n’est que partie remise…

Ceux qui, poussés par BHL, décidèrent d’intervenir en Libye et de s’immiscer dans une guerre civile qui ne concernait en rien la France, vont désormais porter la très lourde responsabilité des évènements dramatiques qui s’annoncent et qui vont se dérouler à quelques heures de navigation de nos côtes.

Bernard Lugan

Bernard Lugan est l’auteur du Livre « Décolonisez l’Afrique ! » qui paraîtra début novembre 2011 aux éditions Ellipses. Commandez-le dès maintenant à l’Afrique Réelle pour obtenir une dédicace.

Syrte dans la légende

Une légende est en train de naître qui va hanter les gens qui ont été propulsés au pouvoir à Tripoli. Dans Syrte, face à d’insurmontables défis, une poignée d’hommes a donné un exemple de bravoure qui finira par trouver sa place dans l’histoire arabe.

Lourdement bombardée pendant plusieurs semaines par l’OTAN et attaqué à l’arme lourde par ses supplétifs libyens, la ville de Syrte a farouchement résisté

Des semaines d’attaques de missiles et de bombes ont réduit le centre de la ville en ruines et tué un nombre inconnu de civils. Les photos qui ressemblent à celles du genre de Beyrouth montrent les dévastations. Les combattants défendant la ville semblent être condamnés. Ils ont le dos à la mer et sont entourés de trois côtés.

Nous ne savons pas qui ils sont ni combien. Certains pourraient être des restes de l’armée libyenne et d’autres des civils qui ont pris les armes pour défendre leur ville. Nous ne savons pas pourquoi ils se battent. On nous dit qu’ils ne font que lutter pour leurs vies. On nous dit que ce sont des mercenaires… mais des mercenaires déposent les armes quand l’argent vient à manquer. On nous dit que ce sont des « loyalistes de Kadhafi ». Cela les discrédite immédiatement. Personne ne sait vraiment ce pour quoi ils se battent, mais que ce soit pour leur pays doit être une possibilité pour au moins certains d’entre eux.

Pourquoi cette guerre a-t-elle été lancée ? Le Kadhafi qui a maintenant été délogé est le même Kadhafi âgé qui est arrivé à Rome quelques années auparavant avec une photos de Omar al Mukhtar épinglée à sa tunique à sa descente d’avion. C’est le même Kadhafi qui a été accueilli chaleureusement à Paris par Sarkozy et, selon Saïf al-Islam, a généreusement financé sa campagne électorale. C’est le même Kadhafi qui a été congratulé par le toujours souriant Blair Tony à Tripoli. C’était avec le même Kadhafi que la compagnie Shell a été très heureuse de faire des affaires.

Entre toutes ces occasions et maintenant, il n’a pas changé. Il y a des années c’étaient les « chiens errants » – les dissidents libyens – qu’il disait vouloir chasser. Cette année, c’étaient « les rats » qu’il avait juré de poursuivre rue après rue – le fameux Zenga Zenga – et de maison en maison. C’est ce qui a donné aux États-Unis, à la Grande-Bretagne et à la France leur prétexte pour entreprendre une action militaire. Ce n’était pas censé être pour un changement de régime, mais c’est comme cela que ça a fini, et si ce n’était pas prévu dès le départ c’était inévitable une fois que ces trois puissances avaient décidé d’intervenir.

Quoi que pensent les Libyens de Mouammar Kadhafi, il n’y avait aucun signe d’une majorité appuyant le soulèvement contre lui. Comme Kadhafi l’a demandé le 6 octobre : « Le NTC, qui leur a donné une légitimité ? Comment ont-ils obtenu une quelconque légitimité ? Le peuple libyen les a-t-il élus ? Le peuple libyen les a-t-il nommés ? Si la légitimité, c’est seulement le pouvoir des bombes de l’OTAN et les flots de subventions, alors que tous les dirigeants du Tiers-Monde se méfient, le même sort les attend. Pour ceux qui reconnaissent comme légitime le conseil, méfiez-vous. Il y aura des conseils de transition créés un peu partout, qui vous seront imposés et vous feront tomber et un par un ».

