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Capitalisme, un dieu sans bible…

Jean-Michel Saussois, professeur émérite à l’ESCP Europe, vient de publier son dernier essai : «Capitalisme, un dieu sans bible». Un ouvrage qui nous invite à la réflexion sur le capitalisme actuel. Déjà, en guise de provocation, la couverture du livre représente Mao en train de tenir une chaussure de basket Nike : «C’est une peinture d’un jeune artiste californien et c’est surtout quelque chose qui caractérise le capitalisme actuel, la figure de l’oxymore, la capacité à contenir deux propositions contradictoires. Or, ce qui se passe en Chine actuellement, c’est pour moi un méga oxymore !» Selon l’auteur, «cette image n’est pas que de la provocation, j’ai voulu dire beaucoup de choses». L’économiste évoque douze idées reçues sur le capitalisme. D’abord, peut-on inventer un autre modèle économique ? «Il y avait un méga système alternatif qui avait une fonction politique assez importante, celle d’être un repoussoir, à savoir le communisme. Mais c’est un communisme qui n’a jamais eu d’enracinement politique. Il avait sa cohérence et il avait surtout une capacité de diffusion mondiale à travers les jeunes Etats qui étaient en train de naître. Ce modèle a toujours été une contrepartie du modèle capitaliste, mais il n’y a jamais eu véritablement de tentative de rendre possibles les écrits de Marx ou de Proudhon. En faisant des recherches, on découvre certaines formes d’organisation entre le capital et le travail au niveau micro-économique, je pense par exemple aux coopératives, à travers une façon d’organiser autrement le rapport entre l’entreprise et la propriété, mais on ne l’a pas étendue sur le plan macro-économique». Ainsi, «tout le travail serait de raccorder la propriété à la responsabilité, mais on n’y est pas encore…» Autre idée reçue : l’identification de l’actionnaire comme le propriétaire de l’entreprise… Or, dans son ouvrage, Jean-Michel Saussois développe une théorie inverse : «Toute l’ambiguïté, lorsque l’on dit que l’actionnaire est le propriétaire de l’entreprise, c’est de savoir de quoi on parle, à savoir faire la distinction entre ce que les juristes appellent la société, à savoir le support juridique, et puis l’entreprise, c’est-à-dire une organisation sociale, avec une action collective autour d’un projet». L’analyse de Jean-Michel Saussois pourrait légitimement faire bondir certains entrepreneurs qui ont tout investi personnellement dans leur entreprise et qui estiment donc en être les propriétaires… L’économiste accepte le bien-fondé de cet argument : «C’est toute l’ambiguïté qu’il y a à travers l’extraordinaire diversité de ce que l’on a l’habitude d’appeler l’entreprise. Il y a une diversité économique absolument incroyable et, lorsque l’on parle de l’actionnaire propriétaire de l’entreprise, on pense aux entreprises publiques, c’est-à-dire aux entreprises cotées en Bourse. Or, cela ne s’applique évidemment pas à l’exemple de la micro-entreprise… Dans ce contexte, il y a une totale superposition entre l’actionnaire, le propriétaire, le dirigeant, le contrôle et la responsabilité… Ce dont je parle, c’est évidemment des grandes entreprises, c’est-à-dire des entreprises qui concentrent à peu près deux tiers des immobilisations en France et à peu près deux tiers des dépenses de recherche et développement. Lorsque l’on vous dit que vous êtes le propriétaire d’une entreprise du CAC 40, vous êtes en réalité propriétaire d’une action d’une société, au sens juridique du terme, du CAC 40. Cela veut clairement dire que vous n’êtes pas propriétaire des actifs de l’entreprise. L’idée qui consiste à dire que l’actionnaire est propriétaire de l’entreprise est un tour de force assez extraordinaire, car il laisse entendre que l’on a un droit de propriété et un droit de contrôle sur l’entreprise. Dans l’exemple des grandes entreprises, ce n’est pas le cas.» Clairement, il convient donc de faire une distinction entre les sociétés familiales et les grandes entreprises du CAC 40… «Heureusement, car en tant qu’actionnaire de BP, vous n’êtes pas propriétaire de BP, sinon vous seriez propriétaire des conséquences des coûts de pollution entraînés par cette affaire de la plate-forme pétrolière… Vous êtes un actionnaire, avec une responsabilité qui est limitée, et le seul risque que vous encourez, c’est de perdre la valeur de votre action BP…» souligne Jean-Michel Saussois. L’économiste explique que les grandes entreprises se servent souvent des petites entreprises pour justifier la carte du libéralisme : «Lorsque vous avez une grande manifestation du monde agricole, vous avez le petit agriculteur qui est en tête du cortège avec son tracteur mais, derrière, il y a le grand céréalier qui s’occupe des cours du blé à Chicago… Ce sont des gens qui n’ont rien en commun». Donc, quand on évoque l’entreprise, il faut bien savoir de quoi l’on parle exactement : «J’insiste beaucoup sur ce clivage entre les grandes et les petites entreprises». Une autre vision du capitalisme et de l’économie de marché, tel est l’exercice auquel nous invite Jean-Michel Saussois à travers ce livre passionnant.

«Capitalisme, un dieu sans bible» de Jean-Michel Saussois, est publié aux Editions Le Cavalier Bleu. 

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