Le Blog de Aymard

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Archives Journalières: novembre 4, 2011

Jean-Paul Pougala : « L’assassinat de Kadhafi repousse la date de la sortie de la monnaie unique africaine »

En réponse aux questions de Serges Tchaha pour le quotidien camerounais l’ACTU édition du 3/11/2011

1. Dévaluation ou réévaluation du FCFA, quel est le scénario que vous pronostiquez ?

La parité fixe du CFA par rapport au Franc Français d’abord et à l’euro est une conception des plus artificielles. Le problème à mon avis ne se pose pas en terme de dévaluer ou réévaluer le CFA avec les déconvenues de l’Euro, mais de profiter de ce tourbillon pour nous poser les bonnes questions : pourquoi en sommes-nous à ce point de subalternité totale de notre économie où on a complètement renoncer au levier monétaire pour ajuster notre politique économie ? La monnaie est le reflet de l’économie d’un pays ou d’un ensemble de pays. Nous sommes arrimés à l’Euro sans qu’on ait la moindre convergence de nos économies à celles de la France qui nous y a amenés. C’est venu, donc le moment d’arracher cette indépendance monétaire sans laquelle l’indépendance politique est un leurre.

L’assassinat de Kadhafi repousse la date de la sortie de la monnaie unique africaine. Il est dans cette nouvelle donne urgent pour nous de nous doter de notre propre monnaie. Le Cameroun souffre d’un déficit de compétitivité avec notre principal et puissant  voisin qu’est le Nigeria à qui nous ne vendons presque rien, alors que nous aurions pu enrichir notre pays grâce au Nigeria voici. Ni nous, encore moins le Benin, le Tchad ou le Niger n’en profite pour une seule et même raison : LE FRANC CFA qui reflète le taux de change praticable en Europe, et le gouvernement Camerounais ou Béninois ne peut nullement jouer sur les taux pour favoriser une quelconque politique d’exportation  vers une zone donnée ou de freiner l’importation en provenance d’autres pays, exactement ce que fait le Nigeria aujourd’hui pour pomper des devises en provenances de ses voisins qui ont le Franc CFA, simplement en abaissant le taux de change du Naira quand il le désire. Ce qui donne la fausse impression aux Camerounais et Béninois qui vont au Nigeria de se sentir plus riches, mais qui en définitive signifie que nos pays sont peu attractifs aux Nigérians, parce qu’ils trouvent tout trop cher, à commencer par le prix des chambres d’hôtel.

La deuxième urgence une fois notre monnaie créée doit être de la rendre inconvertible. La convertibilité du Franc CFA est la principale source de corruption et de transfert illicite vers l’étranger de la richesse des pays qui l’utilisent aujourd’hui. C’est le choix de puissants pays comme la Chine et la Russie qui avec leurs monnaies inconvertibles, peuvent ainsi disposer d’un montant très important de devise parce qu’il devient dès lors plus facile d’exercer un contrôle sur tout détournement de fonds qui quitteraient le pays. Lorsqu’une monnaie est non convertible, comme le Yuan chinois, un fonctionnaire ne peut pas virer le moindre centime dans une banque Suisse, parce que lorsque vous quittez le territoire chinois avec vos billets de Renminbi, une fois à Paris ou à New-York, cela se transforme en simple bouts de papiers qui ne valent absolument plus rien du tout. Ce qui dissuade tous les mal intentionnés qui voudraient causer un tort financier au pays.

Le choix de la France de rendre le Franc CFA convertible était une consciente opération de spoliation de ses ex-colonies, ce qui a plutôt bien marché pour elle jusqu’à ce jour. Car les entreprises françaises installées en Afrique constituent pour la plupart des fonds occultes qu’ils rapatrient en France, en échappant au contrôle fiscal des pays africains. Selon les chiffres fournis par la Banque de France, de 1990 à 1993 en seulement 3 ans devant les rumeurs de la dévaluation du Fcfa, ce sont 928,75 milliards de francs Cfa (1.416 milliards d’euros) qui ont quitté allègrement et clandestinement nos pays en Afrique pour la France. C’est à nous, au moment où on réfléchit de mettre sur pied notre propre monnaie d’éviter de répéter les mêmes erreurs.

2. Quelles conséquences pour une éventuelle disparition de l’euro ?

En temps qu’Africain, je ne me sens nullement concerné par une éventuelle disparition d’une monnaie qui sert d’instrument de soumission de toute une partie de l’Afrique, si ce n’est de profiter de son malheur pour faire un vrai sursaut pour créer notre propre monnaie ou d’adhérer à la monnaie Nigériane, ce qui serait plus logique et de loin moins dommageable que le CFA actuel.

La Chine par exemple réussit un tel exploit de s’enrichir sur le dos des Européens, c’est parce qu’elle joue légitimement son jeu de d’utiliser sa monnaie pour rendre ses produits encore plus compétitifs sur les marchés Européens. Le ridicule pour nous c’est que l’Afrique qui n’a rien demandé paye le prix fort de ces manœuvres monétaires chinoises contre les Européens, parce que ces mêmes produits se trouvent aussi chez nous et tout autant compétitifs en Afrique alors que notre niveau de vie est de loin plus bas qu’en zone Euro. Ce qui empêche les producteurs de la zone CFA de résister à la déferlante de produits chinois. Plutôt que d’accuser les Chinois de concurrence déloyale, nous n’avons qu’à faire comme eux, utiliser notre propre monnaie (à créer) pour rendre nos produits compétitifs sur les marchés européens où on pourrait alors songer à des exportations impensables aujourd’hui avec l’arrimage cet arrimage à l’Euro.

