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Conférence de Durban, une nouvelle « conférence des pollueurs » ?

Entretien avec Patrick Bond

Evelyune Huytebroeck

Pour vous, quels sont les principaux enjeux de la prochaine conférence internationale sur le climat à Durban ?

Patrick Bond : La COP-17 a une tâche impossible : faire semblant que le processus de négociation de l’ONU puisse mener à une véritable solution face à la crise climatique. Cela est pourtant impossible. L’équilibre des forces en présence est défavorable et il ne va pas s’améliorer. Les Etats-Unis, avec leurs alliés comme le Canada, vont même saboter les objectifs limités de réduction des émissions, en particulier en empêchant une nouvelle période d’engagements contraignants dans le cadre du protocole de Kyoto. Avec d’autres pays riches, les Etats-Unis vont faire obstacle à ce que le Fonds Vert pour le Climat soit suffisamment pourvu. Des fonds qui, dans un monde plus juste, permettraient au Nord de payer la dette climatique contractée auprès du Sud. Au lieu de cela, le deal qui devrait se faire à Durban aura pour objectif de stimuler les marchés du carbone, pourtant en crise, afin qu’ils servent de source de revenus, et de jeter les bases du financement des fausses solutions, sans qu’aucun des maigres financements existants ne parviennent aux populations les plus durement touchées par les dérèglements climatiques. C’est pourquoi nous décrivons la COP comme une « Conférence des Pollueurs ».

En quoi les luttes actuelles menées en Afrique du Sud par les mouvements pour la justice climatique s’articulent avec celles menées dans les négociations internationales ?

Patrick Bond : En plus d’exiger un million d’emplois verts et une transition juste pour sortir d’une économie dépendante des combustibles fossiles, la principale question liée au climat portée par les militants sud-africains est l’accès à l’électricité et l’approvisionnement en eau. Ces trois dernières années, le prix de l’électricité a augmenté de 130 % en raison de la décision prise par la société sud-africaine Eskom de construire les troisième et quatrième plus importantes centrales au charbon de la planète. Les systèmes d’approvisionnement en eau sont déjà en train de s’effondrer, même à Durban, réputé pour avoir le meilleur système d’Afrique. Bientôt nous verrons également des événements météorologiques plus extrêmes, une montée du niveau des mers, des famines et des réfugiés climatiques qui vont mettre à l’épreuve les capacités de réaction des populations. Ce sont par ces indicateurs, révélateurs de contraintes nouvelles, que les personnes vont se rendre compte que lutter pour un climat stabilisé relève d’un processus unificateur permettant d’améliorer leur vie immédiate, si nous relions tous ces enjeux de manière adéquate.

La France vient d’accueillir le sommet du G20. Quel bilan en tirez-vous et quels sont les liens avec la Conférence sur le climat de Durban ?

Patrick Bond : La Banque Mondiale a présenté à Cannes une stratégie pour sauver le commerce du carbone, basé sur de nouvelles subventions. Les pays du Nord et leurs politiques d’austérité ont été secoués par la puissance de la résistance populaire grecque et ont considéré, par l’intermédiaire de Nicolas Sarkozy et Angela Merkel, qu’il n’y avait pas d’option démocratique. Le G20 a confié au FMI le pouvoir d’exiger des coupes encore plus brutales dans les niveaux de vie. Et ce avec l’aval de Pravin Gordhan, ministre des Finances d’Afrique du Sud, qui a appelé Christine Lagarde à être « dure » (nasty) envers les peuples d’Europe du Sud. Tout cela indique une volonté assez désespérée d’imposer des solutions néolibérales pour tenter de régler les problèmes. Une résistance bien plus forte sera donc nécessaire, d’autant que les crises économiques et environnementales sont forcément liées.

Les dérèglements climatiques actuels sont principalement dus aux émissions de GES des pays du Nord. Qu’attendez-vous des mouvements pour la justice climatique de ces pays, et, plus globalement, des populations, afin d’agir contre les dérèglements climatiques ?

