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Le pragmatisme russe face aux révolutions arabes

Le souffle de la révolution arabe s’est abattu en mars sur la Syrie, et avec lui, la répression du gouvernement Al Assad : selon des ONG syriennes, 1 300 civils et plus de 300 militaires ont trouvé la mort depuis le début de la contestation du pouvoir, et 9000 réfugiés ont rejoint la Turquie. Les pays occidentaux, qui sont d’abord restés passifs, militent désormais pour une résolution de l’ONU qui pourrait donner voie à une enquête pour crime contre l’humanité et éventuellement, des sanctions et une intervention armée. La Russie, tout comme la Chine, y est farouchement opposée et dispose d’un droit de veto dont elle compte se servir.

Evgeny Satanovskiy, président de l’Institut des études sur le Proche-Orient, explique au courrierderussie.com la position de la Russie en Syrie et au Proche-Orient.

Les « alliés » n’existent pas

« La Russie n’a pas d’allié, comme aucun autre Etat d’ailleurs : ceux qui le pensent se font des illusions. Si on prend l’exemple de la France, à la question : la Turquie est-elle l’alliée de Sarkozy, la réponse dépend évidemment de son admission à l’Union Européenne !

La politique russe au Moyen-Orient est simple, et plutôt linéaire : elle fait preuve de prudence et de pragmatisme. La Russie entretient la même relation avec la Syrie qu’avec le reste du monde, et cela vaut pour la Chine, Israël, l’Iran, l’Union européenne…

Quant à savoir si la Syrie est un partenaire sérieux de la Russie, la réponse est non : le commerce avec la Turquie y est 10 fois plus important, et il en est de même pour l’Europe. La Syrie se situe dans les échanges avec la Russie au même niveau qu’Israël, et si coopérer avec l’état hébreux est nécessaire à la modernisation de la Russie, car Israël contient plus d’un million de russophones, ce n’est pas le cas de la Syrie. Avoir de bonnes relations avec elle est important pour des diplomates qui veulent faire carrière dans la région, et à la rigueur, pour les vendeurs d’armes. Mais ce sont des intérêts privés qui sont défendus ici, non pas des intérêts nationaux.

L’Europe se prend pour l’URSS

En fait, c’est la première fois que la Russie a l’occasion de donner une possibilité à l’ONU de ne pas agir en idiot collectif : les bêtises que l’Occident fait en Libye, en Egypte et en Tunisie vont leur coûter très cher. Si la France est réellement dirigée par Sarkozy et non plus par Napoléon, il ne faut pas qu’elle commence une guerre là où même ce dernier a échoué… A mon avis, cette résolution de l’ONU ne vaut même pas le papier sur lequel elle sera écrite !

L’Occident s’est mis en tête de jouer le rôle de l’URSS, avec à la place du socialisme, la démocratie, et si la France continue dans cette voie, elle va sérieusement nous manquer. Comme on dit, nous avons déjà jouer à ce jeu là, et nous en avons vu le résultat en Afghanistan, à savoir la victoire des talibans. En Irak, cela a conduit à la victoire de l’Iran et d’Al Qaïda : l’OTAN et Sarkozy sont en train également d’accroître le pouvoir militaire d’Al Qaïda à Benghazi. Si l’Europe veut se suicider, c’est son droit, mais alors à qui allons-nous vendre le gaz et le pétrole ?

S’engager dans cette guerre est un suicide pour l’Europe

La journée nationale en Syrie s’appelle la journée d’évacuation et correspond au jour où l’armée française a quitté le territoire : mais la France n’a plus une telle armée, il ne lui reste que ses parachutistes et sa légion étrangère. Les gens sont prêts à tuer, moins à mourir, et intervenir en Libye ou en Syrie est un bourbier pour l’Occident… Une seule armée peut combattre la Syrie : c’est Israël, et ils n’en ont pas l’intention.

La Russie, elle, a décidé de ne pas s’en mêler, car elle ne sait que trop bien qu’il n’y a pas d’issue. Il y a, sur une échelle de valeur, le mauvais ; la catastrophe ; et l’apocalypse : Al Assad est un dictateur, il représente le mauvais, mais s’il part alors la Syrie va s’effondrer. Le Proche-Orient n’a pas de démocratie à l’européenne, ils ont simplement le droit de la majorité de voler et de tuer, et le slogan des manifestants en ce moment fustige les minorités. C’est justement par le type de démocratie qu’ils réclament désormais qu’Hitler est parvenu au pouvoir : et ça, c’est l’apocalypse.

Nous ne pouvons pas accélérer ou amputer une période de l’Histoire. Le Proche Orient vit en ce moment les années qui correspondent au 20ème siècle en Europe : de 1914 aux années 90, c’est à dire de la première guerre mondiale à la guerre du Kosovo, un siècle de terrorisme, de rébellion, de coups d’Etat. Il faut trois générations pour changer l’Histoire : un siècle de construction.