La France nous a liés à l’Euro pour être sure que nos éventuelles productions africaines ne pourront jamais menacer l’économie française. Et nous avons naïvement applaudi à cet arrimage sans comprendre les profonds motifs qui animaient son initiateur. Peut-on rester indéfiniment adolescent dans le concert des nations avec des relations figées qui nous sont dommageables au lieu de cibler nos relations saisons par saisons en fonction de nos intérêts du moment. Malheureusement, nous ne pouvons pas quitter le Franc CFA sans l’accord de la France. C’est pour contourner cette arnaque que Kadhafi avait mis le paquet pour la création de la monnaie unique africaine, parce que sur le plan juridique, une juridiction continentale prenant le dessus sur une autre nationale, la France n’aurait plus eu rien pour s’agripper et continuer de nous spolier. Aujourd’hui quoi faire ? Comment conquérir notre véritable indépendance devant cette situation ?

Jean-Paul Pougala

pougala@gmail.com 

(*) Jean-Paul Pougala est un Ecrivain Camerounais, Directeur de l’Institut d’Etudes Géostratégique et Professeur de Sociologie et Géopolitique à la Geneva School of Diplomacy de Genève en Suisse.

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Côte d’Ivoire : La « solutionneuse » défectueuse

Nous n’aurions jamais su de quoi il est capable si nous  ne l’avions pas vu à l’œuvre.  A partir de la génération de ceux qui étaient déjà étudiants en 1990, il faut être de mauvaise foi pour ne pas reconnaitre qu’il avait échoué à remettre la Côte d’ivoire sur les rails. Notre pays était déjà  en crise depuis bientôt 10 ans quand on a proposé Dramane Ouattara à Houphouët comme une « solutionneuse » de dernière génération.

Mais, dans tout marchandage, le jeu de la confrontation psychologique sur la valeur du produit se fait toujours au détriment de celui qui sait moins. Avec du recul, on peut dire que le président Houphouët Boigny a été dupé. On lui a vendu un matériel défaillant. La preuve en est qu’après quatre ans à la primature ivoirienne, la Côte d’Ivoire  a récolté une dévaluation, un coup d’Etat en 1999, une rébellion en 2002, une guerre comme solution pour vider un contentieux électoral en 2011 et la liste est loin d’être exhaustive. Quand bien même qu’ Houphouët  s’en rendît compte  après, bien avant, le piège était malheureusement trop fin pour lui, pour qu’il s’en défît.

Aujourd’hui, le même Dramane a réussi, à dégager (le terme est de lui-même) celui qui s’était mis a redresser le bateau ivoire.

Revoilà la «solutionneuse». A-t-elle eu le temps  de faire sa visite technique. La question est légitime, mais c’est la réponse qui est cruelle. La machine a un défaut de fabrication. Elle ne saurait changer sa manière de fonctionner.

La Côte d’Ivoire a recommencé à s’endetter plus que de raison. Selon des indiscrétions, nous allons commencer bientôt à rembourser les  400 millions d’euros ostentatoirement présentés comme un don de l’UE et de la France juste au lendemain de l’arrestation du Président Gbagbo. A cela, il faut ajouter la perte des effets de  l’initiative PPTE. Après six mois de gouvernance de l’attelage Dramane-Soro, nous avons perdu l’avantage de l’initiative PPTE est toujours repoussée aux calendes grecques. Ces deux hommes ont échoué. Et  ne comptez pas sur eux pour le reconnaitre.

A la prochaine dévaluation du franc CFA que les spécialistes jugent inévitables, vous les entendrez dire qu’ils ont fait en six mois ce que Laurent Gbagbo n’a pu faire en 10 ans. Ce qui dans l’absurde, n’est qu’une vérité de Lapalisse.

Joseph Marat, Quotidien Aujourd’hui

Djibouti : Quelle issue à la crise ?

Soldats américains et français de la Combined Task Force 150 (CTF-150) à Djibouti

A l’heure où la Corne d’Afrique est frappée de plein fouet de la pire sécheresse depuis 60 ans où 12 millions de personnes sont menacées de mort, Djibouti n’a rien perdu de sa superbe stratégique où se bousculent les soldats américains, français, depuis peu japonais et de navires de guerre de plusieurs autres Etats qui participent à la lutte contre la piraterie sur les côtes somaliennes.

Si toutes ces présences paient rubis sur l’ongle au président Guelleh qui a aménagé les caisses du Trésor dans sa résidence de Haramous, elles restent coupables de non assistance à une population en danger, parce qu’incapables d’enrayer la mort à petit feu qui frappe des habitants du Nord et du Sud-Ouest, sous embargo alimentaire et sanitaire draconien par le régime de Djibouti.

Ces habitants laisssés pour compte entendent les vacarmes assourdissants des canons qu’utilisent les militaires américains et français pour leur service. Ces présences étrangères, peuvent-elles cependant sauver le régime de Djibouti de l’implosion à cause de ses démons internes, de ses turpitudes, de ses dérives ?

Force est de constater que si le soutien des puissances étrangères peut ralentir momentanément la chute du régime (comme cela a été le cas lors de l’interposition française en 1992 qui a empêché la déroute militaire djiboutienne face à l’avancée du FRUD – Front pour la Restauration de l’Unité et la Démocratie), elle ne peut assurer la pérennité d’un groupe au pouvoir si ce dernier est profondément atteint.

Ce régime n’a pas pu amorcer une ouverture politique malgré deux accords de paix avec le FRUD. Guelleh a instrumentalisé les signataires du premier accord et a refusé d’appliquer le traité qu’il a signé en 2001 avec Ahmed Dini. Ce système n’a fait que se refermer sur luimême, évoluant comme son modèle somalien de Ziad Barré : du clanisme au caporalisme lignager pour échouer entre les mains du couple présidentiel.

Dès que le président Guelleh a entamé son deuxième mandat en 2005, on assiste à la montée en puissance de la première dame, Mme Kadra Haid, sur le plan politique, commercial et sécuritaire. Son frère Djama Haid gouverneur de la Banque nationale, contrôle les activités économiques du pays. Il accompagne le chef de l’Etat dans tous ses voyages officiels.

L’épouse du chef de l’Etat a mis en couple réglé le commerce : spoliant certains commerçants, confisquant les biens d’autres. Elle supervise aussi tout ce qui touche à la sécurité du pays. Ce rôle de plus en plus encombrant de la première dame, rappelle étrangement les agissements du couple tunisien Ben Ali-Leila Traboulsi. Pour ces raisons, ce deuxième mandat est apparu une éternité pour la population.