Le Nord doit payer sa dette climatique, complètement. De sorte que celles et ceux qui sont touchés dans le Sud perçoivent une compensation directe, et pas par l’intermédiaire des tyrans locaux. Je pense que les élites des pays comme l’Afrique du Sud qui se trouvent parmi les 1 % plus gros émetteurs de carbone, moi y compris, devraient supporter un fardeau plus lourd. Les pays du Nord doivent également s’engager à des réductions d’émissions de GES spectaculaires et s’engager dans un urgent projet de transformation, semblable en portée, mais pas en direction, que celui entrepris sous Roosevelt lorsque les Américains sont entrés dans la Seconde Guerre mondiale. Pour ceux qui ne s’impliqueraient pas, comme les politiciens et les agences à Washington, New York, Ottawa, Londres, Bruxelles, Moscou, Pékin et ailleurs, le mandat de la Cour pénale internationale devrait alors être élargi pour y inclure un tribunal climatique. Nous aurons aussi besoin d’une stratégie à long terme pour imposer des sanctions sur les marchandises provenant de pays comme les États-Unis. En attendant, il fait sens pour les activistes de protester contre leurs délégués, soit ici à Durban lors de la COP, ou même avant qu’ils ne quittent leur pays. Pourquoi ne pas bloquer leur route fin novembre afin de marquer le coup et affirmer clairement que le monde en a marre de la Conférence des Pollueurs ? Il est temps pour la mouvance s’activant pour la justice climatique de reprendre la main et de montrer la voie possible pour de véritables réductions d’émissions, la reconnaissance de la dette climatique, une transition juste et toutes les autres exigences si bien définies à Cochabamba en avril 2010.

Propos recueillis par Alter-Echos

* Patrick Bond est économiste et professeur à l’université de KwaZulu-Natal. Il est impliqué dans le mouvement pour la justice climatique et est récent co-auteur de Climate Change, Carbon Trading and Civil Society.

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Le double « coup » économique et diplomatique de l’aide des « Brics » à l’Europe

Les pays du BRICS, anciens pauvres, au secours de l’économie européenne ?

A l’initiative du Brésil, les « Brics » vont se réunir ce jeudi à Washington, en marge de la réunion du Fonds monétaire international (FMI), afin de discuter des possibilités qui s’offrent à eux pour venir en aide à l’Europe.

A l’initiative du Brésil, les cinq « Brics » (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) vont se réunir ce jeudi à Washington, en marge de la réunion du Fonds monétaire international (FMI). Ils discuteront des possibilités qui s’offrent à eux pour venir en aide à l’Europe, et le Brésil tentera de convaincre ses partenaires émergents qu’il s’agit d’une opération « gagnant-gagnant ». Pour les émergents, le bénéfice de « sauver l’Europe » apparaît doublement intéressant.

D’un côté, ils minimisent les risques de défaut de paiement des pays périphériques (même si ce sera peut-être trop tard pour la Grèce), ce qui éviterait un séisme mondial qui les toucherait forcément.

Diplomatiquement, le « coup » serait éclatant : une confirmation du fait que les Brics sont devenus en une décennie des acteurs majeurs de l’économie mondiale. Par un cruel retournement de l’histoire, ce sont les pays qui hier bénéficiaient de l’aide internationale qui doivent voler au secours des pays « riches ». La presse brésilienne, mais aussi mondiale, ne manque pas de souligner l’ironie de la situation. Il y a à peine neuf ans, en 2002, le Brésil recevait 30 milliards de dollars d’aide d’urgence de la part du FMI…

Contribuer davantage au FMI

Les discussions de jeudi porteront donc sur deux axes : un possible investissement dans les obligations souveraines les plus en danger de la zone euro (Espagne, Italie, Portugal, Irlande), et une augmentation de la contribution des Brics au FMI. Le Brésil est d’ailleurs déjà actif sur le marché européen de la dette souveraine : il a acheté des obligations via le Fonds européen de stabilité financière (FESF). Néanmoins, les deux propositions suscitent de la méfiance de la part des quatre autre pays, moins enclins à voler au secours de l’Europe. Le rachat d’obligations européennes peut être risqué en cas de défaut de paiement. Quant à l’augmentation de la quote-part de ces pays au FMI, la Chine et l’Inde semblent peu enclins à contribuer davantage à une institution dans laquelle ils s’estiment sous-représentés…

Les obstacles sont donc nombreux sur la route d’une aide des BRICS à l’Europe. Cette proposition du Brésil fait ressortir leur plus grande faiblesse : leur incapacité chronique à conjuguer leurs intérêts. Trop éloignés géographiquement, trop différents, les « Brics » ne partagent que l’énormité de leur croissance et leur appartenance à un même groupe de pays (le terme « Bric » a été inventé par Goldman Sachs en 2001). Ils avaient montré les limites de leur coopération diplomatique au sujet de la succession de Dominique Strauss-Kahn au FMI.

Sylvain Rolland

Lu sur La Tribune