On réussira peut-être à sauver l’OTAN

La Russie n’empêchera personne de faire la guerre en Libye, et elle n’a pas apposé son veto à la résolution de l’ONU de mars 2011 autorisant les pays occidentaux à avoir recours aux forces armées : mais elle a accepté d’entrer en négociation pour sortir de cette impasse, et si elle y parvient, elle aura du même coup sauvé l’OTAN.

L’émissaire du gouvernement en Libye, le représentant du gouvernement pour l’Afrique Mikhaïl Margelov, a rencontré le premier ministre libyen Al-Mahmoudi et le ministre des Affaires étrangères, Abdul Al-Obeidi, le 16 juin, soit une semaine après s’être rendu dans le bastion des rebelles à Benghazi.

M. Margelov est le meilleur spécialiste de la région, et certainement le plus pro-occidental, mais il a toutefois estimé que les frappes aériennes de l’OTAN n’étaient pas une solution, car nous ne voulons pas qu’elle soit la responsable d’un échec…et c’est évident qu’elle va perdre.

L’autre problème est que les pays du Moyen-Orient détestent tous Kadhafi, et c’est d’ailleurs ce pourquoi l’Arabie Saoudite finance la rébellion. Le Qatar, le Yémen, et les Emirats, ont tous utilisé l’irritation de Sarkozy envers Kadhafi pour le faire tomber. Les Américains, eux, se sont laissés entraîner parce qu’ils ne souhaitaient pas voir la France devenir le seul leader en Méditerranée : Obama est entré en guerre par jalousie !

Je ne pense pas que la Russie cherche à étendre son influence en Méditerranée : la seule qu’on n’ait jamais eue, c’est dans le port de Nice sur la Côte d’Azur. Notre influence dans la mer Rouge est d’avantage une priorité, et nous ne voulons tout simplement pas entrer dans ce conflit. Nous ne pouvons pas tous imiter l’Europe : alors on se contente d’entretenir de bonnes relations avec elle, comme avec une femme qui attend qu’on la demande en mariage : il ne faut pas céder, juste la flatter un peu ».

Propos recueillis par NINA FASCIAUX

Interprète MARIA GORKOVSKAYA

Libye : les arrière-pensées de Moscou dans son rapprochement vers l’Occident

Le président russe Dmitri Medvedev, précédemment opposé aux frappes aériennes de l’OTAN contre les forces du dirigeant libyen Mouammar Kadhafi, a étonnamment durci sa position lors du sommet du G8, tenu les 26 et 27 mai dans la station balnéaire française de Deauville, en se joignant à l’Occident pour réclamer le départ de M. Kadhafi.

Ce revirement diplomatique, qui peut s’expliquer par la volonté de protéger ses propres intérêts en Libye, serait-il capable de faire la différence dans ce pays du Moyen-Orient ? Voilà la question qui se pose.

LES MOTIFS DERRIERE LE CHANGEMENT DE CAP

Depuis le début de l’insurrection en Libye, les décideurs de Moscou ne manquent pas d’arrière-pensées et évaluent les hypothèses : possibilité de démission de M. Kadhafi, survie des intérêts russes sur le terrain en cas d’avènement de l’opposition… Et l’enlisement des combats sur le terrain a brouillé la vision de Moscou.

Jugeant qu’il était trop tôt pour prendre parti, la Russie avait jusqu’ici opté pour une voie médiane en condamnant à la fois les frappes aériennes de l’OTAN et les actes de l’armée de M. Kadhafi contre les civils.

« La position russe sur la question libyenne était fondée sur les bases communes du BRICS que sont la non implication dans le conflit et l’équilibre global entre les trois parties : le gouvernement libyen, les forces d’opposition et les puissances occidentales », a déclaré Fedor Loukianov, rédacteur en chef de la revue Russia in Global Affairs.

Pourtant, le temps passe, et la balance penche peu à peu. Les appels répétés de l’Occident visant à provoquer le départ de M. Kadhafi et l’intensification des frappes aériennes de l’OTAN contre Tripoli ont certainement pesé dans la prise de position de Moscou.

Said Lawendy, un expert en relations internationales du Centre des études politiques et stratégiques Al Ahram, a déclaré à Xinhua que l’OTAN ne mettrait pas fin à son ingérence tant que le régime de Kadhafi serait toujours en place.

Un autre facteur clé réside dans la nécessité de protéger ses intérêts en Libye et de rester un acteur sur le terrain après le conflit.

La Russie, qui considère la Libye comme un partenaire important dans la région, y a investi des milliards de dollars dans nombre de domaines, dont l’exploration pétrolière, la construction ferroviaire et les ventes d’armes.

