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La collusion entre les USA et les Islamistes

La collusion entre les USA et les Islamistes : Derrière les marionnettes européennes, le cynisme américain à l’œuvre

Au cours des deux dernières décennies, d’importantes réductions dans les dépenses militaires des États-Unis et de l’Occident ont été anticipées à deux reprises : après la chute du mur de Berlin, puis dans le sillage de la crise financière de 2008. Mais à ces deux occasions, les dépenses militaires ont rapidement augmenté, et l’on peut percevoir parmi les facteurs contribuant à ces hausses les interventions militaires des États-Unis dans deux territoires : les Balkans durant les années 1990 et la Libye aujourd’hui.

Dans les deux cas, il fut dissimulé à l’opinion publique à quel point al-Qaïda était un allié secret des États-Unis plutôt qu’un ennemi. Les interventions américaines dans les Balkans et à présent en Libye furent présentées comme humanitaires par les médias de masse des États-Unis et de leurs alliés. En effet, certains interventionnistes à Washington pourraient, de bonne foi, en avoir été persuadés. Cependant, des motivations plus profondes – allant du pétrole aux priorités géostratégiques – étaient également à l’œuvre dans ces deux cas.

Dans pratiquement toutes les guerres où elles ont été impliquées depuis 1989, des factions américaines et islamistes ont combattu pour déterminer qui contrôlerait le cœur de l’Eurasie dans l’ère post-soviétique. Dans certains pays – la Somalie en 1993, l’Afghanistan en 2001 – la confrontation a été directe, chaque partie en conflit utilisant les excès de l’autre afin de justifier le recours aux armes.

Mais il y a eu d’autres interventions dans lesquelles les Américains ont utilisé al-Qaïda comme ressource afin d’accroître leur influence : par exemple en Azerbaïdjan en 1993. Dans ce pays, un président favorable à Moscou fut renversé après qu’un grand nombre de combattants arabes ainsi que d’autres moudjahidines étrangers furent secrètement infiltrés depuis l’Afghanistan, et ce grâce à une compagnie aérienne hâtivement mise en place par trois vétérans de Air America, la compagnie aérienne de la CIA (Ces trois hommes étaient Richard Secord, Harry Aderholt et Ed Dearborn, qui avaient chacun leur tour été détachés du Pentagone vers la CIA).

Ce fut un mariage de convenance qui arrangeait tout le monde : les moudjahidines pouvaient défendre les musulmans contre l’influence russe dans l’enclave de Nagorno-Karabakh, tandis que les Américains disposaient d’un nouveau Président [en Azerbaïdjan] qui ouvrait aux compagnies pétrolières occidentales l’accès aux champs pétrolifères de Bakou.

La collaboration avec les fondamentalistes remonte à 1953

Le schéma de la collaboration des Etats-Unis, avec des fondamentalistes musulmans contre des ennemis plus laïcs, n’est pas une nouveauté. Il date au moins de 1953, lorsque la CIA recruta des mollahs de droite pour renverser le Premier ministre Mossadegh en Iran, et commença également à collaborer avec les Frères musulmans sunnites.

Toutefois en 2011, nous pouvons observer en Libye un mariage arrangé plus complexe entre les États-Unis et des éléments d’al-Qaïda : celui-ci répète un schéma qui a été observé en Bosnie de 1992 à 1995 et au Kosovo entre 1997 et 1998. Dans ces pays, les États-Unis ont répondu à un conflit local au nom d’une intervention humanitaire destinée à restreindre les atrocités. Néanmoins, dans ces trois cas de figure, des atrocités ont été commises des deux côtés, et les interventions des États-Unis ont, en fait, favorisé la partie alliée d’al-Qaïda.

Dans ces trois exemples, la cause de l’intervention militaire a été défendue par de flagrantes manipulations et autres déformations de la réalité. Ce qu’un historien a noté du conflit bosniaque était également vrai pour le Kosovo, et ses observations pourraient aujourd’hui trouver un écho en Libye : bien que les attaques fussent « perpétrées par des Serbes autant que par des musulmans », les médias occidentaux considéraient «que les assassinats de musulmans méritaient l’intérêt médiatique, au contraire des meurtres des non-musulmans. »

Il s’est avéré que les rapports au sujet de viols de masse touchant des milliers de personnes furent considérablement exagérés : un journaliste français « découvrit seulement quatre femmes prêtes à soutenir ces récits. » Dans le même temps, en 1994, l’intellectuel français Bernard-Henri Lévy (BHL) se rendit en Bosnie et défendit, avec ferveur, la cause de l’intervention dans ce pays ; en février 2011, BHL voyagea à Benghazi et endossa de nouveau son rôle interventionniste en Libye.

De plus, dans chacun des pays cités, des signes indiquent que des cellules des renseignements américains et/ou occidentaux ont collaboré avec des éléments d’al-Qaïda, depuis le début des conflits en question, c’est-à-dire avant les atrocités justifiant l’intervention. Cela suggère l’existence de raisons plus profondes derrière les interventions militaires des États-Unis, dont la volonté des compagnies pétrolières occidentales d’exploiter les réserves pétrolières de Libye (comme en Irak), sans avoir à traiter avec un homme fort puissant et gênant, ou bien leur désir de créer un oléoduc stratégique à travers les Balkans (au Kosovo).

Le fait que les États-Unis pourraient soutenir al-Qaïda dans des atrocités terroristes va complétement à l’encontre de l’impression générale façonnée par les médias américains. Pourtant, cette alliance perpétuelle et contre-nature est la résurgence et la continuité de la stratégie de provocation mise en place par Zbigniew Brzezinski en Afghanistan entre 1978 et 1979, alors qu’il était le conseiller à la Sécurité nationale du Président Carter.

Dans ces années-là, Brzezinski n’eut aucune hésitation à jouer la carte du terrorisme contre l’Union soviétique. Il soutint les efforts de la SAVAK (les services de renseignement du Shah d’Iran) visant à collaborer avec les ancêtres islamistes d’al-Qaïda dans le but de déstabiliser l’Afghanistan, ce qui aboutit rapidement à l’invasion de ce pays par les Soviétiques. À cette époque, comme il s’en vanta plus tard, Brzezinski écrivit à Carter : «Nous avons à présent l’opportunité d’offrir à l’URSS sa guerre du Vietnam.»

William Casey, en tant que directeur de la CIA, perpétua cette stratégie consistant à utiliser des terroristes contre l’URSS en Afghanistan. Grâce à la Direction pour le renseignement interservices du Pakistan (Interservices Intelligence Service ou ISI), la CIA transmit de l’aide aux extrémistes afghans comme Gulbuddin Hekmatyar (qui est aujourd’hui l’un des [principaux] ennemis des États-Unis en Afghanistan). Puis en 1986, «Casey engagea la CIA dans un soutien de long terme à une vieille initiative de l’ISI destinée à recruter des musulmans radicaux à travers le monde afin qu’ils se rendent au Pakistan et combattent aux côtés des moudjahidines afghans ».

Les aides de la CIA étaient dorénavant acheminées vers leur organisation de soutien, le Bureau de services [Maktab al-Khadamāt] à Peshawar, dirigé par un Palestinien nommé Abdullah Azzam et par Oussama ben Laden. Le centre al-Kifah, un bureau américain de recrutement pour ce que l’on appelait la légion étrangère des « Arabes afghans » (qui allait devenir al-Qaïda), fut installé au sein de la mosquée al-Farouk à Brooklyn.

Aujourd’hui, il est important de se souvenir de l’utilisation des terroristes par Brzezinski, puis par Casey. Car, en Libye comme au Kosovo et en Bosnie auparavant, l’on peut percevoir des signes alarmants indiquant que les États-Unis ont continué à utiliser le terrorisme islamiste comme moyen de démanteler les nations socialistes ou pro-socialistes qui n’étaient pas dans leur orbite : l’URSS tout d’abord, puis la Yougoslavie et aujourd’hui la Libye. Comme je l’ai écrit ailleurs, Kadhafi utilisait la richesse de la Libye, la seule nation méditerranéenne encore armée par la Russie et indépendante de l’orbite de l’OTAN, pour imposer des conditions de plus en plus difficiles pour les compagnies pétrolières occidentales. Il utilisait aussi cette richesse pour émanciper l’ensemble de l’Afrique de la tutelle européenne et américaine.

Le soutien pour les moudjahidines engendra une collusion lourde de conséquences avec des organisations enfreignant la loi. Dans la seconde partie de cet essai, je montrerai comment la protection gouvernementale de figures clés du centre al-Kifah de Brooklyn – y compris après qu’elles aient commis des crimes – leur a permis de s’engager librement dans des actes terroristes aux États-Unis, comme le premier attentat à la bombe contre le World Trade Center en 1993.

L’alliance entre les États-Unis et al-Qaïda en Libye

L’intervention de l’OTAN, en Libye, a été présentée comme une campagne humanitaire. Mais elle n’en est pas une : les deux factions ont commis des atrocités. En partie grâce à l’Harbour Group, une entreprise de relations publiques bien connectée, travaillant pour le compte du Conseil National de Transition [CNT], l’opinion publique états-unienne a eu beaucoup plus d’informations sur les atrocités commises par les forces pro-Kadhafi en Libye que sur celles perpétrées par l’opposition de Benghazi. Mais en réalité, comme l’a rapporté le Daily Telegraph de Londres : « Sous le contrôle des rebelles, les résidents de Benghazi sont terrorisés, la plupart d’entre eux étant ‘trop effrayés pour conduire de nuit à travers les rues sombres, craignant le racket – ou pire encore – aux points de contrôle qui sont en train de se multiplier’.

Par ailleurs, près d’un million et demi de migrants venant d’Afrique noire sont victimes de la suspicion qui pèse sur eux et veut qu’ils soutiennent le mauvais côté. Nombre d’entre eux ont été attaqués, certains ont été traqués, tirés de leurs appartements, battus et tués. Les soi-disant ‘révolutionnaires’ et les ‘combattants de la liberté’ sont en réalité des hommes armés qui saccagent tout sur leur passage et qui commettent des atrocités ignorées par les médias de masse, lesquels ne sont pas disposés à révéler à quoi ressemblerait la Libye nouvelle si Kadhafi était renversé. »

Thomas Mountain est d’accord sur le fait que « depuis le déclenchement de la rébellion à Benghazi, plusieurs centaines de travailleurs soudanais, somaliens, éthiopiens et érythréens ont été rackettés et assassinés par des milices rebelles racistes, un fait bien dissimulé par les médias internationaux. «  De tels rapports se sont multipliés au fil du temps. Récemment, Human Rights Watch a accusé les rebelles de tuer des partisans de Kadhafi qui n’étaient que de simples civils et de piller, brûler et saccager leurs maisons et leurs quartiers.

[Avant la prise de Tripoli par les hommes du commandant militaire islamiste Abdelhakim Belhadj], les Américains et les Européens [étaient] encore moins susceptibles d’apprendre par leurs médias que, parmi les factions composant la coalition de transition de Benghazi, celle qui est certainement la plus aguerrie regroupe des vétérans du Al-Jama’a al-Islamiyyah al-Muqatilah bi-Libya (Le Groupe islamique combattant en Libye, ou GICL).

L’importance du contingent du GICL dans le CNT a été minimisée dans une publication récente de l’International Business Times : « Le GICL est un groupe islamiste qui a mené une guérilla de basse intensité contre Kadhafi pendant près d’une dizaine d’années. La plupart des dirigeants du GICL sont d’anciens soldats ayant combattu sous l’égide des moudjahidines contre les forces soviétiques en Afghanistan. Depuis le début du soulèvement, des rapports ont indiqué que des membres du GICL auraient rejoint sur le terrain le mouvement rebelle du CNT, et beaucoup ont accusé ces combattants d’avoir des liens avec al-Qaïda, ce que le GICL a depuis nié.

Mais auparavant, le GICL avait déclaré que son but ultime était d’instaurer un État islamique en Libye, ce qui est assez inquiétant du fait que la plupart de ses combattants sont à présent du côté du CNT. Néanmoins, comme le GICL ne disposerait que d’une force ne dépassant pas quelques milliers d’hommes, on pense qu’il ne sera pas en mesure de provoquer beaucoup de problèmes au sein de l’opposition». Il reste à déterminer si le CNT victorieux serait capable de contenir les aspirations islamistes d’impitoyables vétérans jihadistes regroupés dans ses rangs.

D’aucuns craignent qu’un GICL aguerri par ses années de combats en Afghanistan et en Irak –bien que n’étant pas prédominant au sein du CNT –verrait son influence accrue lors de la distribution des rôles, si la coalition de Benghazi venait à l’emporter [NdT : cet article a été publié dans sa version originale peu avant la prise de Tripoli par les « rebelles »]. En février 2004, George Tenet, alors directeur de la CIA, déclara devant la commission du Renseignement du Sénat que « l’une des menaces les plus pressantes [pour la sécurité des États-Unis en Irak] vient de groupes extrémistes sunnites de moindre taille qui ont bénéficié de liens avec al-Qaïda. Ils incluent […] le Groupe islamique combattant en Libye. »

Les Occidentaux ont préparé l’insurrection en Libye

En 2007, une étude de West Point rapporta « la collaboration de plus en plus étroite ente le Groupe islamique combattant en Libye (GICL) et al-Qaïda, collaboration qui aboutit au ralliement officiel du GICL avec al-Qaïda le 3 novembre 2007. » Il est possible que l’étude de West Point exagéra la connexion entre al-Qaïda et le GICL. Ce qui importe est que la Grande-Bretagne et les États-Unis étaient parfaitement conscients de l’évaluation de West Point, mais que leurs forces spéciales respectives ont, quand même, secrètement soutenu le CNT de Benghazi, et ce avant le lancement des opérations aériennes de l’OTAN : « Le bombardement de ce pays a débuté alors qu’il venait d’être révélé que des centaines de soldats des Forces spéciales britanniques avaient été déployés à l’intérieur de la Libye, ciblant les troupes du Colonel Kadhafi – et que d’autres, en nombre supérieur, attendent de passer à l’action […]

Au total, il semblerait qu’un peu moins de 250 soldats des Forces spéciales britanniques et de leurs appuis ont été actifs en Libye avant le lancement des frappes aériennes destinées à imposer une zone d’exclusion aérienne aux forces de Kadhafi. » Il existe également des rapports indiquant que les Forces spéciales US ont aussi été envoyées en Libye le 23 et le 24 février 2011, soit un mois environ avant le début des bombardements de l’OTAN.