Hostilité quasi générale au troisième mandat du président Guelleh

C’est dans ce contexte que la volonté d’IOG de briguer un troisième mandat en tripatouillant la constitution en avril 2010 a suscité une hostilité sans précédente de la population. Le premier à faire dissidence en 2009 fut l’homme d’affaires Abdourahman Borré, artisan du rapprochement entre Djibouti et Dubaï.

En représailles, tous ses biens ont été confisqués en toute illégalité. Le parti national djiboutien d’Aden Robleh, membre de la coalition présidentielle a refusé de cautionner la révision constitutionnelle en mars 2010. Le PND perdra sa légalité en juin 2011.

La déclaration du chef d’Etat Djiboutien du 26 novembre 2010 selon laquelle « il y a toujours une alternative aux armes pour résoudre les différends politiques », et que « l’espoir sera à la sortie des urnes… » n’a pas été suivie d’effet lors de l’élection, qui fut une nouvelle mascarade. Un candidat alibi a été présenté (l’ancien Président du Conseil Constitutionnel Warsama Mohamed) moyennant finances.

Ce fut une élection pliée d’avance. Tout indiquait que le pouvoir ne voulait pas changer ses pratiques. Guelleh a nommé un proche à la présidence du Conseil constitutionnel en novembre 2009, pour se mettre à l’abri d’une surprise.

Le régime a expulsé l’organisme américain Democraty International (DI) qui suivait le déroulement des élections en mars 2011. Si le chef de l’Etat a révisé la constitution, ce n’était sûrement pas pour perdre les élections ou préparer une quelconque transition démocratique, mais au contraire pour se maintenir au pouvoir indéfiniment.

La population ne s’y est pas trompée : elle s’est exprimée par des manifestations dans tout le pays de janvier à mars 2011 contre le régime. Encouragée par les évènements de la Tunisie, une manifestation d’une ampleur sans précédent (40 000 personnes) s’est déroulée dans la capitale pour demander le départ de Guelleh.

Pris de court, le régime de Djibouti, impressionné par le caractère unitaire de la protestation, tordant le cou à la politique de division, a réagi violemment par des tirs à balles réelles : cinq morts, et des dizaines de blessés, arrestations massives (jusqu’à 400 personnes) et tortures. Plus grave, n’ayant qu’une confiance limitée en sa police et son armée, le chef de l’Etat a fait intervenir 500 policiers somaliens en formation à Djibouti pour réprimer les manifestants, provoquant les protestations des opposants.

Le premier ministre éthiopien Meles Zenawi a appelé le président Guelleh le soir du 18 février, pour l’assurer de son soutien. Autre conséquence, le pouvoir a interdit tout meeting légal de l’opposition, qui a été condamné par Human Rights Watch le 4 avril 2011.

Pour sa part, les habitants des campagnes où perdure un conflit larvé ont plus d’une fois rejeté le pouvoir de Gouled et de son neveu Guelleh. Dans ces conditions à quoi servent les élections dans ce pays ? Après le printemps des peuples arabes cela n’amuse même plus les dirigeants occidentaux, en tout cas ils sont obligés d’avoir les rires discrets.

Le chef de l’Etat, conscient que l’immense majorité de la population le rejette, n’hésite pas à introduire des ferments du chaos, comme Ziad l’avait fait en Somalie :

  • faire intervenir des policiers somaliens contre les manifestants pacifiques ;
  • distribuer 20 000 cartes électorales à des étrangers alors que plus de 100 000 citoyens djiboutiens sont privés de leurs droits civiques ;
  • blanchir l’argent de la piraterie investis dans l’immobilier ;
  • créer des affrontements entre différents quartiers sur des bases communautaires enfin, la politique de la terre brûlée menée dans les régions en guerre.

Violations massives et permanentes des Droits Humains

Le rapport de FIDH du 10 juillet 2010 est accablant à cet égard : « L’escalade de la répression à l’encontre des populations civiles opérée à Djibouti est le reflet d’un grave recul de l’espace démocratique dans ce pays. Sous prétexte de vouloir mettre un terme à la rébellion armée qui sévit dans certaines régions, en particulier dans le Nord, l’Armée nationale Djiboutienne (AND) procède à des actes de représailles à l’encontre de la population civile perçue comme soutenant directement les rebelles : une politique de la terre brûlée, des actes de torture et de mauvais traitements, des violences sexuelles, de même que des procédures illégales de refoulement de citoyens Djiboutiens vers l’Ethiopie seraient ainsi perpétrés dans la plus complète impunité par les éléments de l’armée régulière.

« Ces actes de violences s’inscrivent dans le contexte plus général d’un recul de l’espace démocratique à Djibouti et d’une atteinte quotidienne portée aux libertés individuelles.. Les atteintes à la liberté d’association (notamment des partis politiques d’opposition), les entraves aux activités menées par les défenseurs des droits de l’Homme, les atteintes aux libertés syndicales ou aux libertés d’information et d’expression sont monnaie courante »

La répression s’est encore accentuée en 2011.

Des dizaines de manifestants contre la pénurie d’eau et la coupure de l’électricité, et des dizaines de cheminots réclamants les arriérés de salaires ont été emprisonnés dans le centre de tri de Nagad à Djibouti, en mai et juin 2011.

L’armée a rassemblé autour de casernes (Margoita, Galela et Garabtissan) de nombreuses familles, pour servir de bouclier humain en cas d’attaque de rebelles du FRUD.

Ceux qui refusent sont réprimés et sont privés d’aide alimentaire en cette période de famine. La pratique de la torture est courante à Djbouti. Elle se poursuit en toute impunité depuis 35 ans. La gendarmerie et l’armée sont les principaux responsables.

La section de documentation et de recherche de la gendarmerie s’est particulièrement illustrée dans les tortures en ce premier semestre de 2011.

L’OMCT (Organisation mondiale contre la torture), l’ACAT (Action des chrétiens pour l’abolition de la torture) et l’ORDHD (Observatoire pour le respect des droits humains à Djibouti) ont dénoncé l’usage de la torture dans ce pays. La situation sociale n’a cessé de se dégrader ces dernières années.

