Le Blog de Aymard

La liberté d'expression dans sa quintessence

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BENIN : Après sa « réélection », un béninois de la diaspora écrit à Boni Yayi

Il m’est paru en ce moment douloureux de l’histoire moderne de notre Cher pays, de m’adresser à vous. Chaque fois que l’occasion nous en a été donnée, nous n’avons pas manqué d’apporter notre franche et loyale contribution à son édification. Les réflexions qui suivent ne sont ni satire, ni procès. Elles sont tout simplement le résultat de nos préoccupations quotidiennes, des interrogations qui découlent tout naturellement de la confrontation de notre réalité d’aujourd’hui et les ambitions de notre pays de se fondre dans la marche difficile vers un Bénin plus prospère et plus juste. Je ne parlerai pas donc de ces élections calamiteuses ; de cette LEPI chaotique, de cette CENA piètre, de cette investiture terne, de cette cour à tout faire ; je ne parlerai pas non plus de ces personnalités, actrices éminentes et fossoyeuses inconscientes de notre démocratie mais je voudrais à mon humble avis m’attarder sur les fondements d’un pays qui aspire à la dignité démocratique. C’est pourquoi, permettez-moi de soumettre à votre méditation, vous que la cour a choisi pour être le Premier Responsable de notre devenir pour les années à venir, les réflexions suivantes : « la tolérance à l’égard des différentes opinions politiques constitue le seul moyen d’éviter la contestation et la seule façon de réaliser une unité nationale réelle et durable ».

En tant que Béninois, nous avions tous prêté une oreille attentive à votre discours le 6 avril 2011 au stade Charles De Gaulle de Porto-Novo parce que l’avenir de notre pays se jouait en ces lieux ; un discours parsemé de bonnes intentions. Mais entre le discours et l’action, la marge est malheureusement trop grande, hélas ! En rapport avec la gravité de la situation, nous nous attendions que vous parliez des vrais problèmes de l’heure, que vous donniez un signe d’espoir au peuple Béninois, que vous préconisez des remèdes notamment la mise en pratique effective de toutes les libertés : la liberté d’opinion, c‘est à dire le droit pour le gouverné d’émettre des critiques constructives à l’égard des gouvernants. Vous comprenez avec moi que l’existence et la persistance des privations de liberté rendaient la situation sociale, économique, et financière du pays catastrophique.

Cinq années déjà et puis !

Il n’est point utile de rappeler l’engouement populaire qui a accompagné votre investiture en avril 2006 et qui contraste avec la résignation actuelle. Les plaies de notre pays à votre prise de fonction à cette époque sont restées intactes voire septicémiques. Ces maux étaient quand même bien connus : une justice sociale déplorable, une administration publique corrompue inerte et inefficace, une production nationale insuffisante pour couvrir les besoins alimentaires de notre population et, surtout, ses besoins en alimentation, une aide extérieure qui mettait le pays en position de mendiant, un budget de l’État déséquilibré et déficitaire, une inflation galopante, entraînant une dégradation constante du niveau de vie de la population et une menace permanente notre indépendance économique. Les tapageuses distributions d’argent connues comme le programme des microcrédits n’ont fait qu’empirer la précarité des bénéficiaires. En absence d’une étude de faisabilité et d’un suivi des projets présentés, ces aumônes ne cachaient qu’une perversité économique du régime.

Aujourd’hui, le moins que l’on puisse dire est que la corruption, la concussion, l’avidité, la cupidité et les détournements des deniers publics ont atteint leur point culminant. On pourrait même dire qu’ils sont institutionnalisés.

De la liberté de presse et d’opinion

Le peuple Béninois dont la maturité politique n’est plus à mettre en doute doit pouvoir s’exprimer en toute liberté et toute légitimité. John Milton n’écrit-il pas « notre liberté ne nous vient pas d’un César. Elle est une bénédiction reçue de Dieu lui-même. Nous l’avons reçue en naissant. Mettre cette liberté aux pieds d’un César, alors qu’elle ne nous vient pas de lui, que nous ne lui en devons aucune reconnaissance, serait un acte indigne de nous, qui dégraderait notre nature elle-même » Au cours des cinq dernières années, la presse est étatisée et les organes publics sont devenus des outils de propagande. Le risque est grand et la limite entre les propagandes électorales et ethniques est bien mince. De nombreuses démarches tendant à ouvrir ses portes à toutes les opinions buttent toujours contre une fin de non-recevoir. La HAAC, organe de contrôle est incapable d’imposer aux organes publiques une répartition équitable du temps d’antenne à toutes les tendances politiques. La presse étrangère notamment RFI fait objet de censure régulière et sans ajouter les intimidations de la HAAC envers la presse écrite. Cependant, cette censure est loin d’être efficace puisque, l’existence de l’Internet et des réseaux sociaux rend cette privation de liberté inefficace et les internautes du monde assurent une large diffusion des faits quotidiens de notre pays. Le danger, vous le savez vous-même, est une sous-information générale, des radiotrottoirs, des déformations fréquentes ou même tout simplement des inventions qui, souvent, nuisent plus à la crédibilité d’un régime et quand la clandestinité s’y mêle, il s’ensuit la prolifération des tracts. Sachez que les risques dus à l’expression d’opinions dangereuses ou déloyales, leur importance est bien moindre que celle des risques dus au silence imposé par la crainte. La liberté de la parole et la liberté de la presse constituent ce que l’on pourrait appeler le moteur du processus démocratique. Sans la liberté de discuter, de critiquer, de différer d’opinions, d’encourager une modification dans la politique officielle, la démocratie aurait bien du mal à fonctionner.