Le soutien britannique pour le GICL date en réalité d’une [quinzaine d’années] : « De violents accrochages entre les forces de sécurité [de Kadhafi] et les guérillas islamistes sont survenus à Benghazi en septembre 1995, faisant des dizaines de morts dans les deux camps. Après des semaines d’intenses combats, le Groupe islamique combattant en Libye (GICL) a formellement déclaré son existence à travers un communiqué qualifiant le gouvernement de Kadhafi de « régime apostat qui a blasphémé contre la foi de Dieu Tout-puissant’ » et déclarant que son renversement était « le principal devoir après la foi en Dieu ».

Ce communiqué du GICL ainsi que les suivants furent publiés par des Libyens afghans auxquels la Grande-Bretagne avait accordé l’asile politique. […] L’implication du gouvernement britannique dans la campagne du GICL menée contre Kadhafi suscite encore d’immenses controverses. L’autre opération importante du GICL, une tentative d’assassinat manquée contre Kadhafi en 1996 – tuant nombre de ses gardes du corps – aurait été financée par les renseignements britanniques à hauteur de 160 000 dollars, selon l’ancien officier du MI5 David Shayler.  .Le compte-rendu détaillé de David Shayler a été remis en cause, mais de nombreuses autres sources indiquent que le soutien britannique pour les jihadistes libyens est largement antérieur au conflit actuel.

Dans l’avenir, les combattants de la plus internationaliste al-Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI), ayant saisi l’opportunité que représentait la guerre pour entrer dans le conflit et s’équiper dans les arsenaux pillés de Kadhafi, pourraient s’avérer encore plus menaçants que le GICL nationaliste.

AQMI suscite une inquiétude particulière. En effet, de récents rapports indiquent que cette organisation est financée, de manière croissante, par les bénéfices des trafiquants de drogue de la région, à l’image des autres groupes associés à al-Qaïda, de l’Afghanistan jusqu’au Kosovo. En résumé, la campagne de l’OTAN en Libye soutient une coalition au sein de laquelle la position des alliés d’al-Qaïda – anciens comme actuels – pourrait être renforcée. Et les forces occidentales les ont secrètement soutenus depuis le début.

Une carte publiée dans l’édition du 15 mai 2011 du New York Times montre une interprétation de la division territoriale de la Libye

L’Occident couvre des crimes et en dénonce d’autres

À l’instar de la guerre en Libye, les interventions de Clinton en Bosnie et au Kosovo ont été présentées comme humanitaires. Cependant, les deux parties ont commis des atrocités dans ces conflits. Washington et les médias occidentaux ont, par intérêt, minimisé les exactions perpétrées par les musulmans.

Beaucoup d’Américains savent que Clinton a déployé les troupes US afin d’imposer les accords de paix de Dayton, à la suite d’atrocités serbes amplement relayées par les médias : le massacre de milliers de musulmans à Srebrenica. Grâce à une énergique campagne menée par l’entreprise de relations publiques, Ruder Finn, les Américains entendirent beaucoup parler du massacre de Srebrenica. Mais ils en entendirent considérablement moins concernant les décapitations et autres atrocités commises par des musulmans –atrocités qui ont précédé Srebrenica et qui contribuent à expliquer ce massacre.

En effet, l’une des raisons majeures expliquant l’attaque de Srebrenica par les Serbes est qu’ils voulaient répondre aux attaques armées organisées depuis cette ville contre des villages avoisinants : « Des sources issues des renseignements ont déclaré que ce fut principalement ce harcèlement qui a précipité les attaques serbes contre 1500 défenseurs musulmans à l’intérieur de cette enclave. »Le général Philippe Morillon, commandant des troupes de l’ONU en Bosnie de 1992 à 1993, déclara devant le TPIY (le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie) que les forces musulmanes basées à Srebrenica « s’engagèrent dans des attaques durant les fêtes orthodoxes et détruisirent des villages, massacrant tous les habitants. Cela créa dans la région un degré de haine assez extraordinaire. »

Selon le professeur John Schindler, « Entre mai et décembre 1992, des forces musulmanes ont attaqué à répétition des villages serbes autour de Srebrenica, tuant et torturant des civils ; certains furent mutilés et brûlés vifs. Même des comptes-rendus venant de sources pro-Sarajevo concèdent que les forces musulmanes de Srebrenica […] assassinèrent plus de 1 300 Serbes […] et avaient ‘nettoyé ethniquement une vaste zone’. »

Peter Galbraith, ancien ambassadeur des États-Unis en Croatie, admit plus tard, au cours d’un entretien, que l’administration US était au courant d’un « petit nombre d’atrocités » en train d’être perpétrées par des moudjahidines étrangers en Bosnie, mais il les minimisa en déclarant qu’elles « ne représentaient pas un gros problème au vu de la situation d’alors. »

D’autres sources révèlent que Washington donna un feu vert tacite à la fourniture d’armes, depuis la Croatie, ainsi qu’à l’accroissement de la présence musulmane à Srebrenica. Peu après, des avions Hercule C-130, dont certains étaient iraniens, parachutèrent des armes aux musulmans, en violation de l’embargo international que les États-Unis respectaient officiellement. Des moudjahidines arabes afghans arrivèrent également. La plupart des largages, ainsi que certains moudjahidines, étaient concentrés à Tuzla, à 70 kilomètres de Srebrenica.

Selon l’hebdomadaire londonien The Spectator, le Pentagone avait recours à d’autres pays comme l’Iran et la Turquie pour organiser son flux d’armes et de combattants : « De 1992 à 1995, le Pentagone a facilité les déplacements depuis l’Asie centrale vers l’Europe de milliers de moudjahidines et d’autres éléments islamistes pour qu’ils combattent contre les Serbes aux côtés des musulmans bosniaques. […] Dans le cadre d’une enquête du gouvernement néerlandais sur le massacre de Srebrenica de juillet 1995, le professeur Cees Wiebes de l’Université d’Amsterdam compila un rapport intitulé Le renseignement et la Guerre en Bosnie, et publié en avril 2002. Il y détaille les alliances secrètes entre le Pentagone et des groupes islamistes radicaux venant du Moyen-Orient, ainsi que leurs efforts de soutien en faveur des musulmans de Bosnie. En 1993, il y avait énormément de contrebande d’armes depuis la Croatie vers les musulmans [de Bosnie]. Ce trafic était organisé par des ‘agences clandestines’ des États-Unis, de la Turquie et de l’Iran, associées à un éventail de groupes islamistes incluant les moudjahidines afghans et le Hezbollah pro-iranien. Les armes achetées par l’Iran et la Turquie avec le soutien financier de l’Arabie saoudite étaient aéroportées du Moyen-Orient vers la Bosnie – des acheminements aériens dans lesquels les États-Unis étaient ‘étroitement impliqués’, comme le souligne Wiebes. »

Le récit détaillé de Wiebes, basé sur des années de recherche, documente la responsabilité américaine autant que les démentis véhéments des États-Unis : « Le 10 février 1995 à 17h45, le capitaine norvégien Ivan Moldestad, un pilote du détachement norvégien d’hélicoptères (NorAir), se tenait au seuil de la porte de son logement temporaire, situé juste en dehors de Tuzla. Il faisait sombre, lorsqu’il entendit soudain le bruit des hélices d’un avion de transport en approche ; c’était assurément un Hercule C-130 à quatre moteurs. Moldestad remarqua que l’Hercule était escorté par deux avions de chasse, mais il ne put en déterminer le modèle à cause de la pénombre.

Il y eut d’autres témoins de ce vol nocturne secret vers la base aérienne de Tuzla (TAB). Une sentinelle qui montait la garde devant l’unité médicale norvégienne de l’ONU à Tuzla l’entendit également et vit les lumières de l’avion et des chasseurs qui l’escortaient. D’autres observateurs de l’ONU, utilisant des équipements de vision nocturne, ont également vu l’avion cargo et les chasseurs en question. Ces rapports furent immédiatement transmis au Centre des opérations aériennes combinées (CAOC) de l’OTAN, à Vicenza, ainsi qu’à la cellule Deny Flight de la FORPRONU, à Naples. Lorsque Moldestad téléphona à Vicenza, on lui répondit qu’il n’y avait rien dans le ciel ce soir-là, et qu’il devait avoir fait erreur. Lorsque Moldestad insista, la connexion fut interrompue.

Les vols secrets des avions cargo C-130 et les parachutages d’armes sur Tuzla provoquèrent une agitation encore plus grande au sein de la FORPRONU et de la communauté internationale en février et en mars 1995. Lorsqu’on lui posa la question de l’origine des livraisons secrètes d’armes via la base aérienne de Tuzla (TAB), un général britannique répondit avec assurance : « ces livraisons d’armes étaient des livraisons américaines. Cela ne fait aucun doute. Et des entreprises privées américaines y étaient impliquées ». Ce n’était pas une réponse surprenante, car ce général avait accès à des renseignements collectés par une unité du Special Air Service (SAS) britannique à Tuzla.

Les USA s’appuient sur la collaboration iranienne

L’avion s’était approché à portée de l’équipement spécial de vision nocturne de cette unité et les Britanniques l’avaient vu atterrir. Ce fut une confirmation qu’avait bel et bien eu lieu une opération clandestine américaine durant laquelle des armes, des munitions et de l’équipement militaire de communication ont été fournis à l’Armée de la République de Bosnie et d’Herzégovine (ARBiH). Ces opérations nocturnes ont généré beaucoup de consternation au sein de l’ONU et de l’OTAN, et elles furent sujettes à d’innombrables spéculations. »

Wiebes émit la possibilité que les C-130, dont certains auraient décollé d’une base de l’US Air Force en Allemagne, fussent en réalité contrôlés par les autorités turques. Mais l’implication américaine fut attestée par la dissimulation sophistiquée de ces vols. En effet, les avions AWACS américains, qui auraient dû fournir un enregistrement des vols secrets, furent soit retirés des opérations aux moments opportuns, soit pilotés et occupés par des équipages US.

Un résumé du rapport exhaustif de Wiebes fut publié dans Le Guardian : «Le rapport hollandais révèle comment le Pentagone a formé une alliance secrète avec des groupes islamistes dans le cadre d’une opération rappelant l’affaire Iran-Contra.

Des cellules des renseignements US, turcs et iraniens collaborèrent avec les islamistes dans ce que le rapport hollandais nomme le « pipeline croate ». Des armes, achetées par l’Iran et la Turquie et financées par l’Arabie saoudite, furent initialement envoyées, par avion, en Croatie via Iran Airline, la compagnie aérienne officielle iranienne. Puis elles furent acheminées, plus tard, par un « escadron » d’avions noirs, de type Hercule C-130.

Le rapport indique que des combattants moudjahidines ont également été introduits là-bas, par voie aérienne, et que les États-Unis étaient « étroitement impliqués » dans cette opération, qui constituait une violation flagrante de l’embargo. Toujours selon ce rapport, les services secrets britanniques ont obtenu des documents prouvant que l’Iran organisa aussi des livraisons d’armes directement en Bosnie.

L’opération fut encouragée par le Pentagone plutôt que par la CIA, qui craignait de violer l’embargo et d’utiliser des canaux islamistes pour transférer des armes. Lorsque la CIA introduisit ses propres hommes sur le terrain en Bosnie, ses agents furent menacés par les combattants moudjahidines et par les Iraniens qui les entraînaient. L’ONU s’appuyait sur les renseignements américains pour surveiller l’embargo, une dépendance qui permit à Washington de manipuler à volonté l’organisation. »

Dans le même temps, le centre al-Kifah à Brooklyn, qui avait soutenu les « Arabes afghans » combattant en Afghanistan dans les années 1980, détourna son attention vers la Bosnie : « Al-Hussam (l’épée), le bulletin d’information d’al-Kifah rédigé en anglais, commença également à publier des nouvelles régulières concernant le jihad en Bosnie. […] Sous le contrôle de subalternes du cheikh Omar Abdel Rahman, le bulletin d’information incitait violemment les sympathisants musulmans à rejoindre, à leur tour, le jihad en Bosnie et en Afghanistan. […]

En Croatie, le bureau de la branche bosniaque d’al-Kifah à Zagreb, abrité dans un bâtiment moderne de deux étages, était évidemment en étroite connexion avec le quartier général de New York, qui avait une fonction organisationnelle. Le directeur adjoint du bureau de Zagreb, Hassan Hakim, a avoué recevoir directement tous les ordres et les financements du bureau principal d’al-Kifah aux États-Unis, situé sur Atlantic Avenue et contrôlé par le cheikh Omar Abdel Rahman. »

L’un des instructeurs d’al-Kifah, Rodney Hampton-El, contribua à ce programme de soutien [au jihad bosniaque], recrutant des combattants, depuis des bases de l’armée US comme Fort Belvoir, les entraînant aussi au combat dans le New Jersey.

En 1995, Hampton-El fut jugé et condamné avec le cheikh Omar Abdel Rahman pour son rôle dans le complot visant à faire exploser des monuments de New York. Durant le procès, Hampton-El expliqua comment il reçut, en main propre, des milliers de dollars pour financer ce projet de la part du Prince Turki al-Faiçal, à l’ambassade d’Arabie saoudite à Washington.

À cette période, Ayman al-Zawahiri, aujourd’hui à la tête d’al-Qaïda, s’est rendu aux États-Unis pour collecter des fonds dans la Silicon Valley, où il fut hébergé par Ali Mohamed, un agent double US et vétéran des Forces spéciales de l’armée américaine, qui avait été instructeur en chef à la mosquée al-Kifah.Il est quasiment certain que la collecte de fonds d’al-Zawahiri était destinée à soutenir les moudjahidines en Bosnie, ce qui aurait été sa principale préoccupation à cette époque (« L’édition asiatique du Wall Street Journal rapporta qu’en 1993, M. ben Laden avait nommé le cheikh Ayman al-Zawahiri, numéro 2 d’al-Qaïda, pour diriger ses opérations dans les Balkans. »).