Famine, crises sociales, pénurie d’eau

L’UNICEF dans un rapport de juin 2010 sur la pauvreté enfantine avait révélé que la majorité des enfants de Djibouti vivent dans une pauvreté « abjecte », qui les expose à des menaces de mort.

Aujourd’hui la famine menace 300 000 personnes en particulier des nomades qui ont perdu jusqu’à 80% de leur cheptel. « Depuis avril la situation se détériore. Le nombre des enfants victimes de malnutrition sévère augmente tous les jours », explique le coordinateur du programme de nutrition pour le Nord de Djibouti cité par l’AFP du 20 août 2011.

À ce facteur climatique s’ajoute dans ces zones la volonté du pouvoir d’utiliser la famine comme arme de destruction lente. Si les civils refusent de collaborer avec l’armée, ils sont privés d’aide alimentaire. La soif reste un problème récurrent pour ces régions. La pénurie d’eau affecte aussi la capitale.

Tentation d’un scénario à la Bahrein

Le FRUD se maintient dans le Nord et Sud-Ouest du pays, malgré les répressions, et en dépit de la présence des bases militaires étrangères.

Le régime craint par-dessus tout le renforcement du FRUD et développe plusieurs axes de lutte à son endroit : mise en cause de l’Erythrée, accusée de soutenir le FRUD ; le renforcement des liens sécuritaires entre Djibouti et l’Ethiopie (illustré par les patrouilles fréquentes de l’armée éthiopienne en territoire djiboutien où elle a arrêté au début août une douzaine d’éleveurs qui furent extradés à Djibouti où ils sont emprisonnés, accusés de soutenir le FRUD) ; arrestations des civils, de Mohamed Ahmed dit Jabha sympathisants, de membres du FRUD (dont le plus célèbre est Mohamed Jabha détenu depuis mai 2010 après avoir été torturé).

Cette crainte est aggravée par plusieurs défections au sein de l’armée, dont certains auraient rejoint les rangs de FRUD. Les partis politiques de l’opposition regroupés au sein de l’UAD et de l’UMD restent très combatifs malgré les harcèlements dont ils sont l’objet en permanence, pour les empêcher d’organiser de nouvelles manifestations contre le régime.

Hassan Amine, défenseur des Droits Humains et membre dirigeant du Parti djiboutien pour le développement est emprisonné avec sept autres personnes à la prison de Gabode, depuis le 1er août.

L’Appel du Mans à l’unité de l’opposition lancé le 7 mai 2011 par l’ensemble des forces de l’opposition et de la société civile djiboutienne en France sera-t-il entendu ? L’opposition sera-t-elle capable de rompre avec son mauvais génie de la division et rassembler ses forces éparses, pour tracer un nouvel horizon et proposer un récit qui parle à tous. La responsabilité de l’opposition est tellement importante dans cette étape de sortie de crise face aux agissements de Guelleh qui veut privilégier le chaos ou le scénario à la Bahrein en sollicitant l’intervention éthiopienne.

Pierre Sidy

Paru dans la revue « Aujourd’hui l’Afrique », N° 121 datée de Septembre 2011

LIBYE : Ah, la belle époque des colonies !

Le président du CNT, Moustafa Abdel Jalil, a récemment vanté les bienfaits de l’occupation italienne en Libye. Une relecture scandaleuse de l’Histoire. Le quotidien italien Il Manifesto s’en indigne.

Moustafa Abdel Jalil saluant le ministre de la Défense italien, Ignazio La Russa

La période du colonialisme italien fut une « ère de développement » pour la Libye, a déclaré Moustafa Abdel Jalil, le président du Conseil national de transition (CNT), le 8 octobre dernier, à l’occasion de la venue en Libye du ministre de la Défense italien, Ignazio La Russa [Peuple de la liberté, ancien sénateur du Mouvement social italien, parti néofasciste].

« Le colonialisme italien a construit des routes et des bâtiment magnifiques, à Tripoli, Derna et Benghazi. Il a introduit le développement agricole, des lois justes et des procès justes : cela, les Libyens le savent bien. » Une « relecture historique » très appréciée par le ministre La Russa : « L’histoire coloniale européenne, nous la connaissons bien, y compris avec ses zones d’ombre ; mais l’Italie a laissé un signe d’amitié. »

Réécrivons nos livres d’histoire, tant qu’on y est ! Si, en 1911, l’Italie a occupé la Libye avec un corps expéditionnaire de 100 000 hommes, elle l’a fait non pas par volonté d’expansionnisme, mais parce qu’en tant que nation civilisée elle voulait inaugurer dans ce pays africain une « ère de développement ». Si, juste après le débarquement, l’armée italienne a fusillé et pendu 5 000 Libyens et en a déporté des milliers d’autres, en réprimant dans le sang la première révolte populaire, elle l’a fait uniquement pour appliquer des « lois justes ». C’était pour imposer la légalité – et non pour écraser la résistance libyenne – que la moitié de la population de la Cyrénaïque (soit environ 100 000 personnes) a été déportée en 1930 dans une dizaine de camps de concentration, tandis que l’aviation italienne bombardait le reste des villages avec des armes chimiques et que la région était fermée par des fils barbelés sur une longueur de 270 km. Et, quand le chef de la résistance, Omar Al-Mokhtar, a été capturé, en 1931, il a été soumis à un « procès juste » : sa condamnation à être pendu était donc légitime.

D’après Jalil, ces « magnifiques routes et bâtiments » ont été construits par l’Italie fasciste pour le bien-être des Libyens. Et, si les autorités coloniales ont confisqué les terres les plus fertiles (environ 900 000 hectares) en reléguant la population vers des terres arides, cela a été fait non pas pour donner ces terres aux colons italiens, mais pour favoriser le développement agricole de la Libye. Le message politique est clair : le gouvernement qu’il préside assurera à la Libye une nouvelle « ère de développement ». Comme celle qu’annonça Mussolini en 1937, quand, sur un cheval blanc, au sommet d’une colline, il leva au ciel son épée en se proclamant le « protecteur de l’islam ».

