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Michel Gbagbo : « je n’ai pas connu mon père comme je l’aurais souhaité »

Je vous propose l’une des rares interviews de Michel Gbagbo – puisqu’il ne parle presque jamais – arrêté le 11 Avril 2011 aux côtés de son père dans la résidence présidentielle et torturé par les hommes de Ouattara.

Fils du président Laurent Gbagbo, Michel Gbagbo a accordé en Juin 2010 une interview à Gbich !, le journal d’humour et de BD ivoirien.

Gbich : Comment dois-je te présenter ? Michel Gbagbo, le fils du PR… ou Michel Gbagbo tout court ?

Michel Gbagbo : Bonjour à toi et aux lecteurs de Gbich !… je suis Michel Gbagbo et je suis le fils du PR… Donc, tu fais comme tu veux, car il s’agit de la même personne.

Gbich : N’empêche que ce nom t’ouvre des portes ?

Michel Gbagbo : ça peut aussi me les fermer hein… C’est donc à double tranchant. C’est vrai que quand Michel Gbagbo appelle pour demander un RDV, que ce soit dans l’administration civile ou militaire, ou même dans l’entourage du PR, les gens ont tendance à lui donner le RDC vite.

Gbich : Que fais-tu exactement dans la vie ?

Michel Gbagbo : Je suis Directeur de la Communication et de la formation au Comité National de Pilotage du Redéploiement de l’Administration (CNPRA). C’est une structure interministérielle chapeautée par le Premier Ministre Soro qui est lui-même assisté par le ministre de l’intérieur et celui de la fonction publique. J’enseigne également à l’UFR de criminologie à l’Université de Cocody où je suis assistant en psychologie.

Gbich : Tu es un refondateur alors ?

Michel Gbagbo : Ce mot a tellement été galvaudé aujourd’hui que je prends mes distances avec ça.

La refondation c’est l’essence du programme de gouvernement proposé par le FPI. Mais, la guerre n’a pas permis sa mise en œuvre totale. Alors, vu les difficultés du pays, nos adversaires ont galvaudé ce terme « Refondateur » pour donner l’image du monsieur qui détourne l’argent, qui a de nombreuses 4×4 et beaucoup de maîtresses etc. ce qui n’est pas du tout l’image du FPI.

Gbich : C’est quoi ton parcours ?

Michel Gbagbo : J’ai eu le Bac au Lycée Technique d’Abidjan en 1990 et mon nom ayant mystérieusement disparu de tous les fichiers, je n’ai pas été orienté. Or, à l’époque une loi interdisait aux bacheliers non orientés de s’inscrire à l’Université. Et mes parents n’ayant pas les moyens, je me suis quand même débrouillé pour m’inscrire avec mon passeport français. J’ai dû payer 100.000F et en 2e année il y a eu les évènements de 92 qui m’ont conduit en prison. A ma sortie, la vie a continué et quand j’ai eu le DEA, je n’ai pu m’inscrire parce que la hiérarchie de l’Université a refusé.

Quand j’ai senti toutes ces barrières, je suis allé travailler en France. Revenu au pays, j’ai intégré le cabinet d’un parent et j’ai enseigné la géographie économique au CBCG de Cocody. Par la suite, avec des amis, j’ai ouvert un cabinet de formation et de conseil en communication. Aujourd’hui j’ai arrêté mes activités privées pour me réinscrire à l’Université où j’ai soutenu ma thèse. Et là, comme il n’y avait plus d’obstacles, j’ai pu intégrer l’Université.

Gbich : Quel genre de père était le P.R, dans ton enfance ?

Michel Gbagbo : Mon enfance s’est essentiellement passée loin de mes parents car, ils étaient séparés et lui n’avait pas le temps. Donc, j’avoue que je ne l’ai pas connu comme je l’aurais souhaité. Mais c’est un père très attentionné, qui en même temps nous a donné une certaine éducation. Un jour par exemple, on mangeait à table et ma cuillère est tombée sur la nappe. Mon père s’est levé et a ramassé les miettes sur la nappe pour les manger en me disant : « Mon petit, avec tout ce qui est tombé sur la nappe, on peut remplir une assiette… car il y a des gens qui n’ont rien à manger ». A la maison, les plats que nous n’aimions pas, il exigeait qu’ion nous les fasse jusqu’à ce qu’on finisse par les aimer. Car, dit-il un garçon doit tout manger et ne jamais avoir de totem.