Le rapport détaillé de Wiebes, ainsi que les articles de presse basés sur celui-ci, corroborèrent des accusations antérieures, proférées en 1997 par Sir Alfred Sherman, l’un des principaux conseillers de Margareth Thatcher et cofondateur du Centre for Policy Studies, un influent cercle de réflexion nationaliste et conservateur. Selon lui, «les États-Unis encouragèrent et facilitèrent la fourniture d’armes aux musulmans via l’Iran et l’Europe de l’Est – un fait qui avait alors été démenti à Washington malgré des preuves accablantes. » Plus généralement, Sir Sherman dénonçait dans cette intervention que, selon lui : « la guerre en Bosnie fut, dans tous les sens du terme, la guerre des États-Unis. L’administration US contribua à la déclencher, à l’alimenter et à en empêcher le dénouement précoce. En effet, tout indique qu’elle désire continuer la guerre dans un avenir proche, dès que ses protégés musulmans seront suffisamment armés et entraînés. »

Plus précisément, Sherman accusa le secrétaire d’État Lawrence Eagleburger d’avoir donné instruction en 1992 à Warren Zimmerman, alors ambassadeur US à Belgrade, de persuader le Président bosniaque Izetbegović de revenir sur son accord visant à préserver l’unité bosniaque, croate et serbe, et d’accepter au contraire une assistance américaine pour instaurer un État bosniaque indépendant.

Le point précédent soulève une question dérangeante : des responsables américains étaient-ils enclins à ignorer les atrocités des moudjahidines d’al-Qaïda, en échange de leur aide dans les guerres successives de l’OTAN ; des guerres visant à démanteler la Yougoslavie, dernière république socialiste d’Europe ? Une chose est sûre : la prédiction de Sir Alfred Sherman, en 1997, selon laquelle les États-Unis voulaient « continuer la guerre dans un avenir proche» s’est rapidement concrétisée. En effet, le soutien américain pour les alliés d’al-Qaïda au Kosovo, l’Armée de libération du Kosovo (l’UÇK), aboutit en 1999 à une campagne de bombardements controversée de l’OTAN.

Les Etats Unis couvrent le trafic de drogue

Comme il fut largement rapporté à l’époque, l’UÇK était soutenue par les réseaux de ben Laden et d’al-Zawahiri, et également par le trafic de l’héroïne afghane : « Des membres de l’Armée de libération du Kosovo, qui finançait son effort de guerre par la vente de l’héroïne, furent entraînés dans des camps terroristes dirigés par le fugitif international Oussama ben Laden. Celui-ci est recherché pour les attentats à la bombe de 1998 contre deux ambassades US en Afrique, qui tuèrent 224 personnes, dont 12 Américains. »

Selon Michael Levine, un ancien agent de la DEA, la décision de Clinton de soutenir l’UÇK consterna ses contacts à la DEA, ces derniers sachant qu’elle était une importante organisation de trafic de drogue.46 Comme Ralf Mutschke d’Interpol l’a déclaré au Congrès, « en 1998, le département d’État US lista l’UÇK parmi les organisations terroristes, indiquant qu’elle finançait ses opérations grâce à l’argent du trafic international d’héroïne ainsi qu’à des prêts contractés auprès de pays musulmans et d’islamistes, dont peut-être Oussama ben Laden. Il existe un autre lien avec ben Laden : le frère d’un leader d’une organisation du djihad égyptien et commandant militaire de ben Laden dirigeait une unité d’élite de l’UÇK [il s’agit très probablement de Zaiman ou Mohammed al-Zawahiri, l’un des frères d’Ayman al-Zawahiri].

En 1998, l’UÇK fut décrite comme un acteur majeur dans le trafic « drogue-contre-armes » en 1998, « contribuant à transporter annuellement 2 milliards de dollars de drogue vers l’Europe de l’Ouest ». L’UÇK et d’autres groupes albanais semblent utiliser un réseau sophistiqué de comptes bancaires et d’entreprises afin de gérer leurs fonds. En 1998, l’Allemagne gela deux comptes en banque appartenant à l’organisation « United Kosova », après qu’on eut découvert que plusieurs centaines de milliers de dollars y avaient été déposés par un trafiquant de drogue albanais du Kosovo, qui avait été condamné par la justice. »

Selon le Sunday Times, de Londres, les antécédents de l’UÇK n’ont pas dissuadé les États-Unis de renforcer cette organisation et d’entraîner ses membres : « des agents des services de renseignement américains ont admis qu’ils contribuèrent à entraîner l’Armée de libération du Kosovo avant le bombardement de la Yougoslavie par l’OTAN. Cette révélation fâcha certains diplomates européens qui déclarèrent que cette action avait anéanti les efforts visant à trouver une solution politique au conflit entre les Serbes et les Albanais. Des officiers de la CIA étaient chargés de surveiller le respect du cessez-le-feu au Kosovo entre 1998 et 1999, développant alors des liens avec l’UÇK et donnant à cette organisation des manuels américains d’instruction militaire ainsi que des conseils tactiques pour combattre l’armée yougoslave et la police serbe.

Il y a un an, lorsque l’Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe (OSCE), qui coordonnait la surveillance du cessez-le-feu, quitta le Kosovo une semaine avant le début des frappes aériennes, la plupart de ses téléphones satellites et de ses systèmes GPS furent secrètement transmis à l’UÇK, permettant aux commandants de la guérilla de rester en contact avec l’OTAN et Washington. De nombreux leaders de l’UÇK avaient le numéro de téléphone portable du général Wesley Clarke, le commandant de l’OTAN. »

Selon David Hackworth, un ancien capitaine de l’armée US qui devint plus tard le spécialiste des questions de défense à Newsweek, d’anciens officiers de l’armée des États-Unis travaillant pour le contractant militaire privé américain, MPRI (Military Professional Resources Incorporated), ne se contentèrent pas seulement d’entraîner des membres de l’UÇK. Ils combattirent également à leurs côtés.Cette affirmation étaye des rapports antérieurs indiquant que du personnel de la MPRI avait aussi été impliqué dans l’entraînement de Croates à l’époque du trafic illégal d’armes organisé de la Croatie vers la Bosnie.

Après le Kosovo, Sherman mit une nouvelle fois en garde contre «l’hégémonie américaine en expansion », « exercée par le biais de l’OTAN et caractérisée par des degrés variables de partenariat et de subordination d’autres acteurs. […] Ce processus a débuté avec le démembrement délibéré de la Yougoslavie, mené par l’Allemagne et accepté par les autres membres de l’Union européenne et par les États-Unis (1991). Il évolua vers des sanctions contre la Serbie accusée de venir en aide aux Serbes de l’ouest (1992). En Bosnie, l’implication précoce des États-Unis fit éclater la guerre civile (la visite de Zimmerman à Izetbegović, après les accords de Lisbonne), et le processus abouti,t finalement, à la campagne de bombardements de 1999 et à l’occupation du Kosovo. »

D’autres analystes ont émis l’hypothèse que l’implication des États-Unis [au Kosovo] était motivée par leur désir d’installer un nouvel oléoduc transbalkanique ainsi qu’une base militaire US dans les Balkans pour le défendre. Bien que de telles critiques aient d’abord été tournées en dérision, ces deux prédictions se sont rapidement révélées exactes.

L’entreprise AMBO, une société de droit américain dirigée par Ted Ferguson, un ancien haut responsable de BP, débuta en 2007 la construction d’un oléoduc entre l’Albanie et la Macédoine.Et dans les environs est implantée une base semi-permanente de l’armée US, Camp Bondsteel, qui peut accueillir jusqu’à 7 000 soldats.

En 2007, le Président George W. Bush créa un commandement militaire pour les opérations en Afrique, l’US AFRICOM (United States Africa Command). Mais son QG actuel est situé à Stuttgart, en Allemagne, ce qui a déclenché des spéculations sur Internet selon lesquelles les États-Unis auraient des visées sur l’aéroport international libyen [de Mitiga]. Celui-ci avait été exploité sous le nom de « Wheelus Air Force Base » par l’US Air Force jusqu’à son expulsion de Libye en 1970.

Du premier attentat à la bombe contre le World Trade Center au 11-Septembre

Le fait que les États-Unis aient eu recours, de manière récurrente, aux islamistes d’al-Qaïda comme alliés dans leurs projets expansionnistes ne constitue pas une preuve de l’existence d’une stratégie pérenne et systématique, encore moins qu’il existe une alliance secrète. Je pense, plutôt, que les États-Unis souffrent d’une maladie maligne incarnée par un pouvoir militaire déchaîné et hors de contrôle ; un pouvoir qui, comme un cancer, tend parfois à se métastaser de manière contreproductive à l’accomplissement d’objectifs plus larges.

Ceux qui sont nommés pour gérer ce vaste pouvoir s’habituent à utiliser n’importe quel moyen disponible dans le but de soutenir une dynamique d’intervention globale qu’ils sont, ironiquement, impuissants à défier ou à modérer. Le peu de dissidents qui tentent de le faire sont évidemment mis à l’écart ou même éjectés des hautes sphères du pouvoir, étant alors considérés comme ne faisant « pas partie de l’équipe. »

Ceux qui, à Washington, ont décidé d’aider les terroristes et les trafiquants de drogue semblent ne pas avoir pris en considération les «externalités négatives » de ces politiques, c’est-à-dire les conséquences intérieures des accords officiels avec des réseaux terroristes criminels ayant une portée globale. Pourtant, ces conséquences ont été –et demeurent– graves, puisque les terroristes islamistes, qui furent protégés par les États-Unis dans leurs actions subversives au Kosovo et dans d’autres pays, ont rapidement bénéficié d’une protection aux États-Unis.

Comme l’ancien agent de la DEA Michael Levine l’a rapporté au sujet des réseaux de la drogue liés à l’UÇK : « Ces hommes disposent d’un réseau actif dans les rues de ce pays. […] Dans la société, ils sont les pires éléments que vous pouvez imaginer mais aujourd’hui, selon mes sources chez les stups, ils jouissent d’une protection politique. »

En d’autres termes, des Kosovars bénéficiaient, alors, d’une protection de facto dans leur trafic de drogue aux États-Unis, à l’image de la protection par la CIA –depuis les années 1940– de Chinois, de Cubains, d’Italiens, de Thaïlandais et d’autres associés de l’Agence issus d’ethnies différentes.

En 2000, après les bombardements de l’OTAN visant à soutenir l’UÇK, Mother Jones rapporta que l’héroïne afghane, dont la majeure partie était distribuée par des Albanais du Kosovo, représentait alors plus de 20 % de l’héroïne saisie aux Etats-Unis, presque le double du pourcentage mesuré quatre ans auparavant.55 Dans le même temps, des estimations indiquaient que « les Albanais du Kosovo [contrôlaient] 40 % de l’héroïne de l’Europe. »

De plus, il existe un consensus, quasi universel, sur le fait que le dénouement de la guerre, en Bosnie, favorisa comme jamais auparavant l’enracinement des jihadistes d’al-Qaïda dans les Balkans. Selon le professeur John Schindler, la Bosnie, « la société la plus pro-occidentale au sein de l’Oumma [le monde musulman] », fut « convertie en un « Jihadistan », à cause de la fourberie de certains autochtones, de la violence du conflit et de la mauvaise direction de l’intervention internationale. »

Il est trop tôt pour prédire, avec certitude, quelles seront les répercussions intérieures de l’accroissement par l’OTAN de la puissance et de l’influence des islamistes après que l’Alliance ait créé le chaos en Libye. Mais les conséquences –aux États-Unis– d’interventions comparables ont été indiscutablement négatives, et elles ont contribué à des actes majeurs de terrorisme dans ce pays.

La protection américaine de la base arrière des moudjahidines d’al-Kifah, à Brooklyn, engendra des interférences dans les institutions judiciaires et policières des États-Unis. Cela permit à des recrues moudjahidines d’al-Kifah de planifier et/ou de s’engager dans un certain nombre d’attaques terroristes contre les États-Unis, à l’intérieur de ce pays comme à l’étranger.

Ces attaques incluent le premier attentat à la bombe contre le World Trade Center en 1993, ce que l’on appelle « le complot des monuments de New York » en 1995 et les attaques des ambassades US au Kenya et en Tanzanie en 1998. Furent impliqués, dans chacun de ces événements, des terroristes qui auraient dû être arrêtés, plus tôt, pour des crimes déjà perpétrés, mais qui furent autorisés à rester en liberté.

Ali Mohamed, l’ancien agent double des Forces spéciales US à al-Kifah, ainsi que ses recrues jouèrent un rôle central dans toutes ces attaques. Ali Mohamed, bien qu’ayant été inclus dans une liste de surveillance du département d’État, était entré aux États-Unis vers 1984 dans le cadre de ce qu’un consultant du FBI a appelé « un programme de visas contrôlé par la CIA. »58 Le « cheikh aveugle » Omar Abdel Rahman, qui était le leader d’al-Kifah, entra lui aussi aux États-Unis de cette manière ; deux visas furent délivrés à Rahman, dont l’un « par un officier de la CIA travaillant sous couverture dans la section consulaire de l’ambassade américaine au Soudan. »

Ali Mohamed entraîna des recrues d’al-Kifah aux tactiques de guérilla près de Brooklyn. Cette opération fut considérée comme tellement sensible que la Police de New York et le FBI protégeront plus tard, de l’arrestation, deux de ces recrues, lorsqu’ils assassinèrent l’extrémiste juif Meir Kahane. Au lieu de les arrêter, la Police de New York appela le troisième assassin présumé (El Sayyid Nosair) un « déséquilibré solitaire et armé » et libéra les deux autres (Mahmoud Abouhalima et Mohammed Salameh). Cette libération permit à Abouhalima et à Salameh, agissant aux côtés d’un autre apprenti d’Ali Mohamed (Nidal Ayyad), de prendre part au premier attentat à la bombe contre le World Trade Center en 1993.

Les procureurs protégèrent de nouveau Ali Mohamed durant le procès des « Monuments » de 1994-95, lorsqu’Omar Abdel Rahman et certains des apprentis de Mohamed furent reconnus coupables d’association de malfaiteurs visant à faire exploser des édifices de New York. Dans cette affaire, le procureur Patrick Fitzgerald qualifia Mohamed de complice non inculpé, lui permettant toutefois de rester en liberté. Lorsque la défense lança une citation à comparaître pour contraindre Mohamed à se rendre au tribunal, le procureur Fitzgerald est intervenu afin de lui éviter d’avoir à témoigner.

Ali Mohamed était bien conscient de bénéficier d’une protection, et il l’utilisa, au début de l’année 1993, pour obtenir sa libération alors qu’il était détenu par la GRC [Gendarmerie Royale du Canada] à l’aéroport de Vancouver. Puisque cet épisode fut totalement ignoré par la presse US, je dois citer le récit de cet événement paru dans le premier quotidien canadien, le Globe and Mail de Toronto : « la GRC tenait l’un des hommes clés d’al-Qaïda, le réseau terroriste d’Oussama ben Laden, mais il fut libéré après que la police montée appela l’homme qui traitait avec lui au FBI.