Ce n’était ni une révolution populaire ni une guerre de libération. Ce n’était pas l’Egypte ou la Tunisie, où c’est le peuple qui a renversé le gouvernement. Ce fut une guerre de conquête par la Grande-Bretagne, la France et les Etats-Unis, en coordonnation avec les groupes armés sur le terrain. Ces trois puissances ont transformé un soulèvement en une guerre civile, puis assuré la victoire d’un côté par l’utilisation massive de leur puissance de feu aérienne. Les soldats sur le terrain – les « loyalistes de Kadhafi » – étaient autant sans défense face aux missiles qui pleuvaient que les civils. S’ils avaient dû se débrouiller tous seuls, les « rebelles » aurait été rapidement dispersés.

Avec l’attaque déployée et le résultat quasi certain, les hauts ministres du gouvernement libyen ont commencé à faire défection. La métaphore habituelle, c’est les rats sautant d’un navire en perdition. Musa Kusa s’est envolé pour Londres et a raconté aux ervices de renseignements britanniques tout ce qu’il savait, ce qui ne devait pas être rien, vu que Musa Kusa est trempé jusqu’à son cou dans tous les crimes commis par Kadhafi au cours des quatre dernières décennies.

Mustafa Abdul Jalil était ministre de la Justice dans l’ancien régime. Il en est aussi sorti juste à temps. Désertant Kadhafi, il a ensuite accepté de diriger un conseil d’administration provisoire mis en place en collaboration avec les pouvoirs attaquants étrangers. Les gens qui font ce genre de choses sont généralement appelés des traîtres. Lors de la Seconde Guerre mondiale, le maréchal Pétain a collaboré avec les nazis et aurait été exécuté à la libération, si ce n’était son âge avancé et ses faits de guerre en 1914-18.

William Joyce (« Lord Haw Haw ») a été exécuté juste pour cause de diffusion de propagande nazie contre son propre pays, la Grande-Bretagne. Quisling a agi en régent des nazis dans les territoires occupés en Norvège et il a été exécuté après la guerre pour trahison. Les puissances étrangères avec lesquelles Mustafa Abdul Jalil a collaboré ont attaqué son pays et tué des milliers de ses compatriotes, femmes et enfants. Sauf si le mot a perdu son sens, cela fait de lui un traître, lui également.

Sans couverture aérienne et sans défense au sol contre les attaques aériennes, l’armée libyenne – les « loyalistes de Kadhafi » – n’avait aucune chance. Il y a de nombreux parallèles dans la longue histoire des agressions occidentales sur les pays musulmans. En 1882, une flotte britannique a bombardé Alexandrie puis accusé des incendiaires et des brigands pour la destruction massive qu’elle avait causée. Les troupes débarquèrent pour rétablir l’ordre qui venait d’être détruit. Les Egyptiens ont essayé de défendre leur pays, mais contre la puissance de feu et l’organisation d’une armée européenne moderne, ils n’avaient aucune chance.

En 1898, environ 60 000 adeptes du Khalifa soudanais, le successeur du Mahdi, ont fait irruption dans une plaine en dehors de la ville de Omdurman en direction des lignes de combat britanniques. C’était leur pays et ils se sont battus pour lui avec énorme courage, mais contre des fusils Maxim alignés en rangées sur le champ de bataille, ils n’ont également eu aucune chance. Il y avait des exceptions à la règle. Dans le début des années 1880 le gouvernement soudanais a détruit le corps expéditionnaires de Hicks, mais c’était avant l’invention du fusil Maxim.

En 1896, une armée éthiopienne a anéanti toute une armée italienne à la bataille d’Adoua. Près de quatre décennies plus tard, une armée italienne a envahi l’Ethiopie à nouveau, devant endurer de sévères défaites avant qu’un armement supérieur et l’utilisation du gaz moutarde leur donnent la victoire. Poussé à l’exil, l’empereur Hailé Sélassié a déclaré à la Société des Nations : « C’était nous aujourd’hui. Ce sera vous demain ». En effet, c’est ce qui s’est produit.