De la crédibilité des institutions

Vous n’êtes pas sans savoir que durant ces dernières années, l’opposition a constamment remis en cause les décisions de la Cour constitutionnelle, organe qui par le passé, a toujours joui d’une bonne réputation auprès de toutes les tendances politiques. S’agissait-il d’un mal être profond ou d’un jeu politique ? Toujours est-il que le peuple Béninois qui a payé cher le prix de la liberté et de la démocratie demeure profondément attaché à l’idée que son pays soit géré par des institutions démocratiques. Et Saint-Just écrivait à ce sujet, pour votre mémoire « les institutions sont la garantie du Gouvernement d’un peuple libre contre la corruption des mœurs, et la garantie du peuple et du citoyen contre la corruption du Gouvernement. Sans institutions, la force d’une République repose ou sur le mérite des fragiles mortels, ou sur des moyens précaires. Les institutions ont pour objet d’établir de fait toutes les garanties sociales et individuelles, pour éviter les discussions et les violences ; de substituer l’ascendant des mœurs à l’ascendant des hommes ». Dans votre discours au stade Charles de Gaulle, le 6 Avril 2011, vous aviez parlé de réformes constitutionnelles « pour renforcer les attributs de nos institutions en vue d’équilibrer leurs pouvoirs et d’améliorer leur fonctionnement au profit de notre Peuple ». A mon humble avis, la situation est beaucoup plus un problème d’hommes que d’institutions ; d’impartialité, de respect et d’interprétation des lois et de la constitution : si la séparation des pouvoirs est respectée notre pays s’en sortira grandir.

De l’unité nationale

Vous aviez aussi proposé que « dans la perspective du renforcement de l’unité nationale et de la cohésion sociale, d’organiser une conférence de sursaut patriotique qui permettra notamment d’examiner les problèmes de gouvernance et de comportement citoyen qui se posent à notre pays sur les plans politiques, économiques et socioculturels ».

S’agira-t-il d’une nouvelle conférence nationale ou d’un rassemblement à l’image du symposium sur les cinquantenaires d’indépendance, ces rencontres sanctionnées par un manifeste vétuste, qui n’est rien d’autre qu’une accumulation de phrases redondantes, dont la seule utilité est d’embellir les pages des journaux ou d’occuper le temps d’antenne au journal de 20h. L’unité nationale ne vient pas de l’uniformité. Elle naît dès qu’on résout les querelles en appelant tous les citoyens à l’élaboration d’une politique publique, et en donnant à chacun la possibilité de se faire entendre et de faire admettre, s’il le peut, son opinion. Mais, selon Gandhi « tout compromis repose sur des concessions mutuelles, mais il ne saurait y avoir de concessions mutuelles lorsqu’il s’agit de principes fondamentaux » : la liberté de presse et d’opinions.

En fait, malgré les 53% de voix qui vous ont été gracieusement attribuées par les institutions, vous vous sentez seul, l’œil de la conscience vous éblouit ; « l’œil était dans la tombe et regardait Caïn ». Vous pensez alors mettre en place « un gouvernement d’ouverture, transcendant les partis politiques, les clivages ethniques et constitué d’hommes et de femmes de valeurs, compétents et patriotes… avec à sa tête, un Premier Ministre » Vous sentez en effet, que l’appui du peuple n’y est pas. Et cet appui ne vous sera jamais acquis tant que vous tiendrez à être le seul homme à bord, à considérer les Béninois comme des moutons de panurge, et tant que vous continuerez à penser que vous pouvez réussir à faire la joie et le bonheur du peuple malgré lui.

Jules Djossou Bonou, MSc

Ingénieur Agronome

Québec, Canada