Lorsqu’il fut interrogé en 1993, Ali Mohamed, un Californien d’origine égyptienne dont on pense qu’il est le plus important membre d’al-Qaïda jamais entré au Canada, travaillait, alors, avec des agents du contre-terrorisme US, jouant un double ou même un triple jeu. M. Mohamed est actuellement en détention dans une prison des États-Unis.

« Vers minuit, les gens de la GRC m’ont dit que je pouvais partir », écrivit M. Mohamed, dans une déclaration sous serment montrée mercredi dernier au Globe and Mail. À noter qu’aux États-Unis, Ali Mohamed a reconnu être un proche associé de ben Laden. Cet incident est survenu après que des agents des douanes de l’aéroport international de Vancouver eurent arrêté Essam Marzouk, un Égyptien arrivé de Damas via Francfort, car il était en possession de deux faux passeports saoudiens.

M. Mohamed, qui venait le chercher à l’aéroport, demanda à la police pourquoi son ami était détenu. Cette sollicitation suscita la curiosité de la GRC à l’égard de M. Mohamed, mais ce dernier dissipa leur suspicion en leur disant qu’il était un collaborateur du FBI. »

Ce récit du Globe and Mail indique clairement qu’en 1993, Mohamed avait d’ores et déjà un référent au FBI, la GRC étant entrée en contact avec celui-ci. Dans son témoignage devant la Commission d’enquête sur le 11-Septembre, Fitzgerald donna une version des faits assez différente : selon lui, après être revenu de Nairobi en 1994, Mohamed déposa sa candidature pour un emploi de « traducteur du FBI. »La différence entre les deux récits est cruciale : le FBI ayant demandé à la GRC de libérer Mohamed, il lui fut alors possible de se rendre à Nairobi et d’y planifier l’attentat à la bombe contre l’ambassade américaine.

L’opinion publique américaine : entre ignorance et inconscience

Selon l’auteur Peter Lance, en [1997], Fitzgerald disposait de suffisamment de preuves pour inculper et arrêter Mohamed, mais il s’est abstenu de le faire. Au contraire, il l’interrogea en Californie avec Jack Cloonan, un agent du FBI. Suite à l’entretien, Fitzgerald décida de ne pas arrêter Mohamed, mais plutôt de mettre son téléphone sous écoute et d’implanter un mouchard dans son ordinateur. Lance soulève une question pertinente : Fitzgerald craignait-il que « toute inculpation du principal espion d’al-Qaïda pourrait lever le voile sur des années de graves négligences chez trois des principales agences de renseignement des États-Unis?»

Le 10 septembre 1998, un mois après les attentats à la bombe contre les ambassades US, Ali Mohamed fut finalement arrêté. Pourtant deux mois plus tard, lorsque Fitzgerald prononça 13 inculpations, le nom de Mohamed ne fut pas cité. Au contraire, Fitzgerald l’autorisa de nouveau à éviter un contre-interrogatoire en acceptant une transaction pénale (un plaider coupable) dont les termes sont encore partiellement inconnus. Plus exactement, nous ne connaissons pas la durée de la peine de Mohamed : cette page de la transcription de son audition devant les tribunaux  est placée sous scellés.

Dans le cadre de ce plaider coupable, Ali Mohamed déclara au tribunal qu’à la demande personnelle de ben Laden, il surveilla l’ambassade US au Kenya : « Il prit des photos, dessina des schémas et écrivit un rapport » qu’il transmit personnellement à ben Laden au Soudan.Patrick Fitzgerald, le procureur qui négocia la transaction pénale, témoigna longuement au sujet de Mohamed devant la Commission d’enquête, qui conclut dans son Rapport final (qu’Ali Mohamed « dirigea » l’opération des attentats contre les ambassades. Ironiquement, ces attaques constituent la raison officielle expliquant pourquoi al-Zawahiri (comme ben Laden avant lui) est recherché par le FBI, avec une prime de 25 millions de dollars sur sa tête.

Mais l’on a refusé, au public américain, le droit de connaître le rôle d’Ali Mohamed dans d’autres événements terroristes. Son implication dans le 11-Septembre serait particulièrement digne d’intérêt. Comme son référent au FBI, Jack Cloonan, le rapporta ultérieurement, Mohamed lui expliqua qu’il entraîna personnellement les pirates de l’air présumés à détourner des avions :« Il [avait] mené les entraînements d’al-Qaïda sur les méthodes de détournement d’avions. Il dirigea des exercices au Pakistan où il indiqua : « Voici comment faire entrer un cutter à bord. Vous le saisissez, vous ôtez sa lame puis vous l’enveloppez dans [mots censurés] et vous le mettez dans votre bagage à main ». Ils avaient lu les règlements de la FAA. Ils savaient qu’une lame de plus de 10 centimètres ne passerait pas. « C’est comme ça que vous devez vous positionner », leur dit-il. « J’ai appris à ces gens à s’asseoir en première classe. Vous-vous asseyez ici et les autres s’installent ici ». Il écrivit tout cela. »

Aujourd’hui, les États-Unis se retrouvent au milieu d’une crise budgétaire sans précédent, en grande partie provoquée par ses multiples guerres. Malgré tout, ce pays est également sur le point de mener de nombreuses autres interventions : au Yémen, en Somalie, et potentiellement en Syrie, au sol en Libye ou en Iran (où la CIA aurait été en contact avec les Joundallah, une ramification d’al-Qaïda qui est impliquée dans le trafic de drogue).

Seul le public américain peut empêcher cela. Mais pour que le peuple se lève et hurle « Stop ! », il doit y avoir une meilleure compréhension populaire des sombres alliances sous-tendant les interventions prétendument humanitaires des États-Unis. Cette prise de conscience pourrait s’étendre lorsque les Américains réaliseront finalement que le fait de prêter assistance à des terroristes engendre aussi des répercussions nationales.

La longue et complexe « danse » entre Ali Mohamed et ses protecteurs du département d’État indique clairement que la prise en charge de terroristes pour des objectifs malhonnêtes corrompt autant le terroriste en question que ses soutiens institutionnels. Finalement, ils deviennent complices, chaque partie ayant des secrets à dissimuler au sujet de leur collusion.

Jusqu’à ce que l’opinion publique en soit consciente, cette dissimulation de la collusion entre Washington et les terroristes perdurera. Et aussi longtemps qu’elle persistera, on nous refusera la vérité sur les collusions qui sous-tendent le 11 septembre.

Peter Dale Scott sur METAMAG

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La famine, arme de guerre

Ne donnez rien : votre argent n’ira pas aux parias mais aux bourreaux

Cri d’alarme de l’ONU, le 5 septembre, une sixième région somalienne, celle de Bay, étant à son tour frappée par la famine consécutive à une «sécheresse d’ampleur exceptionnelle ». « Au total, quatre millions de personnes sont en situation de crise en Somalie, dont 750.000 qui risquent la mort dans les quatre prochains mois ».

750 000, c’est-à-dire le dixième de la population, alors que « des dizaines de milliers de personnes sont déjà mortes, dont plus de la moitié étaient des enfants », toujours selon le centre d’analyse pour la sécurité alimentaire (FSNAU) des Nations Unies, qui incrimine le trop faible « niveau actuel de réponse à la crise humanitaire ».

En effet, « seulement 59% de l’aide demandée pour l’ensemble des pays de la Corne de l’Afrique touchés par la sécheresse ont été versés à ce jour, soit un peu plus d’un milliard de dollars sur un total de 2,4 milliards». Et les media de stigmatiser l’égoïsme des Occidentaux — les seuls d’ailleurs dont la générosité soit sollicitée — à grands renforts de photos pathétiques de gosses décharnés.

Le réquisitoire d’une ancienne humanitaire

Mais culpabiliser une fois de plus le seul Blanc, lui-même en voie de paupérisation avancée, est un peu facile. D’autant que la situation est endémique. En septembre 2009 déjà, les ONG avaient sonné le tocsin, affirmant à l’AFP que « plus de 23 millions de personnes étaient menacées par la disette et la pauvreté en Afrique de l’Est, touchée par la crise la plus grave depuis une décennie ». « Les pluies sont de plus en plus imprévisibles et rares en Afrique de l’Est, tandis que les saisons des pluies se raccourcissent à cause de l’influence grandissante du changement climatique», s’indignait le directeur régional d’Oxfam, Paul Smith Lomas.

Le changement climatique, évidemment provoqué par le scandaleux gaspillage d’énergies des Occidentaux — toujours eux alors que l’Inde et la Chine, qui constituent à elles deux près de la moitié de la population de la planète, consomment elles aussi à tout-va — a bon dos. Ne faudrait-il pas pointer, plutôt, du doigt les conflits armés fatals au développement de l’agriculture et de l’élevage, certains gouvernements et les milices tribales?

Ce n’est pas nous qui le disons mais la géographe Sylvie Brunel, ancienne présidente d’Action contre la faim (et, subsidiairement, ex-épouse du ministre Eric Besson qui l’abandonna pour l’étudiante tunisienne Yasmine Tordjmann, issue du clan Bourguiba) : « La famine touche d’abord les populations délaissées, les clans dominés et les régions où vivent des citoyens de seconde zone. C’est une arme politique, née le plus souvent de l’indifférence du pouvoir envers certaines ethnies, parfois de leur volonté délibérée de vider des territoires.

» Sylvie Brunel, ancienne présidente d’Action contre la faim

Formulée dans Marianne, le 30 juillet, et totalement ignorée car, entre les vacances, la chute des Bourses et l’affaire DSK, nul ne se souciait de ces tristes tropiques, l’accusation lancée par Mme Brunel est terrible. Mais elle est, hélas, fondée En tout cas pour ce qui concerne la Corne de l’Afrique et ses entours.

Crimes contre l’humanité de l’Ethiopie à la Somalie

Idole des antifascistes pour sa résistance à Mussolini, feu l’empereur éthiopien Haïlé Sélassié avait ainsi, dans les années 1973-1974, instrumentalisé la sécheresse pour éradiquer les Danakils, ou Afars, qui avaient, à ses yeux, le tort d’occuper un territoire contrôlant la voie ferrée stratégique Addis-Abeba et Djibouti, seul accès de l’Ethiopie à la mer. 200 000 en moururent alors, dans le silence complice des chancelleries, le Négus étant intouchable.

Comme on ne change pas une méthode qui gagne, le régime communiste de Haïlé Mariam Menghistu, parvenu au pouvoir après la chute de Haïlé Sélassié, usa en 1979 de la même arme contre les Tigréens mais aussi les Falashas — tribu convertie depuis des siècles au judaïsme tout en pratiquant l’animisme, ce qui incita à Israël à lui reconnaître le bénéfice de la « loi du retour » et à organiser pour ce faire l’opération Salomon.

Nouvelle famine en 1984 et 300 000 morts malgré l’importance de l’aide internationale… dont la quasi-totalité profita au pouvoir central, celui-ci bloquant les transports afin que les denrées acheminées à grands frais n’atteignent pas les régions rebelles.

Scénario identique en Somalie, où un certain Bernard Kouchner accéda, en octobre 1992, à la gloire internationale en transportant un sac de riz sur son dos. Malgré, là encore, le pont aérien français, le déploiement de l’ONU et l’opération américaine « Restore Hope » destinés à venir en aide aux malheureux menacés de mort par inanition, la sanglante guerre tribale interdit tout acheminement  de l’aide alimentaire.

Et, près de vingt années plus tard, la situation n’a guère changé. Bien au contraire, toutes les infrastructures ayant gravement pâti des affrontements ethnico-religieux, ce qui rend très aléatoire l’accès au centre et au sud du pays, le gouvernement de transition somalien (TGF), en place depuis 2004, ayant été impuissant à rétablir un semblant d’ordre. Dans ces conditions, même si les donateurs mettaient massivement la main à la poche, quels secours pourraient-ils apporter aux quatre millions de Somaliens victimes de la famine ?

Comme la plus grande partie du sud et du centre de la Somalie, la région de Bay, pour laquelle se mobilise aujourd’hui l’ONU, et qui inclut notamment la ville de Baidoa, épicentre de la famine du début des années 90 et surnommée alors « la cité de la mort », est, en outre, contrôlée par les insurgés islamistes shebab, qui rançonnent les rares organisations humanitaires encore présentes et s’approprient la majeure partie de l’aide parvenue à destination.

Pas d’euros pour les bourrreaux !

Car, comme le dit encore Sylvie Brunel, « les stocks existent. Il y a des excédents agricoles à proximité et suffisamment d’aliments pour tous, mais les plus pauvres ne peuvent pas les acheter. En Somalie ou en Ethiopie, on peut même voir des gens crever de faim à côté d’entrepôts pleins. Certains gouvernements laissent mourir des franges de leurs populations et refusent l’aide humanitaire pour ne pas passer pour des incapables. Mais, après quelques semaines, ils jouent du drame qui les touche pour obliger les ONG et l’ONU à passer par eux, obtenir une forme de légitimation de la part de la communauté internationale, recevoir de l’aide logistique et alimentaire, et se poser en héros devant leurs peuples.»

Famine en Ethiopie

Ce moment névralgique est venu. Si d’aventure, les reportages lacrymatoires vous incitaient à ouvrir votre porte-monnaie en même temps que votre cœur, vous voici donc prévenus : ce n’est pas aux paysans chassés de leurs terres, aux parias de la faim ni aux enfants agonisants qu’iront vos euros, mais à leurs bourreaux, qui disposeront ainsi de ressources nouvelles pour leurs futures éradications ethniques.

Au fait, plus heureux qu’un Milosevic, Menghistu, réfugié au Zimbabwe  en 1991 après l’effondrement de l’URSS et le départ de ses protecteurs soviétiques et cubains, n’a été jugé que par contumace aux procès qui lui avaient été intentés pour « génocide » et à l’issue duquel il fut condamné d’abord à la réclusion perpétuelle puis à la peine capitale en appel, le 26 mai 2008. De même, le communiste Lazare Kaganovitch, artisan de la famine en Ukraine (6 à 8 millions de morts entre 1932 et 1933) n’eut-il jamais à répondre de ses actes et mourut-il, de sa belle mort, en 1991, à l’âge avancé de 97 ans, dans son douillet appartement moscovite.