Gbich : ES-tu un fils à papa ?

Michel Gbagbo : Même si je suis le fils d’un papa Chef de l’Etat, je ne me considère pas un fils à papa. Bien vrai que j’ai des avantages matériels : voiture, carburant, maison etc.

Mais j’ai acquis des choses moi-même par mon expérience professionnelle et par mon travail. Je le dis souvent à mes amis, quelle que soit la personne qui sera président, on ne peut pas m’arracher ce que je sais faire : Mon goût pour la littérature, mes diplômes, mon métier, mes connaissances etc. ce sont là des choses qui n’ont rien à voir avec la fonction du père. C’est vrai dans la vie, parfois on évolue par quelqu’un, alors je ne vais pas me plaindre d’avoir un papa président.

Gbich : Quand je dis Joseph Désiré Kabila, Faure Eyadéma, Ali Bongo…etc. à quoi penses-tu ?

Michel Gbagbo : Ce ne sont pas forcément des chemins tracés, parfois c’est le destin. Donc ils essaient de gérer la situation. Et puis, chaque pays a ses réalités. Moi me concernant, je ne serais surtout pas comme eux. Car mon principe est le suivant : « un seul par famille et par siècle c’est suffisant ». la pays regorge de beaucoup d’ivoiriens capables de diriger ce pays là plus tard. Nous les enfants de la famille du PR actuel, je pense que nous sommes un peu comme ceux des familles Houphouët et Bédié. C’est-à-dire qu’on ne court pas pour devenir Président de la République.

Gbich : Les ivoiriens connaissent très peu Mme ta mère, qui est aussi une 1ère dame ?

Michel Gbagbo : Tu parles de ma mère biologique ? C’était en effet, la première épouse légitime de l’actuel président. Mais, tu sais, je n’aime pas trop aborder ce sujet, car chaque personne a peut-être besoin qu’on ne parle pas de sa vie privée et l’expose dans les journaux. Et puis, es-ce important pour les ivoiriens de savoir qu’elle était la première femme de Gbagbo, il y a 40 ans ? Je pense que non, car ils ont d’autres soucis.

Gbich : Ta mère est étrangère, alors tu es un « ou »

Michel Gbagbo : C’est tout à fait juste. Je suis en effet, ce qu’on appelle un « ou » 100% et je l’assume. Je suis ivoirien et français. je ne suis pas Franco-Ivoirien ni Ivoiro-Français, je suis Ivoirien et Français. Mais comme de toute façon à titre privé, je n’envisage aucunement devenir Président de la République, le problème ne se pose pas à mon niveau.

Gbich : Quels sont tes rapports avec la 1ère Dame, Simone Gbagbo ?

Michel Gbagbo : Ce sont les rapports d’une mère et d’un fils, sauf qu’ici il s’agit de la Première Dame qui elle aussi est comme son mari. Car elle respire politique, elle vit politique, elle mange politique, elle dort politique etc. C’est une famille de politiques. Mais comme je l’ai dit, ça ne nous empêche pas de vivre une vie de famille. Même si on sait que c’est très souvent la politique qui prime dans nos causeries.

Gbich : Comment vit-on sa vie de fils de Président ?