En 1911, les Italiens ont envahi la Libye mais se sont abstenus de pénétrer à l’intérieur en raison de la résistance des tribus Sanusi et de la petite armée ottomane envoyée pour faire ce qu’elle pouvait – la Libye étant alors partie intégrante de l’Empire ottoman.

Dans les années 1920, l’Italie a lancé un programme à grande échelle pour vaincre les Libyens. Des milliers ont été déplacés de Jabal al Akhdar en Cyrénaïque et parqués dans des camps de concentration. La résistance était dirigée par un enseignant du Coran, Umar al Mukhtar qui a été capturé en 1931 et pendu au camp de concentration de Suluq. Maintenant, un siècle plus tard, les Libyens eux-mêmes ont ouvert la porte à une autre attaque étrangère contre leur pays.

Sans les interventions « humanitaires » des États-Unis, de la Grande-Bretagne et de la France, Kadhafi serait toujours à Tripoli, mais des milliers de personnes à présent mortes seraient encore en vie. Les bâtiments et l’infrastructure qui ont été détruits seraient encore debout. La Libye serait encore le pays le plus avancé en Afrique au lieu d’un pays qui a été ravagé par la guerre et qui doit maintenant se rétablir en conformité avec les prescriptions du « capitalisme du désastre ».

En tant qu’investissement, cette guerre n’était même pas risquée. La Libye est un grand pays avec une population relativement faible et presque pas de capacité de se défendre contre une attaque extérieure lancée par des États puissants. Ce pays est riche en pétrole, en réserves de change et en lingots d’or. L’attaque aurait-elle été envisagée si ce pays était pauvre ? Sa situation financière était beaucoup plus saine que celle des pays qui l’ont agressé.

L’idée que cela a été fait pour des raisons altruistes doit être rejetée immédiatement. Quelle que soit l’emballage humanitaire, des arrière-pensées se cachent derrière chaque guerre lancée par les puissances occidentales au Moyen-Orient et en Afrique du Nord au cours des deux derniers siècles. La guerre contre la Libye ne fait pas exception. À une époque de crise financière extrême, ces pays ne dépensent pas des milliards de dollars dans une guerre sans attendre un généreux retour sur investissement stratégique et commerciale.

Toutes ces semaines où Syrte était dévastée depuis les airs, où était le Conseil de sécurité, qui a ouvert la porte à l’attaque sur la Libye avec sa résolution de zone « no fly », mais n’a pris aucune responsabilité pour les conséquences ? Où était l’Union européenne, où était l’OCI, où était la Ligue arabe ? Où était l’indignation dans les médias, où étaient tous les gouvernements qui se sont donnés une « responsabilité de protéger » qui s’est transformée en un permis de tuer ? Ils étaient tous muets. Pas un mot d’inquiétude ou même de condamnation n’est sorti de leurs bouches. Ils ne voulaient parler que de la Syrie.

Les images de destruction maintenant sorties de Syrte donnent quelques indications sur ce que la Grande-Bretagne, la France et les Etats-Unis ont fait. Combien de civils ont été tués, nous ne le savons pas, mais les estimations faites pour le pays dans son ensemble suggèrent un nombre de morts avoisinant des dizaines de milliers. Tel est le coût de « l’intervention humanitaire ». Tel est le prix que les Libyens ont dû payer pour leur propre « libération ».

Ils ne voulaient pas de cette guerre. C’étaient les gouvernements des États-Unis, de la Grande-Bretagne et de la France qui la voulait, pour des raisons qui leur sont propres et ils ont utilisé le soulèvement de Benghazi comme levier.

Un pays qui avait une certaine stabilité est maintenant dans la tourmente. Les agences de nouvelles consultent le gouvernement à Tripoli, mais il n’y a pas de gouvernement à Tripoli. Le « Conseil national de transition » ne s’est toujours pas réuni au complet. L’incertitude, les remous et, éventuellement le déploiement d’une guerre de résistance sont déjà inscrites. L’histoire est écrite par les vainqueurs, nous dit-on, mais si ce triomphe occidental sur un autre fou du Moyen-Orient ne réussit pas à s’affermir, le jour peut encore venir où les Libyens construiront des statues pour commémorer la bravoure du petit groupe d’hommes qui a combattu jusqu’à la mort pour Syrte.