D’ores et déjà, le chaos en Libye nuit gravement à la Russie. Selon un récent reportage du quotidien russe RBC, la guerre en Libye pourrait porter préjudice pour de nombreuses années aux investissements russes injectés dans le pétrole et le gaz dans le pays.

Tatneft, une compagnie pétrolière russe, a beaucoup investi en Libye au cours des six dernières années, tandis que Gazprom, le géant du gaz russe, a dépensé environ 163 milliards de dollars en février pour l’achat de parts dans le projet sur le champ gazo-pétrolier Elephant en Libye. Les deux sociétés ont dû suspendre leurs opérations et évacuer leurs personnels en Libye en raison du conflit dans le pays.

Alors que les raids aériens de l’OTAN prennent de plus en plus d’ampleur, la Russie ne peut plus se permettre de rester simple spectatrice.

Selon Meisant al-Janabi, un professeur de l’Université de l’amitié des peuples, le Kremlin cherche à éviter que le futur de la Libye ne soit exclusivement dominé par l’Occident, et a commencé à prendre des mesures pour éviter ce risque.

De surcroît, des promesses et des offres faites par certains pays occidentaux lors du sommet du G8 ont également contribué à la nouvelle orientation de Moscou.

En échange du soutien de Moscou sur la question libyenne, l’Occident a offert des contreparties : la promesse a été faite de faciliter l’entrée de la Russie dans l’Organisation mondiale du commerce (OMC) d’ici la fin de l’année, et un accord a été conclu entre M. Medvedev et son homologue français Nicolas Sarkozy sur l’acquisition par la Russie de quatre navires d’assaut amphibies de type Mistral de fabrication française.

« Ce n’est pas un secret que chaque pays ancre sa politique à ses propres intérêts […] M. Medvedev n’a donc rien fait d’extraordinaire. Il a juste montré que la Russie avait calculé ses possibles avantages et pertes », a indiqué le professeur al-Janabi.

UNE INFLUENCE LIMITEE

Exigeant le départ de M. Kadhafi, la Russie cherche pourtant à servir de médiateur dans la crise libyenne, un rôle qu’elle avait dans un premier temps refusé.

Pour commencer, Moscou a choisi d’envoyer un émissaire à Benghazi, bastion des rebelles libyens, et non à Tripoli, où la situation reste « plus compliquée ».

A la veille de son départ pour Benghazi, Mikhaïl Margelov, président de la Commission des relations étrangères du Conseil de la Fédération, a déclaré vendredi que sa mission à Benghazi aurait pour objectif de faire la lumière sur la représentativité des rebelles ainsi que leurs plans pour l’avenir de la Libye.

Pourtant, même si Moscou maintient à la fois des contacts avec Tripoli et les rebelles, l’influence de Moscou en Libye s’avère, à en croire certains analystes, limitée, car la possibilité de voir partir M. Kadhafi sous la pression russe serait minime.

Evgueni Satanovski, directeur de l’Institut des études du Moyen-Orient à Moscou, doute que M. Kadhafi accepte de quitter le pouvoir. Selon lui, M. Kadhafi « se battra jusqu’au bout avec des conséquences imprévisibles ».

L’envoyé russe Margelov a lui aussi reconnu qu’il serait difficile d’obtenir une avancée, estimant qu’il serait impossible de convaincre M. Kadhafi de quitter le pouvoir à travers le dialogue.

Peu après le sommet du G8, le vice-ministre libyen des Affaires étrangères, Khaled Kaim, a minimisé les effets des prises de position lors du sommet du G8, affirmant que Tripoli ne soutenait que les propositions de l’Union africaine (UA). « Toute décision prise sur l’avenir politique de la Libye n’appartient à personne d’autre qu’aux Libyens », a-t-il souligné.

La dernière déclaration du gouvernement libyen a souligné l’intransigeance du régime.

Mardi, le porte-parole du gouvernement libyen Moussa Ibrahim a démenti que M. Kadhafi ait abordé une quelconque « stratégie de sortie » avec le président sud-africain Jacob Zuma, qui vient de conclure une mission de médiation à Tripoli.

D’autre part, l’efficacité de la Russie en tant que médiateur est remise en cause par les rebelles libyens.

Le porte-parole de l’opposition et vice-président du Conseil national de transition (CNT, instance dirigeante de la rébellion), Abdel-Hafidh Ghoga, a déploré le caractère tardif de la prise de position de Moscou. « Il est trop tard, et ce n’est pas une grosse affaire », a-t-il dit devant un rassemblement à Benghazi.

Par Zheng Haoning, Igor Serebryany, Feng Kang

Source: Xinhua via Afriscoop.com