Michel Gbagbo : On vit en tenant compte de beaucoup de choses. Il y a le protocole qui est nécessaire pour mettre de l’ordre comme dans toute organisation. Même chez vous à Gbich ! Vous n’arrivez pas au travail en maillot de bain ? Alors que c’est possible si je te trouve chez toi à la maison. Il s’agit là de repères moraux. Car l’objectif c’est d’abord de ne pas ternir l’image du PR, en suite de ne pas interférer dans les affaires de la République et enfin et surtout de ne jamais profiter de sa situation pour s’enrichir. Parceque être le fils du Président, ce n’est pas une fonction ; c’est un accident de l’histoire, un hasard biologique. Voilà donc, les trois (03) repères moraux qui viennent de notre éducation et qu’on s’impose de respecter. Maintenant, en dehors de ça, rien ne m’empêche d’aller à la plage avec mon épouse, au restaurant etc. Je mène vraiment une vie normale.

Gbich : On ne te voit pas en boite, avec grosses cylindrées, nanas etc. comme les enfants de Président ?

Michel Gbagbo : Ce n’est pas mon genre… mais n’oublie pas que je suis fonctionnaire et tu as vu mon véhicule de fonction (une 307). Maintenant si le fils du PR est aussi PDG d’une multinationale, pourquoi ne peut-il pas rouler dans une grosse cylindrée digne de son rang ? Cela ne veut pas dire qu’il fait le malin… mais il travaille, et ça, à chaque fois qu’il va s’amuser, les gens vont se plaindre. Mais n’a-t-il pas droit à s’amuser aussi ? Bon comme moi, je vis une vie normale de fonctionnaire, avec maa voiture de service, y a pas de soucis et je ne jugerai pas les autres. Chacun a son éducation et à l’image qu’il veut donner.

Gbich : Tu es un homme d’affaires ? C’est ton père qui t’a financé ?

Michel Gbagbo : Tu me vois ici, es-ce que je suis un homme d’affaires ? Si je l’étais, j’allais en être fier et je n’allais pas le cacher puisque c’est un travail valorisant. Mais, je ne le suis pas ;  je suis fonctionnaire. Moi ma passion ce n’est pas l’argent, ni les biens matériels… ce qui me passionne, c’est plutôt la solidarité et le travail, car pour moi aimer Dieu c’est travailler.

Gbich : Tu es marié et père de famille… alors, pour ou contre la polygamie ?

Michel Gbagbo : Je suis marié… je vis avec ma femme depuis 17 ans et nous avons 03 enfants. Dans nos traditions, la polygamie a toujours existé et c’est culturel. L aloi actuelle montre ses limites dans son application et ça fait que dans toutes les couches sociales, politiques affaires, agricoles etc. on voit des gens bafouer allègrement la loi et personne n’en dit rien. Mais je pense qu’une chose est grandement et ouvertement pratiquée qu’elle est une bonne chose ? Il faut un vrai débat pour parler de ce sujet.

Gbich : Pourquoi les Ivoiriens devraient voter Gbagbo ?

Michel Gbagbo : C’est le seul qui peut gérer ce pays pendant et après la crise. Il a maintenu l’Etat debout. Tu sais, dans les pays en guerre, la surpuissance des organismes internationaux s’explique par le fait que l’Etat a disparu. Or, ici, l’Etat n’a pas disparu et a même réussi à remplir ses fonctions. Sans rancune, le PR a réussi à dialoguer avec la rébellion. Cela est fondamental, car aujourd’hui le PR a fait que les rebelles et l’opposition sont considérés comme un élément de la solution. Or, on se souvient que dans ses premiers discours au début de la crise, ceux-là étaient vus comme des éléments à écarter et à éliminer pour avancer. Il a su développer chez nous une certaine conscience nationale sans laquelle aucun développement n’est possible. Quelqu’un qui a fait tout ça dans un pays en guerre, on imagine ce qu’il va faire dans un pays en paix.

Gbich : Parles-tu le Bété ?

Michel Gbagbo : Malheureusement non… juste quelques mots ! Quand j’étais petit, ça allait ; puisque je faisais mes 03 mois de vacances au village. Mais avec l’exil et mon départ en France, j’ai tout perdu. Il me reste juste quelques mots, mais je ne peux plus parler. J’avouer que je suis déraciné.

Interview réalisé par Bléhiri Serge-Alex

Paru dans GBICH ! N° 556 du 18 au 24 juin 2010

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