Camille GALIC

RDC, Côte d’Ivoire, Somalie… Afrique : le cri cœur de Thabo Mbeki

Que le colonel Kadhafi demeure encore introuvable, cela ne peut empêcher des réflexions sur cette guerre en Libye. Une guerre qui suscite tant d’interrogations sur la «renaissance africaine». Thabo Mbeki vient de briser la glace. Comme pour dire que le débat vient d’être relancé sur ce thème. Surtout qu’avant la Libye, il y a eu la Côte d’Ivoire, la République démocratique du Congo, et encore et toujours la Somalie. Mais l’Afrique est restée de marbre.

Dans une déclaration au journal Sunday Times, Thabo Mbeki, ancien président sud-africain et l’une des figures emblématiques de l’ANC, est très irrité contre ce qui se passe en Libye. Dans son accès de colère, il invite les «Africains à se dresser contre l’Occident». Car pour lui, ce qui se passe en Libye, avec les bombardements de l’OTAN, «est un désastre».

Mais là où ses déclarations deviennent très intéressantes, que le désastre l’est davantage et suscitent justement un débat de fond, c’est lorsqu’il pose trois interrogations également de fond : Où en est le processus qui a abouti sur l’indépendance du continent africain et sur la fin de l’apartheid ? Où en sommes-nous aujourd’hui, où en serons-nous demain ? Pourquoi sommes-nous si silencieux ? Véritable cri de cœur de ce «sage d’Afrique».

Avant de répondre à ces interrogations, force est de souligner avant que la «trop généreuse» Libye ne soit lourdement secouée, il y a eu la Côte d’Ivoire, fer de lance du développement de l’Afrique de l’Ouest ; la République démocratique du Congo, pays riche et reconnu par son hospitalité légendaire pendant que la Somalie – stratégique de la Corne de l’Afrique est déchiquetée. Ces pays ont également sombré dans l’horreur, détruits par des tonnes d’armes venues de l’Occident à telle enseigne qu’ils constituent aujourd’hui des plaques tournantes de la circulation d’armes, du trafic frauduleux des minerais…

Des morts se comptent par millions. Mais jamais, les pays africains ne se sont levés comme un seul homme pour dénoncer les faiseurs de guerre. Bien au contraire, ils ont servi d’agents exécuteurs.

L’Union africaine est toujours passée à côté de la plaque sans prendre des sanctions qui s’imposent. Par contre, silence radio, pour le cas de la République démocratique du Congo agressée par des pays africains que l’on passe pour modèle, alors qu’un génocide est en train de se commettre chaque jour dans ce vaste pays d’Afrique centrale.

Ne parlons pas de la Somalie, abandonnée à elle-même, aujourd’hui, soumise à une famine infernale qui décime toute une population. Entre-temps, la piraterie, cette pratique criminelle d’un autre âge, refait surface et les fruits des rafles sont blanchis dans des capitales occidentales. Et pourtant, une armada internationale patrouille dans les mêmes eaux sans les neutraliser. Incroyable encore comme cette autre présence militaire internationale en RDC qui n’arrive pas non plus à neutraliser les forces négatives qui pullulent dans la région pendant que se poursuive en toute quiétude le pillage des minerais du Congo.

En gros, dans tous les cas, pas une seule action d’éclat et de grande envergure initiée par les Africains. Les yeux sont tournés toujours vers ce même Occident que l’on assimile déjà à un cynique, un pyromane.

Pas de narcissisme

Certes, Thabo Mbeki a raison de se mettre en colère. Plutôt que de s’appuyer sur le reflexe pavlovien, Thabo Mbeki pose trois questions de fond qui remettent sur le tapis la problématique de la «renaissance africaine». Mais qu’a-t-on fait des 50 ans des indépendances africaines ? Pourquoi ce silence ?

Avant de se dresser contre l’Occident, les Africains devraient impérativement répondre à ces deux interrogations fondamentales. Est-il normal que des pays aux immenses potentialités comme la RDC et la Côte d’Ivoire, pour ne citer qu’eux, tombent si bas avec des populations chosifiées à souhait, des gouvernements obéissant à des centres périphériques qui contrôlent leurs économies depuis l’accession de ces pays à l’indépendance ? La réponse est non. La faute incombe aux Ivoiriens et aux Congolais qui refusent jusqu’ici à faire preuve de haute responsabilité politique.

Qui refuse de donner un bon salaire aux fonctionnaires de l’Etat ? Pourquoi des millions des populations africaines n’ont pas accès aux soins de santé, à l’eau potable, à l’instruction pendant que des villas cossues surgissent à côté des maisonnettes, à l’image des fauves dans la forêt, le long des avenues défoncées et caillouteuses ? Serait-ce toujours l’Occident qui serait à la base des salaires impayés et détournés, de l’absence de programmes rentables et réalisables, de cette démocratie balbutiante pour moins de liberté, moins de tolérance ?

Les évêques congolais avaient déjà suscité les mêmes questions que Thabo Mbeki, mais en termes différents : « Qu’avez-vous fait des richesses de ce pays ? Qu’avez-vous fait de l’accession de ce pays à l’indépendance ?»

Au moment où les Congolais s’apprêtent à aller aux urnes, pour la seconde fois en l’espace de cinq ans, ils ont l’obligation morale et politique de trouver des réponses à des questions pertinentes. Des réponses qui auront indiscutablement le mérite de conduire vers un choix utile en vue de faire des élections 2011 un moment déterminant de l’histoire de la République démocratique du Congo.

Thabo Mbeki a raison de souligner que les «Occidentaux ne défendent que leurs propres agendas». C’est le contraire qui aurait surpris en ces instants précis de la conquête des espaces économiques afin de disposer des «nations puissantes». Malheur aux Africains s’ils pensent autrement d’autant plus leurs jérémiades ne changeront pas d’un seul iota cette vision des choses.

C’est dire que les Africains doivent se dépouiller de l’habit du vieil homme, se départir de tout comportement narcissique pour relever les grands défis d’Etats et Nations forts et prospères. Thabo Mbeki vient de relancer le débat de la renaissance africaine.

Par Freddy Monsa Iyaka Duku pour le quotidien congolais Le Potentiel

Somalie : Quelles sont les causes de la famine ?

La Somalie, malgré les sécheresses, était naguère un pays autosuffisant.

Esther VIVAS

Nous vivons dans un monde d’abondance. Selon les chiffres de l’Organisation des Nations Unies pour l’Agriculture et l’Alimentation (FAO), on produit aujourd’hui de la nourriture pour 12 milliards de personnes, alors que la planète compte 7 milliards d’êtres humains. De la nourriture, il y en a. Alors pourquoi dans ce cas une personne sur sept dans le monde souffre de la faim ?

La menace alimentaire qui touche plus de 10 millions de personnes dans la Corne de l’Afrique remet en lumière la fatalité d’une catastrophe qui n’a pourtant rien de naturelle. Sécheresses, inondations, conflits armés… tout cela contribue à aggraver une situation d’extrême vulnérabilité alimentaire, mais ce ne ce sont pas les seuls facteurs explicatifs.

La situation de famine dans la Corne de l’Afrique n’est pas une nouveauté. La Somalie vit une situation d’insécurité alimentaire depuis 20 ans. Et, périodiquement, les médias nous remuent de nos confortables divans en nous rappelant l’impact dramatique de la faim dans le monde. En 1984, près d’un million de morts en Ethiopie ; en 1992, 300.000 somaliens ont perdu la vie à cause de la faim ; en 2005, près de cinq millions de personnes au bord de la mort au Malawi, pour ne citer que quelques cas.

La faim n’est pas une fatalité inévitable qui affecterait seulement certains pays. Les causes de la faim sont politiques. Qui contrôle les ressources naturelles (terres, eau, semences) qui permettent la production de nourriture ? A qui profitent les politiques agricoles et alimentaires ? Aujourd’hui, les aliments sont devenus une marchandise et leur fonction principale, nous nourrir, est mise à l’arrière plan.

On pointe du doigt la sécheresse, avec les pertes de récoltes et de bétail consécutives, comme l’une des principales explications de la famine dans la Corne de l’Afrique. Mais alors comment expliquer que des pays tels que les Etats-Unis ou l’Australie, qui subissent régulièrement de graves sécheresses, ne souffrent pas de famines extrêmes ? Evidement, les phénomènes météorologiques peuvent aggraver les problèmes alimentaires, mais ils ne suffisent pas à expliquer les causes de la faim. En ce qui concerne la production d’aliments, le contrôle des ressources naturelles est la clé pour comprendre pour qui et pourquoi on les produits.

Dans plusieurs pays de la Corne de l’Afrique, l’accès à la terre et un bien rare. L’achat massif de sols fertiles de la part d’investisseurs étrangers (agro-industrie, gouvernements, fonds spéculatifs…) a provoqué l’expulsion de milliers de paysans de leurs terres, diminuant ainsi leur capacité à satisfaire leurs propres besoins alimentaires de manière autonome. Ainsi, tandis que le Programme Mondial Alimentaire tente de nourrir des milliers de réfugiés au Soudan, des gouvernements étrangers (Koweït, Emirats arabes unis, Corée…) y achètent des terres pour produire et exporter des aliments pour leurs propres populations.

Il faut également rappeler que la Somalie, malgré les sécheresses récurrentes, était un pays autosuffisant dans la production d’aliments jusqu’à la fin des années 1970. Sa souveraineté alimentaire a été mise en pièce au cours des trois décennies suivantes. A partir des années 1980, les politiques imposées par le Fonds Monétaire International et la Banque Mondiale pour que le pays puisse rembourser sa dette au Club de Paris se sont traduites par l’imposition d’un ensemble de mesures d’ajustement. En ce qui concerne l’agriculture, ces dernières impliquaient une politique de libéralisation commerciale et d’ouverture des marchés, permettant ainsi l’entrée massive de produits subsidiés – comme le riz et le blé – des multinationales agro-industrielles nord-américaines et européennes, qui ont commencé à vendre leurs produits en dessous de leur prix de production, faisant ainsi une concurrence déloyale aux produits autochtones.

Les dévaluations périodiques de la monnaie somalienne ont également provoqué une hausse des prix des intrants agricoles tandis que la politique en faveur des monocultures pour l’exportation a progressivement forcé les paysans à abandonner les campagnes. La même chose s’est produite dans d’autres pays, non seulement en Afrique, mais aussi en Amérique latine et en Asie.

La montée des prix des céréales de base est un autre des éléments désignés comme détonateurs des famines dans la Corne de l’Afrique. En Somalie, les prix du maïs et du sorgho rouge ont respectivement augmenté de 106 et 180% par rapport à l’année dernière. En Ethiopie, le coût du blé a augmenté de 85% par rapport à 2010. Et au Kenya, la valeur du maïs a augmenté de 55% en un an. Des hausses qui ont rendus ces aliments inaccessibles.

Mais quelles sont les raisons de cette escalade des prix ? Plusieurs indices pointent la spéculation financière sur les matières premières alimentaires. Les prix des aliments sont déterminés dans les Bourses de valeurs, dont la plus importante, à l’échelle mondiale, est celle de Chicago, tandis qu’en Europe les aliments sont commercialisés dans les marchés à terme de Londres, Paris, Amsterdam et Francfort. Mais, aujourd’hui, la majeure partie de l’achat et de la vente de ces marchandises ne correspond pas à des échanges commerciaux réels.

On estime, d’après Mike Masters, responsable du fonds de pension Masters Capital Management, que 75% des investissements financiers dans le secteur agricole sont de caractère spéculatif. On achète et on vend des matières premières dans le but de spéculer avec elles en faisant un profit qui se répercute finalement dans l’augmentation du prix de la nourriture pour le consommateur final. Les mêmes banques, fonds à hauts risques, compagnies d’assurances, qui ont provoqué la crise des “subprimes” sont celles qui spéculent aujourd’hui avec la nourriture, profitant de marchés globaux profondément dérégulés et hautement rentables.

La crise alimentaire à l’échelle globale et la famine dans la Corne de l’Afrique en particulier sont les fruits de la globalisation alimentaire au service des intérêts privés. La chaîne de production, de distribution et de consommation des aliments est entre les mains d’une poignée de multinationales qui placent leurs intérêts particuliers au dessus des nécessités collectives. Tout au long de ces dernières décennies, elles ont miné, avec le soutien des institutions financières internationales, la capacité des Etats du sud à décider sur leurs politiques agricoles et alimentaires.

Revenons au début. Pourquoi la faim existe-t-elle dans un monde d’abondance ? La production d’aliments a été multipliée par trois depuis les années 1970, tandis que la population mondiale n’a fait que doubler depuis lors. Nous ne sommes donc pas face à un problème de production de nourriture, mais bien devant un problème d’accès à la nourriture. Comme le soulignait le rapporteurs de l’ONU pour le droit à l’alimentation, Olivier de Schutter, dans une interview au journal “El Pais” : “La faim est un problème politique. C’est une question de justice sociale et de politiques de redistribution”.

Si nous voulons en finir avec la faim dans le monde, il est urgent d’opter pour d’autres politiques agricoles et alimentaires qui mettent au centre de leur préoccupation les personnes et leurs besoins, ceux qui travaillent la terre et l’écosystème. Il s’agit de parvenir à ce que le mouvement international Via Campesina appelle la “souveraineté alimentaire”, et de récupérer la capacité de décider sur ce que nous mangeons. En reprenant un des slogans les plus connus du Mouvement du 15-M : “une démocratie réelle, maintenant” dans l’agriculture et l’alimentation est nécessaire.

Esther Vivas

*Esther Vivas participe au Centre d’études sur les mouvements sociaux (CEMS) de l’Universitat Pompeu Fabra (UPF) en Catalogne.

**Cet article a été publié comme opinion dans le journal “El País”, 30/07/2011.

***Traduction française par Ataulfo Riera pour le site www.lcr-lagauche.be

**** http://esthervivas.wordpress.com/francais

Ghana : Un jeune écolier veut aider la Somalie

Andrew Adansi-Bonnah

– Associated press – Alors que la levée de fonds organisée dans le monde pour venir en aide aux victimes de la faim en Somalie se fait au compte gouttes, une initiative a vu le jour d’une source inattendue : un écolier Ouest-Africain du Ghana, Andrew Adansi-Bonnah,11 ans. Pendant ses huit semaines de vacance, il veut récolter 20 millions de Cedis soit 13 millions de dollars en faisant le porte à porte des bureaux à Accra.

Depuis qu’il a commencé son opération le 1er Août dernier, le jeune a déjà collecté 6.500 dollars. Andrew a pris soin de contacter l’UNICEF et la FAO avant de se lancer dans son opération du coeur. Son père, un enseignant, Samuel Adansi-Bonnah, pour aider a sauver des vies a l’autre bout du continent, a donné 500 dollars, une somme qui équivaut à la totalité de son salaire mensuel.