Manlio Dinucci

http://www.ilmanifesto.it/

Sékou Touré ou l’apogée du patriotisme africain

Je vous propose un article paru dans le Courrier d’Abidjan de Mars 2007.

Un peuple qui ne connaît pas son histoire est condamné à se répéter. Les patriotes africains qui sont aujourd’hui encore confrontés à leurs maîtres de toujours pour la récurrente problématique de leur autodétermination devraient connaître leur histoire. Ils devraient revisiter, avec leurs propres yeux et leurs propres consciences, les différents héros de la Résistance africaine, que les vainqueurs d’hier ont traîné dans la boue.

Les patriotes africains d’aujourd’hui devraient s’atteler à construire un pont historique reliant les dignes fils d’Afrique d’hier à ceux d’aujourd’hui, pour donner un sens et un mouvement à leur lutte historique.

‘EST pour cela que je salue du fond du cœur l’initiative du Palais de la Culture d’Abidjan, qui a décidé d’ouvrir sa saison culturelle 2007 en nous faisant redécouvrir un authentique fils de l’Afrique digne de tous les temps : Ahmed Sékou Touré, président de la République de Guinée de 1958 à 1984.

Malgré tous les enseignements que j’ai personnellement tiré de la crise ivoirienne, malgré la méfiance logique et lucide que j’ai acquise vis-à-vis de l’histoire dite officielle, j’ai découvert à ma grande surprise qu’un peu de la boue dont l’Occident avait couvert Sékou Touré était restée dans un coin de ma tête. Je suis sorti du Palais de la culture transformé, ébloui par la lumière de la vérité sur un authentique héros de l’Afrique digne. Comme le disait Sékou Touré lui-même : « La Vérité n’est jamais isolée » (en réponse à un journaliste français toujours les mêmes qui évoquait son prétendu isolement international).

J’ajouterai que la Vérité est aussi intemporelle, car les propos que j’ai entendu le Président Sékou Touré tenir dans un documentaire datant de plusieurs dizaines d’années m’ont semblé d’une surprenante actualité. Et l’homme lui-même était si élégant, si éloquent et si pétri de culture qu’on en arrive même à se demander si le patriotisme africain n’avait pas perdu en qualité au fil des années !

Finie l’extase, venons-en aux faits. Qu’ai-je découvert cet après midi du jeudi 11 janvier 2007 au Ciné club du Palais de la Culture et qui m’a tant émerveillé ?

1. La démythification du Général de Gaulle

Quand Sékou Touré reçoit le Général de Gaulle le 25 Août 1958, ce dernier est déjà une légende vivante aussi bien en France que dans tout l’espace francophone sous influence française. Vénéré par les chefs d’Etat et accueilli dans la ferveur populaire du Tchad à la Côte d’Ivoire en passant par Madagascar et le Congo Brazzaville, le général de Gaulle ne s’attend pas du tout à tomber sur un Sékou Touré absolument décomplexé, qui l’accueil en « collègue » comme il le dit lui-même. Mais l’accueil à Conakry recèle une autre particularité que nous révélera notre guide culturel du jour (Sidiki Bakaba) : tout au long du chemin qui mène de l’aéroport le Président Sékou Touré avait fait mettre en scène tous les crimes contre l’humanité dont la France s’était rendu coupable de l’esclavage à la colonisation (en lieu et place des danses et autres festivités folkloriques servies ailleurs). Sans oublier le discours qu’il lui tient, dans lequel il lui rappelle qu’en tant que héros d’un peuple qui a souffert d’une occupation (et qui a bénéficié de l’aide des Africains pour se libérer), il était bien placé pour comprendre le désir de liberté des Africains. S’en suivit donc le « NON », un « NON » d’autant plus retentissant et historique qu’il a été adressé à l’homme du « NON » en France ! Le petit fils de l’Almamy Samory Touré explique une vingtaine d’années plus tard dans le documentaire que son histoire et son éducation lui interdisait de se soumettre docilement à un autre homme, fut-il un colon et fut-il le général de Gaulle lui-même en personne. « Un homme qui a aimé la Vérité et l’a pratiquée ; un homme qui n’a eu peur que de Dieu et du peuple, mais pas des autres hommes ! », voilà ce qu’a répondu Sékou Touré à la dernière question du journaliste à la fin du premier des trois documentaires que nous avons visionnés ce jeudi.

2. Le combat pour la Vérité, la réciprocité, et l’universalité

Quand on s’interroge profondément sur le destin médiatique et occidento-historique de Sékou Touré (ce que je faisais dans cette salle du Palais de la Culture pendant que passaient les documentaires sur sa vie), on peut se poser une question : Pourquoi l’histoire occidental et les médias dominants voudraient-ils nous faire croire que, comme par hasard, celui des fils de l’Afrique qui s’est montré le plus digne lors de la campagne du général de Gaulle pour sa fameuse Communauté, s’est avéré être un sale dictateur sanguinaire et paranoïaque ?

La vérité, c’est que dès que Sékou Touré a dit son oh combien courageux « NON », la machine coloniale française s’est déchaîné contre lui pour prouver une chose : qu’il n’a aucun salut en dehors de la soumission et de la docilité pour les Africains ! Les Français ne partent donc pas gentiment comme l’avait promis le général de Gaulle lors de sa campagne ; ils partent en sabotant toutes les infrastructures et tout le matériel qui existaient en Guinée à l’époque. Mais ils ne se sont pas contentés que de ça. Ils ont aussi en permanence fomenté des coups d’Etat en finançant et en armant les esclaves mentaux et autres collabos de la Guinée ou de son voisinage. Ensuite, comme dans la crise ivoirienne aujourd’hui, ils ont utilisé leurs puissants médias pour faire passer les assassins et les criminelles pour des victimes angéliques, et le Président Sékou Touré pour le bourreau, le sanguinaire, le dictateur, le paranoïaque ! Toujours faire passer le vice pour la vertu et vice-versa ! Sékou traité hier comme Mugabe, Kagame, Gbagbo sont traités aujourd’hui ! ! !