Jeremy Salt

* Jeremy Salt est professeur agrégé et spécialiste d’histoire et politique du Moyen-Orient à l’Université Bilkent à Ankara en Turquie.

17 octobre 2011 – Palestine Chronicle – Vous pouvez consulter cet article à :

http://palestinechronicle.com/view_…

Traduction : al-Mukhtar

La vengeance du colonel Kadhafi

Muammar Kadhafi a tenu parole : il n’a pas abandonné le pays et est mort en martyr sur la terre libyenne. Le 20 octobre 2011, il a été fait prisonnier près de la ville de Syrte. Les insurgés, exaltés de bonheur, ont d’abord humilié le « frère-leader » encore vivant, avant de le fusiller puis de bafouer son cadavre. Une telle brutalité a été saluée par les applaudissements des leaders des pays occidentaux.

Pourtant, les adversaires du colonel se réjouissent un peu tôt. Même en ayant liquidé Kadhafi, ils ne pourront prendre la Libye sous contrôle. Avant tout car au cours de la guerre civile, les groupuscules anti-gouvernementaux n’ont soutenu le Conseil national de transition que parce qu’ils avaient un ennemi commun. Désormais, une fois l’ennemi liquidé, « les représentants des formations armées de Misrata, Zintan, Tripoli et Libye orientale vont disputer le pouvoir au Conseil national de transition », écrivent les analystes de Stratfor. Et la majorité des leaders tribaux ne veulent pas, au-dessus d’eux, d’un quelconque pouvoir étatique. La situation « pré-Kadhafi » leur convenait à merveille, quand le pouvoir central était faible et que les chefs locaux possédaient tout contrôle sur leurs tribus et leurs terres. Un bloggeur russe a comparé les liens entre les tribus et Kadhafi à ceux qui existent entre les Bandar-Log et Kaa dans le conte Mowgli de Rudyard Kipling. – Kadhafi a, par la force, réprimé les chefs des tribus bédouines et les a contraints à se plier aux lois de l’État. Désormais, Kadhafi n’est plus, les « Bandar-Log » vont soulever tout le désert : et alors, le peuple libyen -en premier lieu la classe moyenne, qui s’est habituée, au cours de l’ère Kadhafi, à la stabilité et au confort- comprendra ce que c’est que la vie sans Kaa.

Mais les leaders occidentaux, qui triomphent aujourd’hui à propos de sa mort, goûteront également l’amertume de la victoire sur Kadhafi. Un certain nombre de dirigeants arabes ont déjà retiré leurs conclusions des événements libyens.

Conclusion première : le rapprochement avec l’Occident n’apporte rien de bon et ne fournit aucune garantie. L’Europe et les USA ont longtemps assuré les dictateurs proche-orientaux du contraire en agitant précisément l’exemple du colonel Kadhafi. Regardez, disait-on, il s’est repenti, il a rendu ses armes de destruction massive : et il peut à loisir, depuis lors installer tranquillement sa tente dans les jardins de l’Élysée. Désormais, le même exemple de Kadhafi ne prouve qu’une chose : malgré le repenti et la collaboration, l’Europe l’a « soufflé » en une seconde.

Conclusion deuxième : la modernisation de l’État et le développement du secteur socio-économique ne vont pas de pair avec l’accroissement de la loyauté de la population. Les Libyens ne vivaient pas mal du tout : et tout de même, ils ont été contaminés par le virus du « printemps arabe ». Eh bien, le mieux dans ce cas, jugeront les seigneurs arabes, est d’orienter toutes les ressources vers le renforcement de l’appareil répressif et d’écraser cruellement tout foyer de libéralisme dans le pays. Ce qui va, naturellement, à l’encontre de la stratégie de l’Europe et des USA visant à créer et renforcer dans les États arabes une classe moyenne, orientée vers les valeurs occidentales.

Ainsi, périssant au combat et perdant son pays, Mouammar Kadhafi a en tout cas asséné un coup à l’Occident et à tous ses ennemis en Lybie. Et ce sera là sa dernière, sa victorieuse parole.

Traduit par : Julia BREEN