Andrew dit avoir été inspiré et touché par “les images des enfants affamés aux corps squelettiques et décharnus que les télévision occidentales montrent tous les jours”. Il ajoute que certaines personnes ont aussi faim au Ghana mais pas de façon aussi dramatique et humiliante qu’en Somalie.Le jeune élève dit être confiant de pouvoir atteindre son objectif, c’est à dire le chiffre des 13 millions de dollars.Un ghanéen gagne en moyenne 2 500 dollars par an alors qu’un Somalien ne gagne qu’un salaire annuel de 500 dollars. L’enfant de 11 ans qui veut devenir pilote quand il sera grand affirme ne pas comprendre que certains possèdent tellement de nourritures à manger pendant que d’autres n’ont rien à mettre sous la dent.Le premier à être surpris par l’engagement de Andrew, c’est son papa qui s’étonne de la détermination de son enfant en faveur d’une Somalie si lointaine.

Commentaire

On constate, lorsqu’on observe bien le Ghana pendant ces dernières décennies, que ce pays va absolument dans la bonne direction.Conséquemment, ses fils font étalage d’une fierté indéniable, fierté d’appartenir à une NATION qui fonctionne, résolument engagée dans la voie du développement et dans laquelle l’HOMME compte. A l’analyse, il est aisé de constater que l’évolution démocratique et la construction de l’état de droit constituent le principal vecteur  de cette marche commune des Ghanéens vers des lendemains meilleurs. Dans sa situation, le pays de Kwame N’Krumah qui est aujourd’hui l’une des meilleures destinations en Afrique ne peut que voir les talents et valeurs que regorgent sa population exploser et aller de victoire en victoire pour surprendre le monde. Andrew Adansi-Bonnah est sans doute l’exemple qui montre qu’un peuple est  capable d’initiatives, d’accomplir de grandes oeuvres, de travailler pour le présent et l’avenir, lorsque l’élite qui le gouverne lui donne toutes les chances de s’épanouir et surtout de vivre libre, chez lui.

On crève en Somalie, que fait Sarkozy ?

C’est un billet que d’aucuns jugeront de mauvaise foi. Un coup de gueule issu d’une coulisse blogosphérique. Il y a à l’Elysée et quelque part ailleurs, des gens dans les médias qui nous font la leçon sur ce Monarque qui bosse, travaille et nous protège. La preuve, même pendant un juillet pluvieux, ce président si dévoué file au Cap d’Agde ou dans une région viticole parler agriculture et équilibre budgétaire.

Ce mercredi s’ouvre la Conférence des donateurs, à Nairobi au Kenya, pour décider du montant et des modalités de l’aide internationale à l’égard de l’Afrique.

Depuis des lustres, c’est-à-dire des mois et des années, Nicolas Sarkozy n’a pas eu un mot, une phrase, une allusion pour une catastrophe humanitaire qui frappe l’Afrique, et la Somalie en particulier. Nous avons du attendre jeudi 21 juillet pour que son ministre de l’agriculture, le nouveau Sarkoboy Bruno Le Maire, communique sur une réunion d’urgence avec des ONG à Paris pour préparer la réunion du 27. Mais l’information fut complètement occultée par les débats sur le sauvetage de l’euro et de la Grèce à Berlin puis Bruxelles.

Mardi 26 juillet 2011, Bruno Le Maire intervenait à nouveau, cette fois-ci à la radio, pour expliquer que son Monarque avait fait de l’agriculture l’une de ses priorités alimentaires. Or le G20 ne se réunit pour décider qu’en novembre prochain. Après combien de milliers de morts ?

Bruno Le Maire a aussi promis un « doublement » de l’aide humanitaire à la Somalie… soit 10 millions d’euros au total. Vous avez bien lu : la « cinquième économie du Monde », comme nous le rabâche régulièrement Nicolas Sarkozy, va donner… 10 millions d’euros. L’Espagne voisine, prétendument au bord de la faillite (dixit Sarkozy), a proposé 25 millions. Et la petite Norvège 50 millions. La Sarkofrance est un nain quand il s’agit de donation désintéressée.

On se souvient, comparaison obscène, du coût des cérémonies du sommet pour l’Union pour la Méditerranée, en juillet 2008 à Paris : 16 millions pour 4 heures de discussions. « La communauté internationale a échoué à lutter contre la famine en Afrique et doit réagir par un investissement massif dans l’agriculture des pays concernés » a déclaré l’inutile ministre, ce mardi. « La seule façon d’éviter ces épisodes de famine, de voir encore ces milliers d’enfants qui meurent de faim à la frontière entre la Somalie et le Kenya, c’est que nous fassions un investissement massif dans l’agriculture locale des pays en développement ». On applaudit devant de telles déclarations d’intentions… Mais qu’attendait-il pour agir ?

Ce combat-là, la famine en Afrique, ne servait à rien pour la campagne de 2012. Notre Napoléon de pacotille, l’air si sérieux, le ton si grave, choisit lui-même, avec ses conseillers dans son bureau de l’Elysée, ce qui importe et ce qui n’importe pas, ce qui nécessite une intervention présidentielle et ce que la Sarkofrance toute entière peut ignorer sans risquer de choquer l’électeur.

La famine, immense, qui frappe la Somalie fait partie de ces sujets que la Sarkofrance a bien fait d’ignorer. Il y a peu, sur un autre blog, j’ai mentionné, tardivement, cette catastrophe humanitaire. En 2011, en Afrique, la sécheresse frappe, tue et dévaste, comme en 1984, à l’époque du Band Aid de Bob Geldoff. 28 années plus tard, l’histoire se répète. En Somalie, l’une des plus grosse famine du siècle se déroule sous nos yeux. Elle est niée par quelques milices islamistes qui refusent toute éventuelle ingérence humanitaire internationale.

En Afrique, 12 millions de personnes sont concernées.

En France, le mot Somalie n’est pas référencé sur le site Internet de l’Elysée. Le black-out est officiel et total. On peut assumer que le site élyséen rassemble périodiquement ce que les communicants et leur Monarque souhaitent que le bon peuple retienne de l’action présidentielle. Et bien, depuis un mois, les déclarations officielles de la Présidence de la République n’ont jamais mentionné la crise alimentaire en Afrique. On a préféré parler anniversaire de la naissance de Pompidou, Tour de France, plan pour la Grèce et l’euro, élevage de poulets dans le Gers.

A l’inverse, sans réaliser l’indécence de ses déclarations, Nicolas Sarkozy ce mardi 26 juillet a confirmé qu’il ne toucherait pas à la baisse de la TVA dans la restauration. Une mesure qui plombe les comptes de quelque 3 milliards d’euros par an, sans effet ni sur l’emploi, ni sur les salaires, ni sur les prix des plats. Ce 26 juillet, Sarkozy avait aussi envie d’écrire aux parlementaires français qu’il fallait inscrire très rapidement l’équilibre budgétaire au rang des maximes de la République dans notre constitution, et que chacun s’élève au dessus des intérêts partisans. L’homme du paquet fiscal de 2007 donne des leçons comme un proxénète des conseils en virginité. L’indécence et l’anachronisme n’ont plus de limite au coeur de l’Elysée. Il n’était pas difficile, pour ses concurrents de gauche ou de droite, de rappeler que Nicolas Sarkozy fut celui qui dégrada d’environ 300 milliards notre endettement public en moins de 4 ans, et doubla notre déficit budgétaire.

En France, Sarkozy joue donc l’union nationale contre la dette, sans transiger aucunement sur ses propres cadeaux fiscaux. En Afrique, des millions de personnes sont menacées de famine, mais la Sarkofrance ne sait quoi proposer.

C’est une question de priorité, électorale.

Publié par Juan à l’adresse SARKOFRANCE

Comment on fabrique la famine en Somalie

La Somalie, où les pasteurs constituaient autrefois 50 % de la population, avait une économie fondée sur l’échange entre éleveurs nomades et petits agriculteurs. En dépit des sécheresses, elle demeura presque autosuffisante en produits alimentaires durant les années 60 et 70. Au cours de la décennie 70, des programmes de transfert de populations permirent le développement d’un important secteur commercial dans le domaine de l’élevage : jusqu’en 1983, le bétail a représenté 80 % des recettes d’exportation du pays.

Au début des années 80, le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale imposèrent au gouvernement un programme de réformes qui mit en péril le fragile équilibre entre les secteurs nomade et sédentaire. L’une des fonctions de ce plan d’austérité était de dégager les fonds destinés à rembourser la dette contractée par Mogadiscio auprès des membres du Club de Paris et, surtout, auprès du… FMI lui-même (1).

Comme le notait un rapport de mission de l’Organisation internationale du travail : « Seul parmi les principaux créanciers de la Somalie, le Fonds refuse un rééchelonnement (…) . Il aide de facto à financer un programme d’ajustement, dont l’un des objectifs majeurs est le remboursement du FMI lui-même (2). »

Le programme d’ajustement structurel a accru la dépendance alimentaire, notamment dans le domaine céréalier. Entre 1975 et 1985, l’aide alimentaire a été multipliée par quinze, soit un rythme d’accroissement annuel moyen de 31 % (3). Cet afflux de blé et de riz vendus sur le marché local, s’ajoutant à l’augmentation des importations, a provoqué des migrations de producteurs et des modifications majeures dans les habitudes de consommation, au détriment des produits traditionnels, maïs et sorgho.

La dévaluation du shilling somalien, imposée en juin 1981 par le FMI et suivie périodiquement par d’autres baisses de parité, entraîna des hausses des prix de tous les intrants de l’agriculture : carburants, engrais, etc. L’impact fut immédiat et désastreux sur les cultures pluviales mais aussi dans les zones irriguées. Dans les villes, le pouvoir d’achat chuta de façon dramatique, les plans de développement du gouvernement furent victimes de coupes claires, les infrastructures s’effondrèrent, les flux d' »aide alimentaire » provoquèrent l’appauvrissement des communautés agricoles (4).

Au cours de la même période, une bonne partie des meilleures terres cultivables furent accaparées par des fonctionnaires, des militaires et des commerçants liés au gouvernement (5). Plutôt que de promouvoir la production alimentaire au profit du marché local, les bailleurs de fonds encouragèrent celle, dotée d’une prétendue « haute valeur ajoutée », de fruits, de légumes, d’oléagineux, de coton destinés à l’exportation et récoltés sur les plus fertiles terres irriguées.

Dès le début des années 80, les prix des médicaments pour bétail augmentèrent en raison de la dévaluation. La Banque mondiale encouragea les responsables à faire payer les services vétérinaires fournis aux nomades (notamment la vaccination des animaux). Un marché privé des médicaments fut institué. Le ministère de l’élevage fut dévitalisé, ses services vétérinaires devant être totalement financés par le paiement intégral de ses prestations. Selon la Banque mondiale, « les services vétérinaires jouent un rôle essentiel dans le développement du cheptel dans toutes les régions et ils peuvent être dispensés principalement par le secteur privé (…) . Etant donné que peu de vétérinaires privés choisiront de travailler dans les zones pastorales éloignées, l’amélioration des soins du bétail dépendra aussi de « paravétérinaires » payés pour vendre les médicaments (6). »

Cette privatisation des soins s’est accompagnée d’une absence de programmes alimentaires d’urgence pour les périodes de sécheresse, tandis que l’eau devenait objet de commerce, que sa conservation était négligée, de même que les pâtures. Conséquences fort prévisibles : les troupeaux furent décimés, tout comme la population pastorale. L’objectif « caché » de cette politique était d’éliminer les éleveurs nomades insérés dans un système traditionnel d’échanges. Selon la Banque mondiale, il est de toute façon bénéfique d' »ajuster » la taille des troupeaux car les pasteurs nomades de l’Afrique subsaharienne sont accusés de contribuer à la dégradation de l’environnement (7).

L’effondrement des services vétérinaires a indirectement bénéficié aux pays riches : en 1984, les exportations de bétail somalien vers l’Arabie saoudite et les pays du Golfe baissèrent radicalement et les achats saoudiens se firent en Australie et dans la Communauté européenne.

La restructuration du budget gouvernemental, sous la supervision des institutions internationales, a aussi beaucoup contribué à la mise à sac de l’agriculture. Les infrastructures cédèrent et les dépenses pour l’agriculture baissèrent d’environ 85 % par rapport au milieu des années 70 (8). Le gouvernement fut empêché par le FMI de mobiliser les ressources nationales ; des objectifs sévères furent fixés pour réduire le déficit budgétaire. Les pays « donateurs » fournirent de plus en plus leur aide sous forme de produits alimentaires plutôt qu’en apport financier ou en équipement. Cette aide était ensuite vendue par le gouvernement sur le marché local et les revenus ainsi dégagés (les « fonds de contrepartie ») devaient financer les projets de développement. Dès le début des années 80, ces opérations représentèrent la principale source de revenus de l’Etat, ce qui permit aux donateurs de contrôler de fait l’ensemble du budget (9).

Les réformes économiques ont aussi signifié la désintégration des programmes de santé et d’éducation (10). En 1989, les dépenses de santé étaient de 78 % inférieures à celles de 1975. Selon la Banque mondiale, le budget courant pour l’éducation était en 1989 d’environ 4 dollars par an pour un élève du primaire, contre environ 82 dollars en 1982. Entre 1981 et 1989, les inscriptions scolaires ont chuté de 41 % (en dépit d’une forte augmentation de la population scolarisable), livres et matériel disparurent des classes, les écoles se détériorèrent, près d’un quart des établissements primaires durent fermer.

Ruine de l’économie et désintégration de l’Etat

L’ECONOMIE dans son ensemble fut ainsi prise dans un cercle vicieux : les dégâts subis par les troupeaux furent cause de famine chez les pasteurs nomades qui se retournèrent vers les agriculteurs ; ceux-ci vendirent ou troquèrent leurs céréales contre du bétail. Toute l’économie pastorale fut de ce fait socialement désarticulée. De même, la chute des rentrées de devises due aux baisses des exportations de bétail et des envois de fonds par les Somaliens travaillant dans les pays du Golfe eut de graves conséquences sur la balance des paiements et les finances publiques, ce qui rendit impossible l’application des programmes gouvernementaux.