Mais ce que les documentaires montrent, c’est le combat héroïque de Sékou Touré pour la vérité, la réciprocité et l’universalité des jugements et des concepts. Extrait.

M. le président, on dit qu’il y a des prisonniers politiques en Guinée. Oui ou non y a-t-il des prisonniers politiques ?

Ce ne sont pas des prisonniers politiques les mercenaires qui ont été arrêtés à la suite d’une agression dont nous avons été victimes. J’appelle prisonnier politique, un homme qui par écrit, par parole, pose, et de façon contradictoire avec le régime administrant le pays, les problèmes du pays. J’appelle cela délit d’opinion si cet homme était inquiété. Mais celui qui est allé à l’extérieur, se mettre au service de l’impérialisme, s’enrôler, subir des préparations militaires, emprunter des bateaux étrangers, venir dans son propre pays, avec les armes et les munitions pour assassiner les hommes de son pays, et nous avons eu 360 victimes, ces hommes-là ne sont pas des prisonniers politiques. Ils n’ont qu’à répéter demain leur forfaiture, le peuple de Guinée leur prouvera qu’il est un peuple conscient et résolu dans la défense de sa liberté et de sa souveraineté. Sur ce plan, je n’ai de compte à rendre à personne qu’à mon peuple. Et vous savez, le peuple sait quelle est sa position à l’égard de son régime.

M. le président, pour donner peut-être plus de poids à ce que vous venez de dire, permettrez-vous à une organisation internationale, comme la Croix rouge, de venir ici, chez vous, constater ?

La Croix rouge peut venir à tout moment. D’abord, nous ne sommes pas membres mais je l’accepte pour faire le démenti aux menteurs qui en France écrivent ou parlent. Pas seulement la Croix rouge, tous ceux qui n’aiment pas la Guinée, mais pourvu qu’ils puissent vous dire la vérité, sont autorisés à venir en Guinée, circuler dans tous le pays. S’ils veulent visiter les prisons, qu’ils les visitent.

La Croix rouge internationale

Vous pouvez prendre n’importe quelle organisation, de votre préférence.

M. le président, autre problème épineux auquel vous vous attendez bien sûr, celui des Français qui ont disparu en Guinée. Comptez-vous, lors de ce voyage officiel, donner des assurances aux familles qui attendent en France, en tout cas c’est ce qu’elles disent, la vérité sur cette affaire ?

Je ne connais aucun Français qui ait perdu la vie en Guinée. Je connais des ministres, des ambassadeurs guinéens qui se sont vendus aux puissances étrangères…

Qui avaient la double nationalité

Mais s’ils ont la double nationalité, c’est leur affaire. Pour moi, ce ne sont pas des Français, ce sont des Guinéens. Ils ont épousé des citoyennes françaises ; ils ont eu ainsi la double nationalité par rapport à votre législation. Mais pour moi, ce sont des Guinéens. Ils ont été élus députés comme Guinéens. Ils sont membres du gouvernement en titre parce qu’ils sont Guinéens. Et les comptes à l’extérieur qu’on leur a ouverts, les dollars, les francs français, les deutschemark qui tombaient à leur compte sont de la trahison. C’est une forfaiture qu’ils ont commise, ceux-là. Et la France que je connais, le peuple français que je connais ne peut pas soutenir la forfaiture et les auteurs de crime à l’endroit du peuple qui les a engendrés.

M. le président, la France ne veut pas se mêler de politique. Elle demande tout simplement, ou plutôt les familles demandent qu’est-ce qui leur est arrivé ? Est-ce que vous pouvez répondre à cette question ?

Je pose une question. Je suppose que ma fille épouse un Français. Que ce Français soit ministre, ambassadeur, officier supérieur ou simple ouvrier et qu’il porte atteinte à la sécurité de la France, qu’il trahisse sa nation. Qu’il est finalement condamné par les juridictions françaises. Ai-je moi un compte à demander au gouvernement français s’agissant de ce Français. J’ai trop de respect pour le peuple français et le gouvernement français, et je ne m’amuserai jamais à poser une telle question au gouvernement français.

M. le président, si je vous comprends bien sur cette affaire, ces huit Français …

Huit Guinéens. Ils sont Français pour vous. Dites les huit Guinéens. Ils ont été condamnés par le peuple guinéen et exécutés. Et vous ? Voyez Historia n°36 intitulé : « Les français contre les Français ». L’auteur de l’article se félicitait que 17 communards aient été exécutés par le peuple parce que ceux-là incarnaient la trahison vis-à-vis de leur patrie, la France. Il se félicitait que le peuple français, patriote qu’il est, ait réglé le compte à la plupart des traîtres. 110 000 traîtres ont été directement jugés, exécutés par le peuple. Alors vous croyez que la logique c’est pour la France ? La logique n’existe pas pour l’Afrique, le sentiment patriotique n’existe pas pour la Guinée ? Je ne voudrais pas répondre à cette question. Nous voulons faire l’amitié. Tenons compte de l’identité et aussi de la différence. L’identité, notre commune volonté à coopérer sur la base de l’égalité dans l’intérêt de la France et de la Guinée. La différence, je suis Guinéen, vous êtes Français.

M. le président, on dit qu’une page est tournée entre la France et la Guinée. Est-ce que c’est vraiment votre sentiment ?

C’est ma volonté. C’est mon espoir. Chez nous, c’est tourné. Mais puisqu’on parle toujours de huit Français, des Guinéens traîtres, je me demande maintenant si la page est encore tournée en France ou si vous êtes toujours en train de relire les pages du passé, des erreurs du passé que vous avez commises en notre endroit. Ce n’est pas nous qui avons commis des erreurs à l’égard de la France. C’est la France qui a commis des erreurs en notre endroit. Et, je suis sûr que si le peuple français savait les dessous de cette affaire d’agression, eh bien, il donnerait nettement raison à la position guinéenne parce que je connais la logique qui sous-tend les activités du peuple français.