Les petits paysans furent ruinés en raison des prix de dumping des céréales américaines subventionnées et de la hausse des prix des intrants. L’appauvrissement de la population urbaine provoqua elle aussi une baisse de la consommation alimentaire. Le soutien de l’Etat aux zones irriguées fut gelé et la production déclina dans les fermes d’Etat, promises à la fermeture ou à la privatisation sous les auspices de la Banque mondiale.

Selon les estimations de cette dernière, les salaires réels du secteur public étaient en 1989 inférieurs de 90 % à leur niveau du milieu des années 70. Le revenu mensuel moyen était tombé à 3 dollars, accélérant la désintégration de l’administration (11). Un plan de remise à niveau des salaires du service public fut proposé par la Banque mondiale, mais cela devait se faire avec la même enveloppe budgétaire, grâce au licenciement d’environ 40 % des fonctionnaires – l’administration n’aurait plus compté que 25 000 salariés en 1995 pour une population de 6 millions d’habitants – et à la suppression des diverses primes. Plusieurs pays donateurs se sont déclarés prêts à financer le coût de ces suppressions de postes (12)…

Le désastre était déjà inscrit dans toutes ces mesures qui réduisaient à néant l’Etat somalien. Pourtant, la communauté internationale des bailleurs de fonds ne fit rien pour redonner vie aux infrastructures économiques et sociales, élever le niveau de vie, reconstruire l’administration : un an avant la chute du régime du général Syad Barre, en janvier 1991, alors que la guerre civile faisait déjà rage, les créditeurs proposaient de nouvelles mesures d’ajustement qui visaient à réduire encore plus les dépenses publiques, à restructurer la banque centrale, à liquider la presque totalité des entreprises d’Etat et à libéraliser le crédit (ce qui ne pouvait qu’asphyxier le secteur privé !).

En 1989, le service de la dette représentait 194,6 % des recettes d’exportation. Cette année-là, le prêt du FMI fut annulé pour cause d’arriérés, et la Banque mondiale gela pendant plusieurs mois un prêt d’ajustement structurel de 70 millions de dollars : les résultats économiques de la Somalie étaient trop mauvais (13). La renégociation de la dette ainsi que toute nouvelle avance étaient conditionnées au paiement des arriérés ! Ainsi le pays était tenu prisonnier de la camisole de force de l’ajustement structurel pour le contraindre à assurer le service de la dette. On connaît la suite : l’effondrement de l’Etat, la guerre civile, la famine et, finalement, « Rendre l’espoir ».

La Somalie est une expérience exemplaire, d’abord pour l’Afrique, où il existe d’autres sociétés pastorales nomades que les programmes du FMI et de la Banque mondiale s’emploient à éliminer. Plus largement, l’histoire récente de la corne de l’Afrique confirme le danger pour le tiers-monde de politiques d’ajustement qui affaiblissent l’Etat et conduisent à l’implosion et à la guerre civile.

Michel Chossudovsky

Texte publié dans Le Monde diplomatique, 1993.

Notes

(1) Pendant la période 1983-1985, la dette somalienne était due à raison de 20 % au FMI et à la Banque mondiale. Cf. Generating Employment and Incomes in Somalia , Jobs and Skills Programme for Africa, Organisation internationale du travail (OIT), Addis-Abeba, 1989, p. 5.

(2) Organisation internationale du travail, op. cit. , p. 16.

(3) Au milieu des années 80, cette aide excédait la consommation de 35 %. Lire Hossein Farzin, « Food Aid : Posititive and Negative Effects in Somalia ? », The Journal of Developing Areas , janvier 1991, p. 265.

(4) Selon l’OIT, la société publique de développement agricole (State Agricultural Development Corporation, ADC) a joué un grand rôle dans le soutien aux prix élevés payés aux agriculteurs : « L’ADC a trop – et non trop peu – encouragé la production de maïs et de sorgho » ( cf. OIT, op. cit. , p. 9). Les données de la Banque mondiale, de leur côté, laissent entendre qu’il y a eu augmentation de la production de maïs et de sorgho après la déréglementation des prix en 1983.

(5) Lire Somalia, Operation Restore Hope : A Preliminary Assessment , African Rights, 11, Marshalsea Road, Londres, mai 1993, p. 18.

(6) Sub-Saharian Africa, From Crisis to Sustainable Growth , Banque mondiale, Washington DC, 1989, p. 98.

(7) Ibid. , pp. 98 à 101. Le surpacage nuit à l’environnement mais le problème ne saurait être résolu en frappant de plein fouet le mode de vie des éleveurs.

(8) De 1975 à 1989.

(9) Les fonds de contrepartie furent les seules sources de financement des projets de développement, la plupart des dépenses courantes dépendant elles aussi des donateurs.

(10) Le pourcentage des dépenses militaires demeura élevé mais ce poste budgétaire baissa en termes réels.

(11) Les salaires du secteur public équivalaient à 0,5 % du PNB en 1989.

(12) Une diminution de 40 % des effectifs du secteur public sur cinq ans (1991-1995). Selon la Banque mondiale, il y aurait 27 000 fonctionnaires en 1995.

(13) La première tranche de ce prêt fut versée par l’Association internationale de développement, filiale de la Banque mondiale. La seconde fut gelée en 1990. Le prêt fut annulé en janvier 1991, après la chute du gouvernement Syad Barre.

Comment les puissances coloniales maintiennent la Somalie dans le chaos

Mr. Mohamed Hassan  Spécialiste de la géopolitique et du monde arabe

La Somalie avait tout pour réussir : une situation géographique avantageuse, du pétrole, des minerais et, fait plutôt rare en Afrique, une seule religion et une seule langue pour tout le territoire. La Somalie aurait pu être une grande puissance de la région. Mais la réalité est toute différente : famine, guerres, pillages, pirates, attentats… Comment ce pays a-t-il sombré? Pourquoi n’y a-t-il pas de gouvernement somalien depuis presque vingt ans? Quels scandales se cachent derrière ces pirates qui détournent nos navires? Dans ce nouveau chapitre de notre série « Comprendre le monde musulman », Mohamed Hassan nous explique pourquoi et comment les puissances impérialistes ont appliqué en Somalie une théorie du chaos.

Comment la piraterie s’est-elle développée en Somalie? Qui sont ces pirates?

Depuis 1990, il n’y a plus de gouvernement en Somalie. Le pays est aux mains de seigneurs de guerre. Des navires européens et asiatiques ont profité de cette situation chaotique pour pêcher le long des côtes somaliennes sans aucune licence et sans respecter des règles élémentaires. Ils n’ont pas respecté les quotas en vigueur dans leurs propres pays pour préserver les espèces et ont employé des techniques de pêche – notamment des bombes! – qui ont créé d’énormes dégâts aux richesses des mers somaliennes. Ce n’est pas tout ! Profitant également de cette absence d’autorité politique, des compagnies européennes, avec l’aide de la mafia, ont déversé des déchets nucléaires aux larges des côtes somaliennes. L’Europe était au courant, mais a fermé les yeux car cette solution présentait un avantage pratique et économique pour le traitement des déchets nucléaires. Or, le tsunami de 2005 a déposé une grande partie de ces déchets jusqu’aux terres somaliennes. Et d’étranges maladies sont apparues pour la première fois au sein de la population. Voilà le contexte dans lequel la piraterie s’est principalement développée. Les pêcheurs somaliens, qui disposent de techniques rudimentaires, n’étaient plus en mesure de travailler. Ils ont donc décidé de se protéger ainsi que leurs mers. C’est exactement ce que les Etats-Unis ont fait durant la guerre civile contre les Britanniques (1756 – 1763): ne disposant pas de forces navales, le président Georges Washington passa un accord avec des pirates pour protéger les richesses des mers américaines.

Pas d’Etat somalien depuis presque vingt ans! Comment cela est-il possible?

C’est le résultat d’une stratégie américaine. En 1990, le pays est meurtri par les conflits, la famine et les pillages, et l’Etat s’effondre. Face à une telle situation, les Etats-Unis, qui ont découvert quelques années auparavant des réserves de pétrole en Somalie, lancent l’opération Restore Hope en 1992. Pour la première fois, des Marines US interviennent en Afrique pour essayer de prendre le contrôle d’un pays. Pour la première fois aussi, une invasion militaire est déclenchée au nom de l’ingérence humanitaire.

Le fameux sac de riz exhibé sur une plage somalienne par Bernard Kouchner ?

Oui, tout le monde se souvient de ces images soigneusement mises en scène. Mais les véritables raisons étaient stratégiques. En effet, un document du département d’Etat US préconisait que les Etats-Unis se maintiennent comme seule et unique superpuissance mondiale suite à la chute du bloc soviétique. Pour accomplir cet objectif, il recommandait d’occuper une position hégémonique en Afrique, très riche en matières premières.

Restore Hope sera pourtant un échec. Le film hollywoodien La chute du faucon noir a marqué les esprits, avec ses pauvres G.I.’s « assaillis par de méchants rebelles somaliens »…

En effet, les soldats US seront vaincus par une résistance nationaliste somalienne. Depuis lors, la politique des Etats-Unis a été de maintenir la Somalie sans véritable gouvernement, voire de la balkaniser. La vieille stratégie britannique, d’ailleurs appliquée en de nombreux endroits : mettre en place des Etats faibles et divisés pour mieux tirer les ficelles. Voilà pourquoi il n’y a pas d’Etat somalien depuis presque vingt ans. Les Etats-Unis ont une espèce de théorie du chaos afin d’empêcher toute réconciliation somalienne et maintenir le pays divisé.

Au Soudan, suite à la guerre civile, Exxon a dû quitter le pays après y avoir découvert du pétrole.  Alors, laisser la Somalie plongée dans le chaos n’est-ce pas contraire aux intérêts des Etats-Unis qui ne peuvent y exploiter le pétrole découvert?

L’exploitation du pétrole somalien n’est pas leur objectif prioritaire. Les Etats-Unis savent que les réserves sont là et n’en ont pas besoin dans l’immédiat. Deux éléments sont beaucoup plus importants dans leur stratégie. Tout d’abord, empêcher les compétiteurs de négocier avantageusement avec un Etat somalien riche et puissant. Vous parlez du Soudan, la comparaison est intéressante. Le pétrole que des compagnies pétrolières y ont découvert il y a trente ans, le Soudan le vend aujourd’hui aux Chinois. La même chose pourrait se produire en Somalie. Lorsqu’il était président du gouvernement de transition, Abdullah Yusuf s’était d’ailleurs rendu en Chine, bien qu’il fût soutenu par les Etats-Unis. Les médias US avaient vivement critiqué cette visite. Le fait est que les Etats-Unis n’ont aucune garantie sur ce point : si un gouvernement somalien voit le jour demain, peu importe sa couleur politique, il pourrait très bien adopter une stratégie indépendante des Etats-Unis et commercer avec la Chine. Les impérialistes occidentaux ne veulent donc pas d’un Etat somalien fort et uni. Le deuxième objectif poursuivi par cette théorie du chaos est lié à la situation géographique de la Somalie, qui est stratégique pour les impérialistes des Etats-Unis et de l’Europe réunis.

Stratégique pourquoi?

 Le contrôle de l’Océan Indien, regardez la carte. Comme je l’ai dit, les puissances occidentales portent une lourde part de responsabilité dans le développement de la piraterie en Somalie. Mais plutôt que de dire la vérité et payer des compensations pour ce qu’elles ont fait, ces puissances criminalisent le phénomène afin de justifier leurs positions dans la région. Sous prétexte de combattre la piraterie, l’Otan positionne sa marine militaire dans l’Océan Indien.

Le véritable objectif?

Contrôler le développement économique des puissances émergentes, principalement l’Inde et la Chine. En effet, la moitié de la flotte mondiale des porte-conteneurs et 70% du trafic total des produits pétroliers passent par l’Océan Indien. De ce point de vue stratégique, la Somalie occupe une place importante : le pays a la plus vaste côte d’Afrique (3.300 kilomètres) et fait face au Golfe Arabe et au détroit d’Hormuz, deux centres névralgiques de l’économie de la région. De plus, si une réponse pacifique était apportée au problème somalien, les relations entre l’Afrique d’une part, et l’Inde et la Chine d’autre part, pourraient se développer à travers l’Océan Indien. Ces concurrents des Etats-Unis pourraient alors avoir de l’influence dans cette région de l’Afrique. Le Mozambique, le Kenya, Madagascar, la Tanzanie, Zanzibar, l’Afrique du Sud… Tous ces pays connectés à l’Océan Indien pourraient avoir un accès facile au marché asiatique et développer des relations économiques fructueuses. Nelson Mandela, lorsqu’il était président de l’Afrique du Sud, avait d’ailleurs évoqué la nécessité d’une révolution de l’Océan Indien avec de nouvelles relations économiques. Ce projet, les Etats-Unis et l’Europe n’en veulent pas. C’est pourquoi ils préfèrent maintenir la Somalie dans le chaos.

Vous dites que les Etats-Unis ne veulent pas d’une réconciliation en Somalie. Mais quelles sont les origines des divisions somaliennes?

Pour bien comprendre cette situation chaotique, nous devons remonter plus loin dans l’histoire de la Somalie. Ce pays a été divisé par les forces coloniales. En 1959, la Somalie devient indépendante par la fusion des colonies italienne au Sud et britannique au Nord. Mais des Somaliens vivent également dans certaines parties du Kenya, d’Ethiopie et de Djibouti. Le nouvel Etat somalien adopte d’ailleurs comme drapeau une étoile, dont chaque branche représente une des parties de la Somalie historique. Le message derrière ce symbole étant : « Deux Somalies ont été réunies mais il en reste trois colonisées ».

Devant la légitimité de ces revendications, les Britanniques – qui contrôlaient le Kenya – organisèrent un référendum dans la région de ce pays revendiquée par la Somalie. 87 % de la population, provenant essentiellement d’ethnies somaliennes, se prononcèrent pour l’unité de la Somalie. Mais lorsque les résultats furent publiés, Jomo Kenyatta, leader d’un mouvement nationaliste kenyan, menaça les Britanniques d’expulser les colons s’ils cédaient une partie du territoire à la Somalie. La Grande-Bretagne décida donc de ne pas tenir compte du référendum et aujourd’hui encore, une importante communauté de Somalis vit au Kenya. Il faut bien comprendre que ces frontières coloniales ont été une véritable catastrophe pour la Somalie. Cette question avait d’ailleurs fait l’objet d’un débat important sur le continent africain.

Quel était l’enjeu de ce débat ?