Pas tous.

Et j’estime qu’un parti socialiste doit se réclamer du peuple français, incarner les valeurs morales, idéologiques et historiques du peuple français, défendre la vérité historique et la vérité sociale de la France. C’est pourquoi je garde l’espoir, pour moi, que la page est tournée. Et qu’on ne me fasse pas revenir sur ce triste passé.

M. le président, quand les journaux, les livres d’histoire disent : Sékou Touré est l’un des grands leaders révolutionnaires. Est-ce que vous acceptez ce jugement historique sur vous ?

Je laisse à chacun le soin d’apprécier ce qu’il voit. Mais ma vocation est de faire la révolution avec mon peuple et pour mon peuple. Ma volonté est de demeurer serviteur de mon peuple. Entre l’être et l’avoir, j’ai choisi l’être. L’identité, la personnalité que je voudrais confondre avec la vérité et la justice dans toutes les attitudes.

Quelle image de vous aimeriez-vous que l’histoire colporte ?

C’est de dire que c’était un homme qui a été au service de son peuple. Un homme qui a aimé la vérité et l’a pratiquée. Un homme qui n’a eu peur que de Dieu et du peuple, mais pas des autres hommes.]

Voici l’homme que j’ai découvert ce jeudi 11 janvier 2007 ! Et là, vous n’avez là qu’une toute petite partie de l’histoire !

Si notre Afrique n’était pas si remplie de complexés et d’esclaves mentaux, Sékou Touré serait aujourd’hui l’équivalent, dans notre mémoire et dans nos esprits, de ce que de Gaulle représente pour les Français. Il est le premier des temps modernes à avoir dit « NON ». Il a même dit « NON » à l’homme devenu célèbre pour avoir dit « Non ». Il s’est voulu son égal. Moi, je pense même que, de mon point de vue, du point de vue africain, qu’il est aujourd’hui son supérieur ! Cet homme-là mérite d’être connu et réhabilité.

(N.B : Heureusement, un site Internet existe aujourd’hui sur Sékou Touré :

www.sekoutoure.com).

Sylvestre Konin (sylvestre_konin@yahoo.fr)

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Les « indignés » : origines, fonctions et impacts sociaux

Le philosophe, s’il a forgé son esprit dans la lecture, et l’enseignement des Anciens ne peut se borner à condamner par principe les courants minoritaires. Somme toute, depuis Socrate, la majorité peut avoir, et a souvent, tort. Pourtant, ne repoussons pas la démocratie qui, comme le disait Friedrich August von Hayek au sujet du capitalisme, n’est pas le meilleur des systèmes mais est, probablement, le moins préjudiciable à l’Homme (ou tend à le devenir à force d’adaptations, forcément catallactiques, aux attentes permanentes des individus qui le composent).

Le titre du présent article se veut, volontairement, équivoque. La raison en est assez simple : la situation portée à l’analyse est d’une complexité rare, mais n’en demeure pas moins réductible en deux grands groupes, complémentaires, au sein desquels seront rangées les données. D’une part, ce qui se voit (analyse factuelle -la situation-), et de l’autre ce qui ne se voit pas (analyse déductive et spéculative –les raisons sociales et anthropologiques de pareils mouvements).

Ce qui se voit.

Interrogés par la foule, croissante, des journalistes présents à leurs cotés, les indignés, au départ cantonnés à l’Europe, puis au monde, répondent, dans leur grande majorité, à un besoin : contre la Crise et la finance mondiale. L’idée n’est pas mauvaise ; nul système n’étant parfait et tous étant perfectibles. La méthode, quant à elle, peut prêter à confusion quant aux finalités réelles de pareils mouvements ; alors qu’une majorité défile dans les rues d’un nombre toujours plus important de pays, une minorité violente, souvent anarchiste, saccage et pille ce qu’elle considère comme étant les symboles du pouvoir capitaliste (à Rome, les manifestants ont détruit sans distinction banques, restaurants fast-food, …). Il faut donc souligner, en guise de tris liminaire, la distinction entre les manifestants spontanés (ceux qui rejoignent le mouvement sans préalable organisé : ils apprennent qu’une manifestation est organisée dans leur ville et décident de s’y rendre) et les manifestants organisés (lesquels appartiennent souvent à des syndicats révolutionnaires, des groupuscules politisés voire des cellules actives à finalité insurrectionnelle).

Ce qui ne se voit pas.

La partie politisée, minoritaire, est mise de coté dans cette analyse. Un marxiste dont la pensée politique présuppose une révolution, au sein du mouvement des indignés, doit être écarté de notre propos. Il n’a pas pensé, organisé, puis engendré les rassemblements. De plus, sa structure intellectuelle est déjà connue ; le système social (au sens d’ensemble de valeurs et de codes propres à son groupe d’appropriation mimétique -celui dont il se réclame, dont il a assimilé les usages sociaux pour l’intégrer et y être reconnu-) qui l’a engendrée ne concerne pas le cadre de la présente lecture. Nous devons nous borner aux citoyens qui, spontanément, se sont joints aux cortèges des manifestants voire qui ont participé, spontanément encore, à des actions à vocation symbolique (songeons à l’occupation de Wall Street, aux Etats-Unis par exemple).

Le caractère spontané de pareil mouvement est intéressant et fait écho à un auteur (Gianbattista Vico) qui, en 1854, écrivait qu’homo non intelligendo fit omnia (« L’Homme est devenu ce qu’il est sans comprendre ce qui se passait »). Ce fragment de pensée, même s’il ne faut pas oublier que nulle idée n’est jamais neutre et que sa compréhension passe, impérativement, par la nécessité de la replacer dans le système dont elle provient (Emile Bréhier, Histoire de la Philosophie), met en exergue l’existence de deux grandes strates d’échanges catallactiques au sein des sociétés humaines (catallaxie : par les échanges continuels de l’Homme avec ses semblables, par ses choix individuels, lesquels peuvent aboutir soit à des institutions, des pratiques partagées par un groupe social, soit orienter les choix des autres, les individus forment une sorte de réseau. Ce réseau est appelé, ici, réseau d’échanges catallactiques).

La première, la plus immédiatement perceptible, est celle qui permet aux indignés de se définir par opposition à un système financier et bancaire qu’ils rejettent. Or, il n’est pas possible de s’opposer à un système vague, à un ensemble de notions, tout en affirmant une identité propre, ou évolutive. Ainsi, l’impératif définitionnel individuel doit être ancré dans une approche collective restreinte : ils sont un nouveau groupe, le groupe des indignés. La seconde, plus diffuse mais présente en chacun, est composée d’un ensemble de traits « humains », la sagesse des temps, lesquels peuvent participer à la composition de l’Ethique, par exemple (comme le respect de la vie ; sa transgression ayant vocation sacrificielle, de la peine de la mort institutionnalisée par la Justice à des rapports purement religieux).

L’identité de ce collectif spontané, en tant que nouveau groupe social, même temporaire, et créé involontairement par la somme des individualités opposée à une identité autre assez floue (l’idée que les sociétés humaines ont en général du système bancaire et financier) présupposait une crise profonde ébranlant non pas une mais des sociétés différentes, tant socialement que géographiquement placées. L’érection de ce nouveau modèle de personne est la conséquence de la cassure, du clivage intellectuel, traditionnel entre les pro-mondialisation et les contra-mondialisation. L’indigné spontané n’est pas le hippie alter-mondialiste que l’on se plait à présenter durant les journaux télévisés ni le révolutionnaire à la petite semaine qui rêve d’un nouveau printemps des peuples version maoïste ; il est, en terme d’images sociales, tout un chacun, et personne en même temps, du père de famille craignant pour l’avenir de sa famille s’il devait perdre son travail en passant par le jeune engagé en politique qui ne trouve plus dans l’échange catallactique les échos structurels lui permettant de se construire (la personne en construction n’apprend pas par l’appropriation directe de règles sociales ; elle ne reçoit pas, par exemple, de « code de bonne conduite sociale » mais capte, par l’observation inconsciente des comportements qui l’entourent, les manifestations de ses codes, d’où l’idée d’écho structurel).

Vient donc se rajouter, grâce à la Crise mondiale, une image nouvelle dans l’exemplier d’appropriation à finalité structurante de l’esprit humain : le mauvais financier responsable de tous les maux. Il n’est pas ici question de dénigrer la finance mondiale, ce serait ridicule et hors de propos. Le mauvais financier, d’ailleurs, n’est pas une personne ; il n’a ni nom ni visage. Il n’est qu’un flou, une ombre sociale dont les contours, vagues, se dessinent dans un imaginaire particulier (un presque-inconscient collectif) partagé par un nombre croissant d’individus. Par l’échange permanent d’informations, via les média, les réseaux sociaux, les voies traditionnelles de communication, le tout formant une partie de la catallaxie, les humains ont engendré ce masque monstrueux, cette persona mystique (le terme persona désigne, en latin, le masque et par extension sémantique la personnalité juridique). Il est, pour un temps, celui qui va canaliser la haine et les responsabilités d’une classe politique souvent plus irresponsable que respectueuse des générations futures (crise de la dette publique, beaucoup plus nuisible aux Peuples que les emprunts consentis par des banques souvent sous contrôle étatique). Les frustrations individuelles, les craintes partagées d’un avenir compromis, la peur croissante en la montée de la pauvreté par un ralentissement d’une économie dont des pans entiers pourraient bien s’écrouler, le tout sur fond de méconnaissance du système entretenue par ceux qui en profitent, voici le terreau favorable à un phénomène bien connu des anthropologues girardiens : la victimisation d’un coupable présumé aboutissant à l’avènement d’un bouc-émissaire.

Et c’est contre ce guignol social, cette projection de nos peurs et de nos craintes, que se dressent les indignés spontanés. Pourtant, leur rôle anthropologique dépasse celui des révolutionnaires à qui plusieurs historiens trouvent des utilités ; nous sommes loin de Don Quichotte pourchassant des moulins et tentant d’y découvrir des géants sous les ailes de toile. L’indigné est le fruit d’un processus social qui lui échappe ; il est le thermomètre d’une structure spontanée déréglée par des interventions nuisibles, qu’elles soient le fruit de la haine du libre-échange prôné dans les Ecoles, ou la désinformation politique cherchant à maximiser son potentiel électoral.

S’il faut pacifier la minorité violente par des moyens coercitifs, il faut laisser les indignés spontanés s’exprimer et porter, à leur tour, les pierres sociales que l’on aurait attachées, dans un temps biblique, au bouc-émissaire historique avant de le forcer à aller mourir dans le désert.

Aux alter-mondialistes de voir dans l’augmentation des protestations populaires la fin d’une époque ou la mort d’un système. Il faut répondre par un sourire amusé, comme on pardonne à un enfant de ne pas saisir la réalité des adultes. Eux aussi sont les artefacts d’une pensée générale, hors d’atteinte, et de manipulations souvent politiques ou à finalités politiciennes. Par ces biais sociaux, le système généralisé, consubstantiel à des milliards d’individus aux choix différents, à la temporalité décalée, et aux finalités individuelles ou d’un caractère collectif restreint, assure sa pérennité et ses évolutions. Tout comme la fièvre est un moyen de soigner le corps, les indignés spontanés sont une agitation temporaire, naturelle, et profitable. Pourtant, il ne faut pas diminuer la portée de leur message, socialement incontournable : les peuples veulent savoir, ils veulent comprendre ; ils ne condamnent pas tant le système que ceux qui entretiennent les murs les privant de liberté. Ô peuples libres, n’oubliez pas que les Gouvernements prophètes et les leaders charismatiques sont légion ; n’oubliez pas que rien ne pousse dans la haine. N’exigeons qu’une chose de nos hommes et femmes politiques : la transparence parfaite.

Nicolas Madelénat di Florio

Nicolas Madelénat di Florio est Philosophe, Chercheur-associé au CREEADP, Faculté de Droit et de Science Politique, Université Paul Cézanne, Aix-en-Provence