Dans les années soixante, alors que de nombreux pays africains étaient devenus indépendants, un débat opposa ceux qu’on appelait les groupes de Monrovia et de Casablanca. Ce dernier, comportant entre autres le Maroc et la Somalie, souhaitait qu’on rediscute les frontières héritées du colonialisme. Elles n’avaient aucune légitimité à leurs yeux. Mais la plupart des pays africains et leurs frontières sont le produit du colonialisme. Finalement, l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA), ancêtre de l’actuelle Union Africaine, mit un terme au débat en décrétant que les frontières sont indiscutables : revenir sur ces délimitations provoquerait des guerres civiles partout sur le continent. Plus tard, l’un des architectes de l’OUA, le Tanzanien Julius Nyerere, confessa que cette décision était la meilleure mais qu’il la regrettait pour le cas somalien.

Quel sera l’impact de ces divisions coloniales sur la Somalie ?

Elles vont créer des tensions avec les pays voisins. Durant ces années où la Somalie réclamait la révision des frontières, l’Ethiopie était devenue un bastion de l’impérialisme des Etats-Unis, qui tenaient également des bases militaires au Kenya et en Erythrée. C’est alors que la Somalie, jeune démocratie pastorale, émit le désir de bâtir sa propre armée. Le but était de ne pas être trop faible face aux voisins armés, de soutenir les mouvements somalis en Ethiopie voire même de récupérer par la force certains territoires. Mais les puissances occidentales s’opposèrent à la création d’une armée somalienne.

Donc, la Somalie entretenait des relations tendues avec ses voisins. N’était-il pas raisonnable de s’opposer à ce projet d’armée somalienne ? Cela aurait provoqué des guerres, non ?

Ce qui préoccupait l’Occident, ce n’était pas les conflits entre pays africains mais ses propres intérêts. Les Etats-Unis et la Grande-Bretagne équipaient et formaient des militaires en Ethiopie, au Kenya et en Erythrée. Des pays qui vivaient encore sous le joug de systèmes féodaux très oppressifs. Mais c’était des régimes néocoloniaux dévoués aux intérêts des Occidentaux. En Somalie, par contre, le pouvoir en place était plus démocratique et indépendant. L’Occident n’avait donc pas d’intérêt à armer un pays qui pouvait échapper à son contrôle.

En conséquence, la Somalie décida de se tourner vers l’Union Soviétique. Cela inquiéta hautement les puissances occidentales qui redoutaient que l’influence de l’URSS s’étende en Afrique. Ces craintes vont s’accentuer avec le coup d’Etat de 1969.

C’est-à-dire ?

Des idées socialistes s’étaient répandues dans le pays. En effet, une importante communauté somalienne vivait à Aden dans le Sud du Yémen. Or, c’est dans cette ville que la Grande-Bretagne avait pris pour habitude d’envoyer en exil toutes les personnes qu’elle considérait comme dangereuses en Inde : communistes, nationalistes, etc. Ils étaient tous arrêtés et envoyés à Aden où se développèrent rapidement des idées nationalistes et révolutionnaires qui affecteront plus tard les Yéménites mais aussi les Somaliens. Sous l’impulsion de civils aux idées marxistes, un coup d’Etat fut organisé en 1969 par les militaires et Siad Barré prit le pouvoir en Somalie.

Quelles étaient les raisons de ce coup d’Etat ?

Le gouvernement somalien était corrompu. Il avait pourtant tous les ingrédients en mains pour ériger le pays au rang de grande puissance de la région : une position stratégique, une seule langue, une seule religion et d’autres éléments culturels communs. Ce qui est plutôt rare en Afrique. Mais en ratant le développement économique du pays, ce gouvernement a créé un climat favorable à la division entre clans. Sous prétexte de faire de la politique, les élites somaliennes se sont divisées, chacune créant son parti sans véritable programme et en recrutant son électorat selon les clans existants. Cela accentua les divisions et se révéla totalement inefficace. Une démocratie de type libéral n’était en fait pas adaptée à la Somalie : il y avait à un moment 63 partis politiques pour un pays de trois millions d’habitants ! Et le gouvernement n’était même pas capable d’adopter une écriture officielle ce qui créait de sérieux problèmes dans l’administration. Le niveau d’éducation était faible. On établit malgré tout une bureaucratie, une police et une armée. Qui va d’ailleurs jouer un rôle fondamental dans le coup d’Etat progressiste.

« Progressiste » ! Avec l’armée ?

L’armée était la seule institution organisée en Somalie. En tant qu’appareil de répression, elle était supposée protéger le soi-disant gouvernement civil et l’élite. Mais pour de nombreux Somaliens provenant de familles et de régions différentes, l’armée était aussi un lieu de rencontres et d’échanges où il n’y avait pas frontières, pas de tribalisme, pas de divisions claniques… C’est comme cela que les idées marxistes héritées d’Aden vont circuler au sein de l’armée. Le coup d’Etat sera donc mené par des officiers qui étaient avant tout nationalistes et qui, sans avoir de très bonnes connaissances du socialisme, éprouvaient de la sympathie pour ces idées. De plus, ils étaient au courant de ce qui se passait au Vietnam et nourrissaient des sentiments anti-impérialistes. Les civils qui connaissaient bien Marx et Lénine mais qui n’avaient pas de parti politique de masse, appuyèrent le coup d’Etat et devinrent les conseillers des officiers lorsque ceux-ci prirent le pouvoir.

Quel changement apporta le coup d’Etat en Somalie ? 

Un aspect positif important : le nouveau gouvernement adopta rapidement une écriture officielle. De plus, l’Union Soviétique et la Chine aidaient la Somalie. Les étudiants et la population se mobilisaient. L’éducation ainsi que les conditions sociales s’améliorèrent. Les années qui ont suivi le coup d’Etat furent ainsi les meilleures que la Somalie ait jamais connues. Jusqu’en 1977.

Qu’est-ce qui a changé ?

La Somalie, qui avait été divisée par les puissances coloniales, attaqua l’Ethiopie pour récupérer le territoire de l’Ogaden, majoritairement peuplé de Somalis. A cette époque pourtant, l’Ethiopie était elle-même un Etat socialiste soutenu par les Soviétiques. Ce pays avait été longtemps dirigé par l’empereur Sélassié. Mais durant les années septante, la mobilisation était forte pour le renverser. Les mouvements d’étudiants – auxquels j’ai personnellement participé – posaient quatre revendications majeures. Tout d’abord, résoudre les tensions avec l’Erythrée de manière pacifique et démocratique. Deuxièmement, établir une réforme agraire qui distribuerait des terres aux paysans. Troisièmement, établir le principe d’égalité des nationalités : l’Ethiopie était alors un pays multinational dirigé par une élite non représentative de la diversité. Quatrièmement, abolir le système féodal et établir un Etat démocratique. Tout comme en Somalie, l’armée était la seule institution organisée en Ethiopie et les civils s’associèrent aux officiers pour renverser Sélassié en 1974.

Comment se fait-il que deux Etats socialistes soutenus par l’Union Soviétique se soient fait la guerre ?

Après la révolution éthiopienne, une délégation regroupant l’Union Soviétique, Cuba et le Yémen du Sud organisa une table ronde en présence de l’Ethiopie et de la Somalie en vue de résoudre leur différend. Castro se rendit à Adis Abeba et à Mogadiscio. Selon lui, les revendications somaliennes étaient tout à fait justifiées. Finalement, la délégation éthiopienne accepta d’étudier sérieusement la demande de son voisin somalien et les deux pays signèrent un accord stipulant qu’aucun acte de provocation ne serait commis le temps de prendre une décision. Les choses semblaient donc bien parties, mais la Somalie ne respecta pas cet accord…
Deux jours après que la délégation éthiopienne soit retournée au pays, Henry Kissinger, ancien ministre du président Nixon, débarqua à Mogadiscio. Kissinger représentait une organisation officieuse : le Safari Club qui regroupait notamment l’Iran du Chah, le Congo de Mobutu, l’Arabie Saoudite, le Maroc ainsi que les services secrets français et pakistanais. L’objectif de cette organisation était de combattre la prétendue infiltration soviétique dans le Golfe et en Afrique. Sous les pressions et les promesses d’aides du Safari Club, Siad Barré va commettre un désastre, une grave erreur stratégique: attaquer l’Ethiopie.

Quelles seront les conséquences de cette guerre ?

Les Soviétiques quittèrent la région et la Somalie, toujours présidée par Siad Barré, intégra le réseau néocolonial des puissances impérialistes. Le pays avait été sérieusement endommagé par le conflit et la Banque Mondiale et le FMI furent chargés de le « reconstruire ». Ceci allait aggraver les contradictions au sein de la bourgeoisie somalienne. Chacune des élites régionales voulant posséder son propre marché. Elles ont accentué les divisions entre clans et contribué à la dislocation progressive du pays jusqu’à la chute de Siad Barré en 1990. Depuis, aucun chef d’Etat ne lui a succédé.

Mais, trente ans après la guerre de l’Ogaden, le scénario va s’inverser : l’Ethiopie sera appuyée par les Etats-Unis pour attaquer la Somalie…

Oui, comme je l’ai dit, depuis l’échec de l’Opération Restore Hope, les Etats-Unis préfèrent maintenir la Somalie dans le chaos. Cependant, en 2006, un mouvement spontané se développa sous la bannière des tribunaux islamiques pour combattre les seigneurs de guerre locaux et ramener l’unité dans le pays. C’était une sorte d’intifada. Pour empêcher ce mouvement de reconstruire la Somalie, les Etats-Unis décidèrent brusquement de soutenir le gouvernement de transition somalien qu’ils  n’avaient jamais voulu reconnaître. En fait, ils se rendirent compte que leur projet d’une Somalie sans Etat effectif n’était plus possible et qu’un mouvement était sur le point d’aboutir à une réconciliation du pays, islamique qui plus est ! Dans le but de saboter l’unité somalienne, ils décidèrent donc d’appuyer ce gouvernement de transition. Mais comme celui-ci ne disposait ni d’une base sociale, ni d’une armée, ce furent les troupes éthiopiennes commandées par Washington qui attaquèrent Mogadiscio pour faire tomber les tribunaux islamiques.

Ca a marché ?

Non, l’armée éthiopienne a été défaite et a dû quitter la Somalie. De leurs côtés, les tribunaux islamiques se sont dispersés en divers mouvements qui aujourd’hui encore, contrôlent une bonne partie du pays. Quant au gouvernement de transition d’Abdullah Yussuf, il s’est effondré et les Etats-Unis l’ont remplacé par Sheik Sharrif, l’ancien porte-parole des tribunaux islamiques.

Sheik Sharrif est donc passé dans « l’autre camp » ?

Il occupait la fonction de porte-parole des tribunaux islamiques, car c’est un bon orateur. Mais il n’a pas de connaissances politiques. Il n’a aucune idée de ce qu’est l’impérialisme ou le nationalisme. C’est pour ça que les puissances occidentales l’ont récupéré. C’était le maillon faible des tribunaux islamiques. Il préside aujourd’hui un faux gouvernement, créé à Djibouti. Qui n’a aucune base sociale ni autorité en Somalie. Il existe seulement sur la scène internationale parce que les puissances impérialistes le soutiennent.

En Afghanistan, les Etats-Unis se disent prêts à négocier avec des talibans. Pourquoi ne cherchent-ils pas à dialoguer avec les groupes islamiques en Somalie ?

Parce que ces groupes veulent renverser l’occupant étranger et permettre une réconciliation nationale du peuple somalien. Du coup, les Etats-Unis veulent briser ces groupes, car une réconciliation – que ce soit à travers les mouvements islamiques ou à travers le gouvernement de transition – n’est pas dans l’intérêt des forces impérialistes. Elles veulent juste le chaos. Le problème, c’est qu’aujourd’hui, ce chaos s’étend aussi à l’Ethiopie, très faible depuis l’agression de 2007. Un mouvement de résistance nationale y a vu le jour en lutte contre le gouvernement pro-impérialiste d’Addis Abeba. Avec leur théorie du chaos, les Etats-Unis ont en fait créé des problèmes dans toute la région. Et maintenant, ils s’en prennent à l’Erythrée.

Pourquoi?

Ce petit pays mène une politique nationale indépendante. L’Erythrée a aussi une vision pour toute la région : la corne de l’Afrique (Somalie, Djibouti, Ethiopie, Erythrée) n’a pas besoin de l’ingérence des puissances étrangères, ses richesses doivent lui permettre d’établir de nouvelles relations économiques basées sur un respect mutuel. Pour l’Erythrée, cette région doit se prendre en mains et ses membres doivent pouvoir discuter de leurs problèmes. Bien évidemment, cette politique effraie les Etats-Unis qui craignent que d’autres pays suivent cet exemple. Alors, ils accusent l’Erythrée d’envoyer des armes en Somalie et de fomenter des troubles en Ethiopie.

Selon vous, l’Erythrée n’envoie pas d’armes en Somalie ?

Pas même une cartouche ! C’est de la pure propagande, comme celle qu’on mena contre la Syrie à propos de la résistance irakienne. La vision de l’Erythrée rejoint le projet de révolution de l’Océan Indien que nous évoquions plus haut. Les puissances occidentales n’en veulent pas et souhaitent ramener l’Erythrée dans le cercle des Etats néocoloniaux sous contrôle, tels que le Kenya, l’Ethiopie ou l‘Ouganda.

N’y a-t-il pas de terroristes en Somalie ?

Les puissances impériales présentent toujours comme terroristes les peuples qui luttent pour leurs droits. Les Irlandais étaient des terroristes jusqu’à ce qu’ils signent un accord. Abbas était un terroriste. Maintenant, c’est un ami.

On parle pourtant d’une présence d’Al Qaeda ?

Al Qaeda est partout, de la Belgique à l’Australie ! Cet Al Qaeda invisible est un logo destiné à justifier auprès de l’opinion publique des opérations militaires. Si les Etats-Unis disaient à leurs citoyens et soldats : « Nous allons envoyer nos troupes dans l’Océan Indien pour éventuellement combattre la Chine », les gens auraient peur bien entendu. Mais s’ils disent qu’il s’agit de combattre des pirates et Al Qaeda, cela ne pose pas de problèmes. En réalité, le véritable objectif est tout autre. Il consiste à installer des forces dans la région de l’Océan Indien qui sera le théâtre de conflits majeurs des années à venir. C’est ce que nous analyserons dans le chapitre suivant…

INTERVIEW DE MOHAMED HASSAN

PAR GREGOIRE LALIEU & MICHEL COLLON